Il etait trois foisSea and fun sur la Mer Morte
En 2008, plus d’un million de visiteurs étrangers sont passés par Jérusalem. Un record pour la ville, mais pas forcément une révolution.
Le musée de la Tour de David en témoigne : Jérusalem n’en est pas à son premier passant. Du haut de ses créneaux, cinquante siècles d’invasions vous contemplent. Cananéens, Babyloniens, Perses, Grecs, Hasmonéens, Romains, Arabes, Ottomans et, bien sûr, Croisés venus d’Occident : le monde entier est passé par là. Et n’en est jamais vraiment sorti ; ce qui n’est pas sans occasionner quelques vicissitudes. Elles font partie du voyage.
Car on ne se rend pas à Jérusalem comme dans une ville nouvelle ou un resort balnéaire. L’histoire, les histoires, y compris les plus actuelles : c’est ce qui fait la force de cette destination chargée de sens, sans oublier son inaltérable beauté.
Bref rappel des faits. Un slogan : “Jérusalem, ville trois fois sainte.” Une réalité : le kilomètre carré le plus densément religieux de la planète, enfermé entre les onze portes de la Vieille Ville. Pour le croyant comme pour le mécréant, ce grand bazar de la foi offre un spectacle permanent. Religieuses éthiopiennes, Arabes chrétiens et même une pincée de rabbins chinois : on trouve tout, vraiment tout, dans ces murs-là ! Trois lieux incontournables rappellent aux visiteurs qu’ici le label de ville sacro-sainte n’est pas usurpé.
Mémoire vive gravée dans la pierre
Pour commencer : le mur des Lamentations, ou mur occidental, aussi appelé “Kotel” (muraille en hébreu). Fort logiquement, les juifs, avec l’Ancien Testament, sont les premiers à réclamer la Jérusalem sainte pour héritage. Cette muraille antique est le mur de soutènement du Temple jadis érigé au-dessus, détruit par les Romains en l’an 70 et qui contenait la fameuse Arche sainte ! Aujourd’hui que ce vestige est devenu synagogue à ciel ouvert, la kippa, traditionnel couvre-chef, est de rigueur pour les hommes et disponible aux visiteurs, en version papier, à l’entrée de l’esplanade.
Parmi la foule priant avec ferveur face au Mur, ou légèrement en retrait, les visiteurs font partie du tableau. Un tableau vivant, spirituel ou pittoresque, selon la sensibilité et la foi de chacun ; et qui varie au gré des jours : foule du shabbat le vendredi soir et le samedi, foule des jours ordinaires pour un lieu qui ne l’est définitivement pas. Les chapeaux noirs dodelinant au rythme de la prière, les petits papiers de vœux coincés dans les interstices entre les pierres disjointes de la vieille muraille, les célébrations de bar-mitzva en grande pompe : voilà quelques-unes des traditionnelles scènes de ce point de passage obligé. Mais l’expérience peut se poursuivre en sous-sol.
Sur réservation (aisée), on peut en effet visiter le souterrain du Mur. Au contact direct avec la roche, un parcours plutôt étrange sur près de 200 mètres, qui passe par “la Grotte”, une portion du Mur considérée par certains comme étant la plus proche du Saint des Saints, ce qui en fait un lieu de culte et de recueillement. En arrière du Mur sacré, le quartier juif de la Vieille Ville vibre dans la pierre claire, dite de Jérusalem. Là aussi, on vient de partout – et notamment de New York – pour effectuer un séjour dans les yechivot, les centres de prière et d’étude de la Tora et du Talmud conduits par les juifs orthodoxes. De là, il suffit d’un saut d’ange pour gagner le “quartier chrétien”.
Chemin de croix en quatorze étapes
Jérusalem, ville sainte du christianisme, qui peut en douter ? À dix kilomètres au sud, il y a bien Bethléem, ville de naissance du Christ ; mais c’est ici, à Jérusalem, que, selon la tradition, Jésus accomplit l’essentiel de son chemin. C’est ici, au mont du Temple, qu’il s’asseyait pour parler à ses disciples. Ici, à la piscine de Siloé, où il guérit un aveugle. Ici encore, dans la grotte de Gethsémani, où il reçut le baiser de Judas. Et ici enfin, qu’il accomplit son chemin de croix vers le Golgotha. Un itinéraire que l’on peut suivre, seul ou avec des pèlerins, en parcourant les quatorze étapes de la via Dolorosa qui conduisent au tombeau du Christ, station finale située dans l’église du Saint-Sépulcre. Au cœur de la Vieille Ville, Arméniens, coptes, Syriens, maronites, Grecs orthodoxes et autres communautés rassemblées se partagent l’église, non sans laisser éclater quelques bisbilles plus ou moins violentes entre elles, réduisant l’idée d’unité de la communauté chrétienne. Des cantiques impeccables des kirishitans japonais aux yeux incandescents des apprentis popes venus de Biélorussie, le visiteur ne se lassera pas de se faire surprendre par les lieux, dans un tourbillon de diversités confessionnelles.
