Bangkok – La séduction envers et contre tout

Les crises politiques à répétition ne semblent pas avoir eu de réel impact sur la destinée de la capitale thaïlandaise. Bangkok continue de séduire visiteurs et investisseurs, fascinés par sa vitalité économique et culturelle.

Au moins une fois par semaine, la rumeur court les rues de Bangkok. Il s’y trouve toujours quelqu’un qui connaît quelqu’un, qui connaît… pour annoncer : un nouveau coup d’État militaire ou le retour de l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra ou bien encore l’annulation des futures échéances électorales. Et puis… Rien ne se passe. Cette rumeur s’estompe, s’étiole et finit par disparaître totalement. Jusqu’à la prochaine fois !

Alors, la routine reprend son cours dans cette sorte de fouillis organique qui agite en permanence cette métropole de six ou dix millions d’habitants, selon qu’on y inclut ou non les villes satellites. Bangkok se complaît dans ce chaos, finalement pas si mal géré. Une façon de prendre du recul, selon un principe de vie que les Thaïs décrivent comme le “Maï Pen Raï”, et que l’on pourrait traduire en français par un relaxant “c’est pas grave”. Ce qui permet de passer outre les méandres d’une vie politique plus complexe que n’importe où ailleurs en Asie. Car, parmi les pays de la zone ASEAN, l’Association des nations du Sud-Est asiatique, la Thaïlande est, de fait, la seule à connaître – avec constance – les affres d’une instabilité politique chronique.

Ainsi, au début des années 2000, l’arrivée au pouvoir de l’homme d’affaires Thaksin Shinawatra a fait croire, quelques temps, que le royaume allait entrer dans une nouvelle ère où prospérité rimerait avec stabilité. L’homme se voyait un destin semblable à celui d’un Mohamad Mahathir en Malaisie, omnipotent premier ministre qui régna sur ce pays voisin pendant plus de 20 ans.Aussi, en 2002-2003, les milieux d’affaires avaient les yeux rivés vers la Thaïlande : privatisation de pans entiers de l’économie, déréglementation, boom de l’immobilier, crédit à profusion pour les particuliers, grands projets d’infrastructures… En Asie du Sud-Est, l’Eldorado des investisseurs se trouvait alors quelque part le long du fleuve Chao Praya.

Flottement politique
Et puis la politique a repris le dessus, avec un coup d’État militaire fin 2006 et des premiers ministres qui, depuis, se sont succédé au rythme d’un tous les neuf à dix mois en moyenne. Le dernier en date, le charismatique Abhisit Vejjajiva, un jeune loup du parti démocrate éduqué à Oxford, a été propulsé à la tête du pays par le jeu des factions parlementaires, sans réel vote populaire.

Ce qui lui a valu de faire face à la crise sociale la plus grave que le pays ait connue en vingt ans. Pendant six semaines, entre avril et mai 2010, l’opposition au pouvoir a annexé le centreville de Bangkok. Un événement qui a braqué les projecteurs du monde entier sur un pays qui étalait au grand jour son malaise social. La situation s’est calmée depuis, et, début juillet, des élections devraient au moins donner une légitimité populaire au futur gouvernement, quelle que soit sa couleur politique.

Flottement politique

1 ) Fermement ancrée dans son époque, la capitale thaïlandaise conserve cette atmosphère sereine d’où affleure la spiritualité bouddhiste.

Les remous de 2010 ont bien sûr fait souffler un vent de panique, autant chez les investisseurs que chez les touristes. Les arrivées internationales ont plongé, tandis que certaines entreprises décidaient de transférer leur siège dans un autre pays. “Ce fut le choix de l’Allemand Siemens, mais c’est un cas relativement isolé”, dit Gérald Petit, conseiller export Infrastructures,Transports et Industrie pour la mission économique Ubifrance, à Bangkok. Mais la Thaïlande a connu un redressement spectaculaire, un vrai miracle comme le pensent beaucoup d’entrepreneurs locaux.

“Dans n’importe quel autre pays, de tels soubresauts auraient, pour longtemps, jeté le discrédit sur le pays auprès des étrangers. Ainsi l’Indonésie a-t-elle dû patienter trois années pour restaurer son image à la suite des attentats de Bali. Cela n’a pas été le cas ici, où il n’a fallu que quelques mois pour qu’investisseurs et touristes reviennent… et reviennent en masse ! Il y a un extraordinaire capital sympathie pour ce pays”, poursuit Gérald Petit.

Séduisantes perspectivesSéduisantes perspectives
Si le fameux sourire thaï est bien présent dans l’inconscient collectif, il n’y a, à l’évidence, pas que des raisons sentimentales pour pousser les hommes d’affaires à venir en Thaïlande. Ainsi les chiffres plaident d’eux-mêmes en faveur du royaume. “Le pays compte une population de 65 millions d’habitants dont le niveau de vie est le troisième plus élevé de la région – après Singapour et la Malaisie – avec un PIB par habitant supérieur à 4 500 dollars. C’est suffisant pour générer un véritable marché de consommateurs, notamment à Bangkok, où le standard de vie est deux fois supérieur au reste du pays”, indique Lucas Boudet, directeur de la chambre de commerce franco-thaïe.

