Bruxelles : au-delà du tumulte politique

« L’union fait la force » : à la lecture lointaine du lamentable récit des guerres picrocholines qui minent la société politique locale depuis juin dernier, on pourrait croire que la devise nationale belge n’est plus qu’un vœu pieu et stérile. Mais ceux qui pensent retrouver, à la sortie du Thalys direction Bruxelles, une ambiance sanglante de guerre civile risquent fort d’être “déçus”. Bonne humeur, bonnes tables et jolies places : Bruxelles n’a rien perdu ni de son énergie, ni de son charme et on serait bien en peine d’y déceler un signe d’animosité, ou même d’inquiétude.

Et pour cause : mis à part un sursaut d’aubaine pour la vente de journaux, la crise politique n’a eu qu’un impact limité sur la marche de l’économie de la Belgique en général, et de Bruxelles en particulier où se réalisent près de 20 % du produit national brut, avec une spécialisation croissante dans les secteurs de pointe. Le lancement, le 12 novembre, d’un nouvel incubateur sur le site de l’Arsenal à Etterbeek – l’une des 19 communes qui forment la ville de Bruxelles –, signale même le renforcement des positions bruxelloises dans le domaine des technologies de l’information et de la communication (TIC). L’Agence bruxelloise pour l’entreprise (ABE), qui recense 2000 sociétés TIC à Bruxelles pour un chiffre d’affaires annuel de 4,5 milliards d’euros, relève ainsi “qu’un tiers des activités NTIC en Belgique sont conduites au départ de Bruxelles” et qu’au niveau mondial “Bruxelles se classe parmi les dix plus importantes villes-charnières pour l’activité d’Internet et parmi les 20 principaux centres de télécommunications”. On connaissait la vertu pionnière d’un pays câblé à 97 % depuis un grand nombre d’années ; on découvre celle d’une nation où l’ADSL, l’e-commerce et la VoIP affichent des taux de pénétration supérieurs à ceux que l’on retrouve dans les pays (méridionaux) voisins…

13 000 lobbyistes dans la ville

Autre fer de lance high-tech de l’économie bruxelloise : la santé et la biotechnologie, fédérées par la présence des grandes multinationales pharmaceutiques, mais surtout animées par quelque 600 sociétés innovantes. Une capacité de recherche qui a reçu récemment un étonnant coup de projecteur de la part de la revue américaine The Scientist, dont les lecteurs ont choisi de placer la Belgique à la première place du classement mondial des “meilleurs pays pour des recherches académiques”, devant les États-Unis. Le coup de pouce, lui, est venu du gouvernement – ou du moins de ce qui en fait office… – qui a assoupli, en octobre dernier, les procédures d’obtention de permis de travail pour les chercheurs étrangers désireux de s’installer en Belgique.

Mais il n’y a pas que dans la biotechnologie que le monde se donne rendez-vous à Bruxelles, qui tire désormais une grande partie de ses ressources et de son activité de son statut de grande capitale internationale. Siège de la majorité des institutions européennes (Commission, Conseil de l’Union, Conseil européen, Comité économique et social, commissions du Parlement…), siège de l’Otan et des principales organisations syndicales internationales comme la Confédération européenne des syndicats et la Confédération mondiale du travail, Bruxelles a vu affluer, au fil du temps, une myriade de bureaux de représentation régionaux, d’ONG, de cabinets d’avocats ou de consultants gravitant principalement autour de l’orbite européenne du Berlaymont. Avec 13 000 lobbyistes recensés et près de 800 journalistes permanents accrédités, Bruxelles n’est devancée, sur ces deux points, que par Washington. “Bruxelles, ville internationale” : l’expression est devenue poncif, mais également évidence dans une ville ou près du tiers des habitants sont aujourd’hui de nationalité étrangère.

Investissements internationaux records

Cette touche “internationale”, ajoutée au multilinguisme atavique de la Belgique ainsi qu’à la position centrale d’une ville située à moins de 300 kilomètres tant de Paris que de Cologne, Amsterdam et Londres font de Bruxelles une star éprouvée des classements d’agences de conseil et de notation. Bruxelles devance ainsi Madrid, Berlin, Milan ou Genève au dernier classement des “meilleurs emplacements d’affaires” de Cushman & Wakefield, tandis que Mercer Human Resource Consulting en fait l’une des villes les moins chères d’Europe. De même, la Belgique s’est placée dans le top 5 européen du “Baromètre investisseurs” 2007 d’Ernst & Young. Plus surprenant : le dernier “rapport sur l’investissement international” publié par la Cnuced place la Belgique à la quatrième place mondiale pour la réception des investissements directs internationaux (IDE), grâce à un doublement des IDE en 2006. Un rush auquel les entreprises françaises participent activement puisque la Belgique est la quatrième destination mondiale pour les IDE français, derrière les États-Unis, le Royaume-Uni et les Pays-Bas, mais devant l’Allemagne.

Quelques rigidités locales

Pour les investisseurs étrangers, la Belgique ne se vit pourtant pas sans soucis. Là encore, ceux-ci tiennent moins d’une “instabilité politique” nécessairement soluble qu’aux persistantes rigidités locales. Lors d’une conférence de presse, le 16 novembre dernier, Denise R. Rutherford, présidente de la chambre de commerce américaine en Belgique, en donnait un court listing en fustigeant “la pénurie grandissante de main-d’œuvre qualifiée, le manque de flexibilité dans un marché du travail qui tend à se globaliser davantage” ainsi que la fiscalité jugée peu attractive pour les entreprises. Autant de rigidités qui, bien entendu, trouvent dans l’atonie politique un confortable terreau.