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Sur fond de culture créole

[5/06/2009]

À La Réunion, en plein océan Indien, la découverte de la créolité s’effectue via les bourgades de l’île qui, comme l’Entre-Deux ou Hell- Bourg, se sont associées sous l’emblème “Villages créoles”, réseau parfaitement approprié aux groupes incentive, comme aux visiteurs individuels d’ailleurs ; une manière d’appréhender de façon dynamique la culture et les traditions réunionnaises. “Par le truchement des guides, les “pei”, diverses activités sont proposées, indique Armelle Labesse, responsable du service réceptif à l’agence Mille Tours. Le principe est basé sur la participation d’un certain nombre d’habitants volontaires qui, selon leur métier, font partager leur savoir ; qu’il soit artisanal, culinaire ou culturel dans le sens le plus classique du terme. ”

“Nous tenons là un formidable potentiel, renchérit Emmanuel Laurent, chef de produit de Comptoir Corail, car il nous laisse, à nous agences réceptives, la possibilité d’exercer à notre tour notre propre créativité. La souplesse de certains des habitants qui sont nos partenaires permet de s’adapter aux souhaits des uns et des autres, de sortir des sentiers battus et de tenter de surprendre. Ainsi, une thématique ‘Réunion des religions’ peut combiner la découverte des différents lieux du culte, que ce soit une mosquée, une pagode, un temple tamoul ou une église ; on peut ajouter à cela des défilés de mode indienne, avec la manière dont se porte un sari, etc. ”

Avec la participation des habitants

La surprise naît aussi de temps d’échanges. Au-delà des dîners sur la plage, cela peut être, par exemple, au terme d’un rallye sur le pic Maido, la découverte de la façon de cuisiner un rougail en s’informant directement auprès de la population sur les ingrédients qui le composent – tomates, ail, cumin, piments – et, plus difficile, de la façon de cuisiner les brèdes, ces feuilles comestibles des plantes que l’on sert en accompagnement. Puis il faut acheter le tout avec un budget limité, mitonner le plat dans la cuisine d’une famille malbar, le partager avec tous et, pour finir… le faire juger par le maître des lieux. Ou écouter un ouvrier agricole, dans sa propre case créole d’Hell-Bourg, évoquer sa vie, dire des contes, apprendre ses premiers mots de créole en chantant à ses côtés des chansons traditionnelles, et le laisser parler du temps d’il y a “lontan”. Cela peut être aussi arpenter la forêt vers les Hauts de l’Entre-Deux et s’instruire du pouvoir médicinal des plantes avec un tisaneur, des guérisseurs très consultés dans l’île couverte d’une flore unique. Partager ces instants, c’est effleurer un moment de créolité, faire attention à l’autre, le respecter et, au fond, se nourrir des singularités… “En matière d’incentive, il est évident que ce qui est induit dans le processus de créolisation – dialogue, tolérance, écoute, adaptation, etc. – est fédérateur. D’où l’importance de relier diverses étapes du séjour à des individus, à des noms”, souligne Armelle Labesse. Le souvenir d’une rencontre est souvent beaucoup plus durable que celui d’un coucher de soleil.