Le miracle réside dans la dichotomie qui existe entre les mondes politique et économique. Et l’année 2010 en est l’exemple le plus probant.Tandis que la Thaïlande se retrouvait paralysée au premier semestre par les manifestations, son économie ne subissait de son côté aucun ralentissement. Avec +7,8 %, le PIB aura même connu sa plus forte croissance sur une décennie tandis que le chômage restait à des niveaux historiquement bas, autour de 1,5 %. Le secteur du tourisme a été le seul à subir le contrecoup de la paralysie du centre-ville de la capitale. Et encore, sur une courte durée. Car le nombre total de touristes internationaux a flirté l’an dernier avec la barre des 16 millions d’arrivées, un résultat finalement en hausse de 12,6 %…

Dès le calme revenu, les investissements étrangers ont repris de plus belle. Ils atteignaient fin 2010 quelque 100 milliards de dollars, ou 70 milliards d’euros, soit près de 16 % de tous les investissements de la zone ASEAN. “L’année dernière a été marquée par un record pour les entreprises françaises avec des échanges atteignant les 3,5 milliards d’euros, soit une hausse de 22 %. Et nos exportations ont connu une envolée tout aussi remarquable, en croissance de 32 %”, précise Gérald Petit. Car, à bien peser le pour et le contre d’une présence à Bangkok, le positif l’emporte largement. “Le code des investissements a été assoupli ces dernières années et les firmes étrangères peuvent compter sur le soutien du Board of Investment (BOI), la direction des investissements qui facilite beaucoup les démarches. Et, contrairement à la Chine, par exemple, il n’y a pas d’exigence de transfert de technologie”, assure Lucas Boudet, de la chambre de commerce.

La capitale thaïlandaise bénéficie aussi de sa position de carrefour. “Il y a plus de vols au départ de Bangkok vers l’Europe que depuis n’importe quelle autre ville d’Asie du Sud-Est. De plus, le réseau routier est excellent. La banque asiatique de développement a constaté que le taux d’investissement pour les axes routiers était plus élevé en Thaïlande qu’en Corée ! Le pays est donc un bon tremplin pour les entreprises à la conquête du marché unique de l’ASEAN, qui s’annonce à l’horizon 2015”, constate Gérald Petit.

Esprit de tolérance et sourire de rigueur
Les chefs d’entreprise présents en Thaïlande apprécient également la qualité d’un personnel qu’ils jugent très bien formé, faisant preuve de souplesse d’adaptation et, surtout, d’une grande fiabilité. “On est souvent surpris par la fidélité des interlocuteurs thaïs, une fois le contact établi”, précise encore le directeur de la chambre de commerce. Seul bémol à ce concert de louanges, la maîtrise de l’anglais qui reste souvent médiocre et certainement inférieure à celle que l’on remarque en Malaisie, au Vietnam ou même en Indonésie. “Je pense que le niveau de langue n’a pas beaucoup progressé en dix ans. Je constaterais même une évolution contraire”, confie le directeur général d’un grand hôtel de Bangkok. Mais l’absence de dons linguistiques des Thaïs reste largement compensée par la gentillesse de la population et son sens inné du service.

Et c’est peut-être là que se trouve la clé du miracle thaïlandais. Malgré les vicissitudes, les étrangers continuent d’être séduits par la métropole thaïlandaise, son coût de la vie toujours raisonnable et sa paisible façon d’être “Maï Pen Raï”. “C’est, pour moi, la seule ville d’Asie du Sud-Est avec une réelle culture urbaine de grande métropole”, raconte Mason Florence, éditeur américain et directeur de l’office de promotion touristique de la sous-région du Mékong. Hormis quelques règles de conduite à connaître – comme celle de ne jamais critiquer la famille royale – , Bangkok se montre d’une grande tolérance et embrasse volontiers toutes les modes, toutes les influences externes.

Le Wat Yannawa

Le Wat Yannawa, temple construit au XIX e selon les volontés du roi Rama III, affiche une étonnante forme de jonque pour rappeler à son peuple la prospérité que le pays tirait de ce mode de pêche ancestral.

Sauf peut-être au moment de se mettre à table. Certes, on trouve désormais à Bangkok toutes les cuisines du monde à côté d’une cuisine thaïlandaise mondialement réputée pour ses saveurs délicates. Un art culinaire qui devrait visiblement rester la chasse gardée des Thaïlandais. En effet, le Wall Street Journal rapportait fin 2010 que le chef Henrik Yde-Andersen avait fait polémique lors de l’ouverture du Sra Bua by Kiin Kiin à l’hôtel Siam Kempinski. Fort d’une étoile au Michelin pour son restaurant thaïlandais de Copenhague, ce Danois s’est permis de réinventer la cuisine locale. Ses mets, pourtant aux saveurs on ne peut plus thaïes, revêtent des formes déstructurées, surprenantes, inattendues. De quoi interloquer les nationaux, volontiers conservateur lorsqu’on vient à toucher à leur tradition culinaire.

Certains gastronomes locaux ont ainsi crié au scandale, déniant au Danois son titre d’excellence. La fameuse tolérance thaïe aurait peut-être trouvé là sa limite !