Business sur Tage et Douro
Il en aura eu du mal, le Portugal, à se départir de l’étiquette de pays d’or perdu, à se débarrasser de ce lourd plastronnage d’ecclésiastique castrateur, de cette ruralité du bout du monde et de valises en carton prêtes à l’émigration. Oui, il s’en sera donné du mal…
Et puis, après les brassées d’oeillets jetées à la pelle sur l’asphalte de l’Avenida da Libertade, vient la folle décennie 80 agitée par une troupe de trublions lisboètes, les Luis Serpa et sa galerie Cómicos, Manuel Reis et son club Frágil, Tomás Taveira et ses bâtiments d’Amoreiras, Siza Vieira et ses réhabilitations postmodernes, Ana Salazar et sa mode déstructurée… Lisbonne faisait alors courir la branchitude européenne qui sentait bien qu’il se passait sur les bords de la mer de paille, une movida inattendue.
Et puis il y eut l’entrée dans l’Europe, suivie, un peu plus tard, par l’Expo universelle, chef-d’oeuvre en matière d’éphémère… durable. Et tellement réussie, l’Expo, que le site vit aujourd’hui une très brillante seconde vie.
Car dès le départ, et contrairement à ce qu’il se fit à Séville, les installations ont été vendues sur plan à des investisseurs privés bien décidés à ne pas laisser tomber l’affaire après coup. Et c’était bien vu, puisque, avec 16000 habitants, le site s’est transformé en lieu de résidence, mais aussi en quartier d’affaires, de commerces et de distractions. Bref, une ville dans la ville, une urbanité contemporaine exceptionnellement humaine.
Côté modernité, l’industrieuse Porto, historique rivale de Lisbonne, n’est pas en reste. Elle s’est battue comme une diablesse, la capitale du nord, pour ne pas sombrer dans la déchéance après la crise du textile qu’il l’a durement frappée au tournant des années 2000. Elle s’est faite inscrire au patrimoine mondial par l’Unesco, a presque complètement rénové son centre-ville, organisé ses transports, revu son industrie, bâti des centres culturels… et cultive, à côté d’une scène entrepreneuriale classique, un extraordinaire art de vivre à la portugaise, une manière unique qu’elle a pêché du côté des clubs londoniens, une maîtrise quasi artistique de l’art du lobbying qu’elle pratique dans des salons feutrés où l’on ne pénètre que dûment parrainé. Les hommes d’affaires étrangers ne s’y trompent pas, qui jouent des coudes avec les intellectuels, les politiciens, les médecins, les avocats et plus sûrement encore les industriels pour nonchalamment y deviser autour d’un verre de porto. Discrètement, comme il se doit au Portugal.
Serge Barret / Rédacteur en chef |