L’architecture locale s’appréhende de la même manière. La case, terme générique désignant le bâti traditionnel réunionnais, recouvre des ouvrages très différents. Qui vont du très modeste au très bourgeois, en passant par l’aristocratique. Mais, originellement, ce sont des constructions de bois, le plus souvent peintes dans des teintes claires ou simplement passées au blanc, réflecteur de chaleur. C’est ce qu’on peut observer à la maison Folio d’Hell-Bourg : une villa du XIXe siècle conçue par un charpentier de marine pour un aristocrate de Saint-Denis. Réalisée en bois de natte imputrescible, “sa structure, entièrement chevillée, est restée intacte bien qu’elle ait essuyé quelque 150 ans de pluies tropicales”, remarque Raphaël Folio, puits de science sur l’architecture et les modes de vie locaux. Avec ses pièces de réception carrées dessinées symétriquement, héritage du néoclassicisme français, et sa cuisine reportée dans un pavillon indépendant, cette charmante maison est représentative de la plastique réunionnaise privilégiant une relation directe avec l’extérieur grâce à une galerie ouverte faisant fonction de pare-soleil. Il s’agit de la célèbre varangue, apport indo-portuguais propice au repos et à la convivialité donnant sur un jardin foisonnant. Typique des villas “changement d’air”, la maison Folio, privatisable pour des visites ou des cocktails, apporte le contrepoint à l’histoire, aux souffrances endurées par les esclaves, et propose un art de vivre insouciant, une façon quelque peu ostentatoire du monde des nantis. Quant aux cases plus modestes, elles sont dépourvues de varangue. Elles se distinguent aussi par leurs tons vifs, rouge, vert, orange, bleu, jaune, en particulier dans les zones rurales où la façade joue un évident rôle de représentation. On peut les observer à l’Entre-Deux où des circuits sont adaptés aux groupes. Elles reprennent néanmoins quelques éléments des habitations plus cossues, une bâtisse modeste mais symétrique construite au milieu d’une parcelle pour faciliter la ventilation, dotée de toitures pentues afin d’évacuer les fortes pluies tropicales et équipée de lambrequins en guise de gouttières, feston de bois à motifs floraux bordant toiture et auvents pour protéger les murs extérieurs du ruissellement des eaux.

Ici, tout le monde vient d’ailleurs

La richesse de La Réunion, c’est sa diversité topographique : le piton de la Fournaise, l’un des volcans les plus actifs de la planète, des plages coralliennes en bordure de lagon, d’abruptes falaises de lave, une forêt primaire… Mais elle est aussi culturelle, cette diversité. “Nous, les Réunionnais, nous descendons d’Africains venus d’Afrique ; nous descendons d’Indiens venus de l’Inde ; nous descendons de Malgaches venus de Madagascar ; nous descendons de Chinois venus de Chine ; nous descendons aussi de Français venus de France”, rappelait Paul Vergès, actuel président du Conseil régional de l’île, dans le film Sucre Amer (1963). Voilà en effet la singularité de l’identité réunionnaise, un précipité dense de cultures hétérogènes dont la dynamique est inscrite dans la fondation de l’île comme territoire habité. À La Réunion, tout le monde vient d’ailleurs. Il n’y a jamais eu d’autochtones sur cette île d’abord déserte identifiée au Moyen-Age par des marins arabes, découverte par les Portugais au XIVe siècle avant de devenir possession française en 1638. Les débuts de la colonie sont hésitants. En 1663, le groupe pionnier se résume à douze personnes, deux Blancs et dix Malgaches dont trois femmes… Le peuplement de l’île a débuté ainsi, puis s’est enrichi de nouveaux arrivants. Essentiellement des esclaves.

On visite aujourd’hui les exploitations de café qui se positionnent désormais sur le créneau haut de gamme en misant sur le renouveau du Bourbon pointu, espèce pratiquement disparue d’arabica, au parfum très subtil, se négociant à prix d’or sur le marché japonais. Les groupes peuvent également découvrir l’activité de la distillerie de Savanna et s’initier à la fabrication du rhum au cœur d’un site industriel très actif durant les périodes de coupe de la canne, de juillet à novembre. Car c’est avec l’exploitation du café et de la canne à sucre, des épices et du coton que la traite, ne concernant jusqu’alors que les Caraïbes et les Amériques, irrigue l’île au XVIIIe siècle d’une population en provenance de Madagascar, d’Inde et surtout d’Afrique : 400 individus sont dénombrés en 1700, plus de 50000 un siècle plus tard. Travail harassant, coups de fouet, peines de cachot, marquage au fer rouge et autres actes de barbarie : les mauvais traitements dont les esclaves sont victimes écourtent leur espérance de vie, engendrent des suicides, provoquent des évasions, le “marronnage”, comme on l’appelle à La Réunion, cette fuite des esclaves dans les montagnes, le pays des Hauts, avec pour conséquence le cortège des mesures répressives prévues par le code noir.

