Brasilia : jeune ville cherche vieille âme

La capitale brésilienne, sortie de la volonté d’un président et de l’imagination conjointe d’un architecte et d’un urbaniste visionnaires, s’apprête à fêter ses cinquante ans.

« Brasilia ? Mais c’est une ville qui n’a pas d’âme ! », se moquent les Pau listes et autres habitants de la côte. Ah bon ? À vrai dire, au regard des images que l’on connaît de la ville, on s’en douterait un peu. Et si la beauté plastique du lieu ne fait aucun doute, il est permis de s’interroger sur sa réussite urbanistique. Même si Brasilia est née il y a à peine un demi-siècle, son histoire est bien antérieure. Au XVIIIe, précisément, lorsque l’idée d’une capitale installée à l’intérieur des terres commence à germer. Car on veut alors peupler le plateau central, mais aussi éviter les attaques maritimes qui menacent sans cesse Rio. En 1822, année de l’indépendance, l’idée réapparaît, et dans la Constitution de 1891, on évoque déjà un rectangle dans l’État de Goiás, au cœur du pays. En 1922, une première pierre symbolique est posée dans un lieu devenu aujourd’hui ville satellite de Brasilia. Mais tout s’accélère en 1956, l’année de l’investiture du président Juscelino Kubitschek. “Depuis les plateaux du centre, depuis cette solitude qui deviendra bientôt l ’esprit d ’où seront prises les plus grandes décisions nationales, je regarde encore une fois vers le futur de mon pays, et y vois le lever du soleil, dans une foi inébranlable et une confiance sans limites en son destin grandiose”, écrivait le président visionnaire. Certes, la ville-utopie s’est construite en mille jours seulement, comme on aime à le répéter ici. Mais c’est la force des pensées dirigées vers ce point focal qui en fait l’âme, l’aura.

Les Brasilienses en ont une conscience aiguë. Les autres se laissent facilement dérouter par cette ville atypique qui perturbe souvent à la première visite. Juliana Lima, fille de diplomate née ici lorsque la ville n’avait que dix ans, a passé son enfance entre le Brésil et les États-Unis. “Si j’ai choisi de revenir m’installer définitivement dans ma ville natale, explique t-elle, c’est parce qu’il n’y a pas de pollution, que le ciel est toujours magnifique, et c’est la ville brésilienne qui possède le plus de théâtres et de cinémas par habitant.” Mais c’est aussi pour la convivialité que cette ancienne rédactrice au Corriero Brasiliense est revenue. “Les gens qui ne la connaissent pas pensent que Brasilia est artificielle et figée ; mais les autres savent que, malgré les apparences, c’est une ville très humaine”, affirme-t-elle. Souvent, on arrive ici pour travailler, des préjugés plein les bagages, et l’on n’en repart >>> plus. Il faut reconnaître que Brasilia est une ville-parc que l’on investit lentement, hostile de prime abord : espaces verts surdimensionnés, larges routes sans trottoirs, “axe monumental” à la place d’une rue principale…

EXTENSION DE LA VILLE PAPILLON

Pour comprendre sa déconcertante « compartimentalisation », il faut rappeler qu’au début des années 60, la séparation entre les choses, les lieux de vie et l’homme était signe de modernité : ici les habitations et les commerces, là les hôtels, plus loin les bâtiments officiels et les lieux de travail. D’ailleurs, le cœur de la ville (plan pilote) n’est peuplé que de 400000 personnes environ, alors qu’il était prévu pour 500000 à 750 000 personnes. En revanche, le District fédéral accueille 2,5 millions d’habitants, 3,5 millions en comptant les environs.

Preuve que les « villes satellites » se sont développées tout naturellement, de façon presque anarchique, autour de la capitale-édifice dont Lucio Costa, son urbaniste, trouvait qu’elle ressemblait à un papillon.

« C’est vrai qu’elle déploie encore ses ailes, constate Darse Lima, jeune Brasiliense travaillant pour FSB Comunicações. Car ici tout évolue encore ; tout est si jeune que nous n’avons même pas notre propre accent, précise t-il en riant, mais c’est formidable, car il règne une grande diversité et, au fond, pour une ville d’à peine 50 ans avec 2,5 millions d’habitants, c’est complètement fou. » Fou aussi, l’esprit créatif d’un Lucio Costa ou d’un Oscar Niemeyer, le célèbre architecte, qui créèrent ensemble la ville de toutes pièces et choisirent de l’inaugurer un 21 avril, entre l’équinoxe et le solstice, pour l’ancrer dans une tradition ancestrale presque animiste. Depuis ce jour-là, Brasilia, à l’instar d’autres villes neuves comme Belo Horizonte, attire hommes et femmes en quête d’une vie meilleure.

