La piste aux cinq-étoiles
Avec la cinquième étoile qui a fait son entrée dans l’Hexagone, il y a quelques mois, s’en est fini de l’exception française. Onze établissements se sont signalés, en juin dernier, lors du lancement de la nouvelle classification, 26 à la fin août, 54 à la fin décembre… La liste ne cesse de s’allonger. Au total, elle devrait compter une centaine de noms, selon le secrétaire d’État délégué au Tourisme, Hervé Novelli. À coup sûr, cela permettra aux visiteurs étrangers de mieux comprendre le parc hôtelier français. “En France, la clientèle très haut de gamme est à 85 % anglo-saxonne et asiatique . Et son critère de référence est le cinq-étoiles. Il était difficile de leur expliquer que nos quatre-étoiles luxe et certains autres quatre-étoiles étaient au même niveau”, explique Michel Jauslin, directeur général du Park Hyatt Paris Vendôme. Les Français, quant à eux, vont pouvoir réserver dans un hôtel qu’ils ne connaissent pas sans craindre la mauvaise surprise.
Car pour atteindre le firmament de la cinquième étoile, les établissements doivent satisfaire à 124 critères. “Ce sont des normes auxquelles les établissements très haut de gamme répondaient déjà. Nous n’avons pas attendu la cinquième étoile pour offrir un service personnalisé”, remarque Didier Boidin, vice-président France, Benelux et Bassin méditerranéen d’IHG. Même si certains critères peuvent sembler un peu désuets, ne tenant pas toujours compte de l’évolution de la clientèle ni des mœurs du temps présent. Un cinq-étoiles doit, par exemple, avoir un voiturier ou offrir des facilités de parking. “Mais cela fait bien longtemps que nos clients ne s’arrêtent plus au volant de leur Bentley ou de leur Rolls Royce devant nos portes après avoir traversé la France. Aujourd’hui, ils voyagent en avion ou en train et arrivent à l’hôtel en taxi, quand ce n’est pas en métro, car ils privilégient la rapidité”, poursuit Didier Boidin. En revanche, ils ont besoin d’être connectés, de disposer d’ordinateurs et du wi-fi.
Qui sont donc les pionniers de la cinquième étoile française ? Hormis quelques rares palaces historiques (lire encadré), on retrouve des enseignes de chaînes clairement positionnées à l’international sur le très haut de gamme. Le Hyatt Madeleine et le Park Hyatt Vendôme, le Renaissance Paris Vendôme, le Marriott Champs-Élysées ou le Four Seasons Resort Provence ont pu enfin se doter du même nombre d’étoiles que les autres établissements de même marque, ailleurs dans le monde. L’uniformité est sauve. “De plus, il fallait anticiper les mouvements de la concurrence. Le Madeleine (fréquenté essentiellement par des voyageurs d’affaires, NDLR) aurait effectivement pu rester en quatre-étoiles. Mais il aurait été désavantagé face à son voisin le Sofitel Faubourg qui a exactement la même clientèle et va obtenir la cinquième étoile”, explique Michel Jauslin. Du Fouquet’s au Normandy, l’ensemble des établissements du groupe Barrière est également décoré.
Sofitel, qui a récemment entamé sa montée en gamme, veut progressivement passer l’ensemble de son parc en cinq étoiles. Si la manœuvre est aisée pour certains, pour d’autres elle implique d’importants travaux, comme à Lyon et Marseille. Les premiers – et pour l’heure uniques – cinq-étoiles des deux villes. “Il a fallu travailler sur la qualité d’accueil du personnel, lui apprendre la façon de se placer, de se maquiller ou encore d’accompagner le client”, raconte Loïc Fauchille, directeur général des deux unités. Le Sofitel Vieux Port a également été entièrement rénové. Un chantier de 15 millions d’euros “pour donner une nouvelle connotation, faire entrer le port dans l’hôtel”. “Nous avons créé un lobby bar, une alternative à notre restaurant gastronomique. Il a attiré une nouvelle clientèle, plus jeune, et est très vite devenu l’endroit branché de Marseille”, ajoute-t-il. L’hôtel s’est aussi doté d’un spa de 600 m2. Car il est désormais presque impensable pour un cinq-étoiles de faire l’impasse sur le bien-être. Ici, on se fait masser avec vue sur le Vieux Port, le Panier – quartier historique, décor du feuilleton “Plus Belle la Vie” – et le fort Saint-Jean : le plus beau panorama de la ville se détache sur un ciel au bleu vif, dans la lumière fantastique du soleil jouant sur l’eau du bassin et la pierre des bâtiments. Marseille accueillera un deuxième hôtel cinq-étoiles en 2011. Intercontinental doit s’installer dans les bâtiments de l’ancien Hôtel Dieu qui surplombe le Vieux Port et a reçu d’illustres patients, comme Arthur Rimbaud qui y est décédé à son retour d’Afrique. “Un lieu correspondant tout à fait à la marque : un bâtiment d’exception, si possible chargé d’histoire”, souligne Didier Boidin. Au terme d’un chantier de taille, cet édifice construit en 1595 sera doté de 140 chambres et suites ainsi que de plusieurs salles de conférences.
