Bangalore : Garden City en sur-boom

Bangalore est passée en quelques années de la charmante “ville jardin” au statut de pôle d’affaires international. Une course au développement de nouvelles infrastructures y est engagée… pour éviter la crise de croissance. Par Florian Guillemin

Bangalore
Le salon EMMA, organisé à Bangalore

Après avoir traversé à toute allure une décennie dorée de folle croissance, Bangalore aborde depuis plusieurs années une période charnière. La cinquième ville du pays fait désormais face à un défi majeur : digérer l’explosion des nouvelles technologies de l’infor mation (IT) pour parvenir à l’âge de la maturité. Car c’est bien le secteur IT, plus encore qu’une industrie textile toujours importante et un secteur aéronautique en plein essor, qui a fait connaître le nom de Bangalore au-delà des frontières indiennes. Ou Bengaluru, pour faire honneur à l’appellation locale de la capitale du Karna taka, cet État au sud du sous-continent qui affiche la plus forte croissance du PIB sur la dernière décennie. Soutenu par une formation haut de gamme, symbolisée par le très réputé Indian Institute of Science, les nouvelles technologies ont insufflé un fort dynamisme à une ville vieillissante.

Quelques chiffres suffisent à décrire l’ampleur du phénomène. Un rapport publié en 2012 dénombrait pas moins de 130 entreprises spécialisées dans les biotechnologies, et, surtout, 1 600 sociétés dans les technologies de l’information et de la communication. IBM, Microsoft, Yahoo ou les deux géants nationaux que sont Wipro et Infosys ont établi des représentations dans les nombreux techno-centres qui fleurissent tout autour de la ville. Des satellites, des microcosmes même, comme Electronic City, Embassy Golf Links ou International Technology Park (ITPL), qui réunissent toutes les installations garantissant le confort des ingénieurs : bureaux design, salles de sport, piscines… Le tout rigoureusement encadré par un service de sécurité imposant.

Le vrai Bangalore

L’ambiance y est résolument moderne, studieuse, voire aseptisée. On est loin en tout cas du “vrai” Bangalore, amalgame d’urbanisation galopante et de vestiges paysagers. Car, malgré son développement effréné et les projets immobiliers qui s’y multiplient, la ville affiche toujours fièrement son surnom de “Garden City”. Bien sûr, le Bangalore d’antan, connu pour sa foisonnante verdure, n’est plus. Mais, depuis le sommet d’UB City – l’un de ces nombreux “malls” de luxe qui fleurissent comme autant de témoins du développement de la ville – , le panorama réserve encore une place de choix à la végétation.

Le “vrai” Bangalore, c’est aussi et surtout cet encombrement de voitures, de bus, de tuk-tuks… Un centre urbain congestionné, asphyxié par les bouchons et qui peine à absorber l’afflux de population venu de l’État du Karnataka et de tout le pays pour profiter de la manne IT ou du développement de l’industrie aéronautique. La circulation est devenue ici, plus que dans n’importe quelle ville indienne, un mal chronophage. Un fléau à prendre en compte avant tout déplacement professionnel. “La ville s’organise quartier par quartier, car c’est une telle épreuve de la traverser pour passer du centre au quartier high tech de Whitefield que l’on y réfléchit à deux fois”, résume Claude Masegosa, directrice d’Ubifrance à Bangalore. Le problème n’est pas nouveau, et les dirigeants locaux en ont pris conscience il y a déjà fort longtemps en lançant la construction d’un vaste réseau de métro aérien. La première ligne est opérationnelle depuis 2011, après des années d’atermoiements. Mais ces retards présentent aujourd’hui un avantage non négligeable : le métro de la “Silicon Valley” indienne dispose ainsi d’un accès WiFi, gratuit qui plus est. Cette inauguration du Namma Metro est une véritable révolution dans cette ville élue en 2011 “pire cauchemar pour les automobilistes” du pays et sixième au niveau mondial… Reste que la seule ligne opérationnelle ne suffit pas à fluidifier le trafic. Insuffisant, dérisoire même pour une ville qui compte aujourd’hui plus de 8,5 millions d’habitants.

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Infosys est un symbole de l’éclosion de Bangalore comme pôle technologique mondial. Coté au NASDAQ, ce groupe spécialisé dans les services informatiques a été fondé en 1981 à Pune avant d’implanter son siège à Bangalore en 1994, dans Electronic City. Sur son campus où travaillent 30 000 employés : une myriade de cafés, piscines et supermarchés et des bâtiments ultra modernes, comme ses nouveaux centres d’appel (1) ou de développement de softwares (2).

Pharaonique, le projet métropolitain nécessitera du temps. Beaucoup de temps même, compte tenu du développement de Bangalore. Pourtant, les habitants se montrent volontiers optimistes sur l’avancée du projet. Ici, ce directeur d’hôtel se projette “dans six mois”, lorsque les premiers clients acheminés par le métro feront leur entrée dans l’hôtel. Là, un chauffeur de taxi voit Bangalore devenir “Metro City, après Garden City et IT City”. Les expatriés se montrent plus prudents, conscients que l’ampleur de la tâche exigera une bonne dose de patience.

Mais le salut de Bangalore est à ce prix. Car la capitale du Karnataka, à l’image de l’Inde dans son ensemble, doit se doter d’infrastructures des plus modernes pour accompagner une croissance en perte de vitesse. Depuis quelques années en effet, quelques entreprises ont menacé de se tourner vers d’autres mégapoles indiennes, notamment Chennai ou Hyderabad. Et certaines ont d’ailleurs mis ces menaces à exécution. Hausse de l’immobilier, infrastructures inadéquates, insuffisances énergétiques : tous ces griefs ont petit à petit affecté le dynamisme et l’attractivité d’une “Garden City” aujourd’hui en pleine crise de croissance.

Plus globalement, c’est l’économie indienne qui revient à des niveaux plus raisonnables. Même si, à coup sûr, peu de responsables européens snoberaient les 5,9 % de croissance prévus pour 2012- 2013… Pourtant, les habitants de Bangalore, locaux comme expatriés, ne disent pas constater cette “perte d’attractivité” que subirait la capitale du Karnataka selon certaines mauvaises langues. Et, dans les faits, IT City continue d’attirer de nouveaux venus, s’appuyant sur un climat, vanté comme le plus agréable en Inde.

Vivier de Start-Ups

Selon le classement publié par The Startup Genome, plus de 800 start-ups y sont rassemblées, et la ville figure à la neuvième place mondiale des “environnements économiques les plus favorables aux start ups”. La Silicon Valley – la vraie – reste en tête, mais Paris, par exemple, n’apparaît qu’en 11e position, et Bombay ne pointe qu’au 20e rang… L’extension en cours de l’aéroport international inauguré en 2008 montre bien que la ville attire. “Quand j’étais jeune, tout le monde partait étudier à l’étranger, notamment aux États-Unis ; maintenant, mes enfants ne rêvent plus de quitter l’Inde, les perspectives les invitant à rester au pays”, s’étonne presque une ingénieure locale.

Métro, aéroport, routes : les projets engagés pour permettre à la ville de passer le cap de la maturité ne manquent pas. Mais leur avancée s’avère bien souvent chaotique, ralentie par de nombreux faux départs liés au poids de la machine bureaucratique. Il faut du temps pour revêtir ce nouveau costume de mégalopole et se donner les moyens de ses ambitions. Un luxe que Bangalore ne pourra pas s’offrir durablement au risque de manquer son rendez-vous avec l’histoire. F. G.