« La classe moyenne y est prédominante, contrairement aux autres grandes villes du pays où les différences entre riches et pauvres sont flagrantes », poursuit Darse Lima.

LES ENTREPRISES S’IMPLANTENT

Mais le gouvernement est confronté à de grosses difficultés face à une population en constante progression. Il y a dix ans, Brasilia n’était encore qu’une ville politique. Aujourd’hui, les activités commerciales se développent et les grandes entreprises continuent de s’implanter. L’amélioration de l’infrastructure, la construction de logements s’imposent. Récemment, un métro a vu le jour, ainsi que de nombreux centres sportifs, résidentiels et hôteliers. Cela coûte cher. « C’est un challenge pour la ville, mais c’est aussi une belle réussite. Brasilia est un succès », conclut Darse Lima.

L’économie de la ville est principalement axée sur les services. Aucune industrie polluante, donc, mais des groupes pharmaceutiques et de technologie de pointe. On soupçonne même Brasilia de convoiter un rôle de “Silicon Valley du Brésil”, notamment depuis l’élaboration d’un large projet de “digital city”. Le tourisme, pour sa part, place Brasilia en cinquième position des villes touristiques brésiliennes et représente 7,20 % du PIB du District fédéral. C’est un tourisme d’affaires axé architecture que les célébrations du 50e anniversaire vont sans doute éperonner. À cette occasion, les grands monuments, qui commencent à faire leur âge, devraient passer par une phase de rafraîchissement dont ils ont fort besoin. Place des Trois-Pouvoirs, des herbes folles surgissent entre les pavements disloqués,et la cathédrale fait lentement le deuil de la blancheur qui lui valait toute sa gloire. Pourtant, un an avant les festivités, pas encore de grues, ni d’ouvriers à l’horizon. “Les choses se feront, Brasilia est la seule ville moderne à avoir accédé, en 1987, au statut de World Heritage de l’Unesco”, rassure Claudio Queiroz, architecte ayant fait ses preuves auprès de Niemeyer. Après diverses missions à l’étranger, M. Queiroz est rentré au bercail pour devenir l’expert en histoire architecturale de Brasilia. « C’est aussi en raison de ce classement par l’Unesco que les nouveaux projets de construction ne peuvent dépasser ce que l’on appelle l’échelle de Costa, soit environ six étages pour les habitations et dix-huit pour les tours », explique-t-il.

Brasilia continue pourtant de se métamorphoser. On peut y construire et y détruire des bâtiments – pas ceux d’origine, évidemment –, et l’occupation de l’espace y est galopante. « La surface de l’aire classée s’étend du lac à la via Epia, 18 km sur 15 km, raconte l’expert, ce qui ne peut être modifié, c’est l’Axe monumental, mais la ville est tout de même limitée dans sa croissance, car les espaces libres sont souvent des parcs où il est interdit de construire. » Seul être humain à avoir le droit de toucher à un cheveu de l’Axe monumental, Oscar Niemeyer, malgré ses 102 ans, est revenu en décembre 2008 dans la ville qu’il avait pensée un demi-siècle plus tôt. C’est en voyant l’esplanade du centre civique embarrassée de sapins et de structures métalliques provisoires que lui est venue l’idée d’une « place des Événements », pour la célébration des 50 ans.

PROJETS POUR LE 50E ANNIVERSAIRE

Le gouverneur lui a donc commandé ce nouvel ouvrage qui doit voir le jour entre la Bibliothèque nationale et le Musée de la République, et représentera une sorte de coque pouvant accueillir jusqu’à 10 000 personnes sur la place du Peuple. Pour Niemeyer, une façon d’associer les deux espaces transversale ment, avec un parterre pour les fêtes, un musée des « mandataires nationaux » (les présidents) et un obélisque de 100 m de haut pointant vers l’est. « La proposition a effrayé, même si le gouverneur, José Roberto Arruda, et le président Lula étaient d’abord enthousiastes, déplore M. Queiroz, les opposants au projet ont décrété qu’il n’y avait pas d’argent. Pourtant, le projet n’est pas encore totalement exclu. Toute une ville s’est faite en mille jours. Un seul petit projet peut bien se faire en cent. »