Les services et l’atmosphère
À quelques autres exceptions près, la plupart des premiers cinq-étoiles français sont des hôtels relativement petits – moins de 150 chambres – et souvent indépendants. “Ils ont besoin de la cinquième étoile pour asseoir leur notoriété, se distinguer de la foule des quatre-étoiles”, commente Michel Jauslin. Le Champs-Élysées Plaza, situé rue de Berri, à Paris, n’a pas hésité à soumettre son dossier. Une formalité, selon son propriétaire et directeur. “Nous avions déjà entamé un important programme avant le lancement de la nouvelle classification. Il a juste fallu procéder à quelques ajustements en cours de chantier. Par exemple, pour l’accessibilité handicapés – un des critères incontournables pour prétendre à la qualification suprême et une véritable gageure dans un petit immeuble haussmannien. Nous avons créé une porte spéciale avec une rampe intégrée à la façade et un second ascenseur dédié”, explique Dominique Ruchaud. Ce boutique-hôtel de 35 chambres a pris “un véritable coup de jeune”. “Nous avons voulu mêler classique et contemporain en jouant avec le mobilier, les couleurs, les tissus ou encore, dans les salles de bains, baignoires balnéo et chronothérapie”, poursuit le directeur du Plaza. L’établissement s’est également doté d’un spa, ce qui est très rare dans les boutiques-hôtels de la capitale.
Car le prestige que confère la cinquième étoile ne suffit pas à se démarquer. La différence passe encore et toujours par les services et l’atmosphère. Ainsi, le Hyatt Paris Vendôme continue à “travailler sur ses suites”. Comme les trois suites présidentielles qui sont des suites-spa, avec hammam et table de soins. Bien sûr, une attention particulière est apportée à la literie et plusieurs hôteliers se sont rapprochés des grandes marques de la mode et de la beauté : Carita chez Sofitel ou Hermès au Champs-Élysées Plaza. “Un clin d’œil au luxe à la française. Il est rare que les clients en visite à Paris ne fassent pas un tour à la boutique de la rue Saint-Honoré”, remarque Dominique Ruchaud.
Les Airelles, à Courchevel, ont également fait appel à la célèbre maison ; non pas pour ses fragrances ou ses carrés de soie, mais pour son emblématique calèche. Le cinq-étoiles en a fait réaliser une reproduction grandeur nature. Une pièce unique, exclusivement réservée aux clients de l’hôtel qui souhaitent se déplacer dans la station savoyarde au pas du cheval. De son côté, sixième cinq-étoiles de la station, le Strato s’appuie sur la notoriété des skis Rossignol. Ce boutique-hôtel de 25 chambres au pied des pistes, raconte l’histoire de la glisse en photos noir et blanc et dans un décor contemporain très douillet. Car pour se distinguer, tous ne disposent pas d’un restaurant trois étoiles, comme c’est le cas de la Maison Pic. À moins que ce ne soit le restaurant qui se soit doté de quelques chambres…
Renoncement stratégique
Certains établissements que l’on attendait en tête de la nouvelle classification, n’ont pas encore sauté le pas. Ainsi, aucun des membres de Starwood Hotels & Resorts n’a pour l’heure répondu à l’appel. Que ce soit les Méridien, le Westin ou le Prince de Galles. Idem chez Radisson Blu ou Hilton. Chez Intercontinental, le très célèbre Grand Hôtel dont les fenêtres plongent sur l’Opéra Garnier, n’a pas souhaité changer de classe. “Un choix stratégique”, explique Didier Boidin, également directeur de cet établissement qui ne peut pas compter uniquement sur une clientèle d’individuels pour remplir ses 470 chambres. “Nous avons forcément besoin de séminaires et d’incentives. Or, aujourd’hui, les cahiers des charges des sociétés sont clairs : pas d’ostentation”, poursuit-il. Son établissement, cadre de nombreux films et romans, jouit déjà d’une renommée mondiale. “Les voyageurs descendent au Grand Hôtel et non pas à l’Intercontinental. Une cinquième étoile ne nous aurait vraiment pas apporté de nouveaux clients individuels mais nous aurait fait probablement perdre des appels d’offres du côté des entreprises”, ajoute Didier Boidin. Le prestige d’accord, mais pas à l’encontre des tendances du marché. La cinquième étoile attendra bien la reprise…