Afflux de pèlerins au saint-sépulcre
Ce microcosme bigarré contribue à faire du Saint-Sépulcre un lieu de visite incontournable. À défaut, peut-être, d’en faire un lieu de méditation tant le ballet incessant de visiteurs et de pèlerins freine les velléités de recueillement. Et inutile d’espérer mieux aux abords d’un tombeau du Christ tenu par des gardiens plus ou moins revêches. Que l’on croit ou non à la Résurrection, une certitude : l’âme du Christ ne repose pas en paix… D’autant plus que le flux des pèlerins ne tarit pas, bien au contraire. “2008 a été une année record pour le pèlerinage, et cela contribue à renforcer la communauté chrétienne présente sur place. Les chrétiens ne comptent que pour 2 % de la population, mais nous sommes 10 % grâce aux pèlerins”, se réjouit monseigneur Guillaume Shomali, vicaire du patriarcat latin de Jérusalem. “Bien sûr, ce n’est pas l’unité entre les communautés chrétiennes. Mais au moins, il n’y a plus de martyrs”, conclut non sans un certain humour le vicaire… Pour autant, l’heure n’est pas encore à la paix des coeurs à Jérusalem. Il suffit, pour s’en rendre compte, d’entendre la voix du muezzin qui, à heures données, descend du haut du mur des Lamentations pour rebondir dans les ruelles du quartier juif.
Sur la trace de Mahomet
Jérusalem figure également parmi les trois villes saintes de l’Islam, avec La Mecque et Médine. Elle est al-Qods, “le sanctuaire”. Il faut dire que sous l’or de son dôme, le Rocher porterait inscrite la trace du pied de Mahomet. Le lieu de la Création du monde : ce n’est quand même pas rien… Pour les musulmans, notamment, qui transformèrent au VIIe siècle l’ex-mont du Temple en esplanade des Mosquées. Juste au-dessus du mur des Lamentations : on comprendra que cette métamorphose ait suscité et suscite encore d’inextinguibles controverses. Symboliquement, le lieu est sensible et le but n’est pas forcément d’en faciliter la visite, de part et d’autre. Entre la lenteur des filtres de sécurité qui précèdent la montée à l’esplanade et une météo des conflits des plus versatiles, l’aventure se révèlera plus ou moins difficile. L’esplanade reste accessible, mais l’intérieur de la mosquée Al-Aqsa est interdit aux non-musulmans.
Toutefois, dans la Vieille Ville de Jérusalem, la vie musulmane ne s’arrête pas à la porte du site. Elle vibre en son quartier, à l’est de la porte de Damas, enfants et carrioles dévalant ses ruelles à toute vitesse, le vendredi, à l’heure de l’appel à la prière. Entre boutique, mosquée et maison, les habitants ponctuent leur journée d’un détour par le salon de thé pour une partie de cartes entre amis. Les échoppes rivalisent d’arguments similaires pour vendre les indémodables objets en bois d’olivier, vaisselle en céramique, bijoux en argent, sacs en cuir et autres symboles religieux multiconfessionnels, avec pour culte unique le commerce.
Quartier chrétien, quartier juif, quartier musulman : les frontières se constatent, mais elles ne sont pas hermétiques. Autour des portes et des principaux axes piétons de la Vieille Ville, les communautés se côtoient et se frôlent au quotidien, loin des vissicitudes de la vie politique. Par miracle, il se produit parfois d’étranges croisements. Un exemple parmi tant d’autres : au Saint-Sépulcre, c’est une famille musulmane qui continue de bénéficier du privilège ancestral d’ouvrir et de fermer la porte, chaque matin et chaque soir. Du quartier branché, le soir venu, de la German Colony au quartier ultraorthodoxe de Mea Sharim en passant par le célébrissime hôtel American Colony à Jérusalem-est et au mythique hôtel King David, la ville moderne reprend ses droits, moins poreuse sans doute que la Vieille Ville, mais dans une diversité inégalée.
À un peu plus d’une heure de Jérusalem, coincée entre Israël et les rives de la Jordanie, la mer Morte, qui n’a de mer que le nom, donne l’opportunité d’échapper un moment à la pression de la ville. Point le plus bas de la planète (–417 m sous le niveau de la mer) et à la salinité record (28 % contre 4 % pour les autres mers), elle transforme un simple bain en expérience ludique inédite. Dans un cadre grandiose. Le site d’Ein Bokek, en bordure, concentre les enseignes d’hôtels-spas, assez héteroclites en qualité. Attention, seuls certains établissements offrent un accès rapide à la mer. Ein Gedi, avec ses célèbres chutes d’eau mais pauvre en hébergement, est un autre spot réputé, présentant l’avantage d’avoir directement sous ses pieds la fameuse boue aux vertus thérapeutiques. À ne pas manquer : le site phare de la région, la forteresse de Massada, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Un lieu à l’histoire si tragique et si belle, qui domine le désert du haut de ses 450 mètres. Un moment exceptionnel.