Tel est le terreau de l’identité créole réunionnaise, composante douloureuse que l’on peut appréhender au Dimitile, belvédère surplombant l’Entre-Deux, lieu historique du marronnage où un campement d’esclaves en fuite a été reconstitué, un “espace culturel muséographique” privatisable, que l’on peut rejoindre à pied (3h30 de marche) ou en 4x4 à l’occasion d’un rallye (1h30). Plus immédiatement accessible, à Saint-Gilles-les-Hauts, le musée de Villèle propose aux groupes des visites privées. Jadis domaine de la famille Desbassyns, cette riche demeure de planteurs érigée en 1788 dans un style indo-français est “l’occasion d’appréhender dans leur ensemble les deux univers”, indique Emmanuel Laurent ; d’abord celui des colons avec les salons en enfilade et les plafonds à caissons, le parquet marqueté, les meubles Empire et la vaisselle en authentique Sèvres… Pas si loin de là, survivaient leurs esclaves – la famille en posséda jusqu’à 500 – dans un monde qu’on découvre aujourd’hui à travers l’hôpital qui leur était destiné, trois pièces dépourvues de tout évoquant leur quotidien, les tâches de récolte, de nettoyage et d’entretien des magasins et de l’usine sucrière dont les vestiges sont mitoyens. Avec pour viatique un simple bol de maïs et de pois chiches.

Clin d’oeil à l’histoire, les groupes peuvent assister dans ces jardins à une démonstration de moringue, danse virile sinon guerrière s’apparentant à la capoeira brésilienne. Très acrobatique, comme l’indique le nom créole des figures réalisées – kaskou san tous (saut périlleux suivi d’un double coup de talon), kou d’pié ciso (ciseau frontal sauté) ou bourrante (coup de pied chassé porté de face) –, cet art de combat pacifique et chorégraphié est une pratique d’esclaves rythmée par leurs instruments traditionnels ; le roulèr (tonneau recouvert d’une peau de boeuf ), le pikèr (gros bambou que l’on frappe avec deux baguettes en bois), ou le bobre, un arc musical dont la caisse de résonance est une calebasse… Il s’agit des percussions africaines du maloya, complainte et manifestation de révolte contre les mauvais traitements dont les esclaves étaient victimes, un blues typiquement réunionnais, “longtemps pratiqué clandestinement, car officiellement interdit jusque dans les années 1980”, rappelle Gilbert Pounia, chanteur fondateur du groupe Ziskakan.

Personnage phare de la scène culturelle de l’île, Gilbert Pounia et son groupe, qui se produisent désormais en Europe et en Inde, font beaucoup pour la diffusion de l’identité créole réunionnaise. Une démarche qui n’allait pas de soi lorsque la formation s’est constituée à la fin des années 1970. Militant, poète, humaniste, le musicien a débuté en chantant dans les champs de canne alors que le maloya étant encore une pratique hors-la-loi.

Une tradition musicale née de l’esclavage

“Nous organisions des petits festivals deux fois l’an et c’était formidable. Les gens arrivaient avec une envie incroyable de partager leur façon de cuisiner et aussi de faire découvrir des instruments qu’on ne connaissait pas. Nous y parlions politique, philosophie… puis on a monté une boutique, une radio libre… À l’époque où seule était tolérée la culture venue de la métropole, ces prises de parole ont beaucoup signifié. ” Gilbert Pounia qui se nourrit du talent des vieux maîtres vénérés du maloya, Granmoun Lélé, Firmin Viry ou Lo Rwa Kaf, comme de Jimmy Hendrix, est représentatif du dynamisme culturel injustement méconnu en France et qui tisse des liens forts avec l’océan Indien : Rodrigues, Mayotte, Maurice ou Madagascar, titre de son treizième album qui sort en septembre… Un hommage à la langue de l’île soeur, territoire habité de longue date, colonisé lui aussi par la Couronne de France et source du peuplement de La Réunion dès la première heure.