Carnet de Voyages : Claude Cohen-Tannoudji, une longue suite d’expériences

D’une incroyable humilité, d’une très grande sensibilité aussi, Claude Cohen-Tannoudji, prix Nobel de physique en 1997, voyage de par le monde presque exclusivement pour donner des conférences. De temps à autre, il réussit à s’échapper des amphithéâtres pour savourer, dans des rues étrangères, quelques heures de vie ordinaire.

Claude Cohen Tannoudji
Claude Cohen Tannoudji (© DRFP/Odile Jacob)

« Le voyage est essentiel. Pas seulement pour le dépaysement, ni même pour la découverte de civilisations différentes. Car pour moi, le voyage, c’est avant tout l’opportunité d’établir des contacts humains avec des collègues du monde entier ou des étudiants, l’occasion d’échanger et aussi de transmettre. C’est passionnant, et ça me passionne.

Je voyage beaucoup. Principalement pour donner des conférences. Et cela a été comme ça depuis le début de ma vie universitaire, car avant, avec mes parents qui étaient d’un milieu très modeste en Algérie, sans voiture, on ne pouvait guère se déplacer.

Mon tout premier voyage, c’était pour passer les oraux de l’École Normale, à Paris. Ensuite, lors de mon service militaire, je suis allé à Colomb-Béchar rejoindre Jacques Blamont, qui faisait des expériences de physique spatiale en tirant des fusées – et pas des fusées militaires, je précise. Nous étions tous deux élèves d’Alfred Kastler, un homme exceptionnel. Au crépuscule, lorsque les fusées lâchaient un nuage de sodium, dans ce mi-soleil, cette mi-ombre, c’était tout simplement magnifique ; et aussi une extraordinaire découverte du désert.

Après le prix Nobel, avec six à douze conférences par an, j’en ai fait beaucoup, des voyages !

Puis, après ma soutenance de thèse, j’ai enchaîné avec des congrès scientifiques, dont le tout premier qui était aux États-Unis s’est fait dans des conditions disons plutôt spartiates, puisqu’on m’a fait partir en avion militaire qui a pris tout son temps pour traverser l’Atlantique. En fait, tout a explosé après le prix Nobel, en 1997 ; et alors là, avec une moyenne de six à douze conférences par an, j’en ai fait beaucoup ! Jérusalem, Londres, Athènes, Munich, Moscou, Rio, Séoul…  Je suis allé partout, mais j’en ai quand même trois qui m’ont particulièrement marqué, d’autant que les gens qui me recevaient m’avaient, à côté des conférences, organisé des visites disons touristiques. Pour l’un, c’était sur l’île de Pâques, après une conférence à Santiago. Vous voyez l’île de Pâques.  Il y a pire, non ? Pour l’autre, c’était en Inde, au Rajasthan, avec un hôtel hallucinant, le Lake Palace, un ancien palais de maharajah situé au milieu d’un lac. Le marbre, les chambres, les jardins…  Tout était époustouflant. Je n’en suis pas encore revenu ; une expérience hors du temps, hors de tout.

Enfin, je garde en mémoire aussi quelques croisières , dont l’une dans l’Antarctique et l’autre sur la Volga et la Neva. J’ai pu ainsi découvrir le Cap Nord, le Spielberg… Et comme c’était à l’occasion d’une croisière scientifique à laquelle participaient des philosophes, j’ai fait la rencontre de Michel Serres, un homme d’une grande gentillesse, d’une immense culture, et aussi d’une très grande curiosité scientifique. Vraiment quelqu’un d’exceptionnel. L’autre croisière, c’était sur la Volga et la Neva, avec un bateau qui s’arrêtait partout, dans des endroits inaccessibles, des petits villages, des églises et des maisons en bois que je n’aurais jamais eu la possibilité de voir autrement.

Il y a les conférences, bien sûr. Mais aussi, et à côté d’expériences fascinantes comme celle de découvrir des manuscrits d’Einstein à l’université hébraïque de Jérusalem, il y a des moments où je peux m’échapper, parfois toute une demi-journée. J’en profite alors pour marcher dans les rues des villes, m’asseoir à une table de restaurant de quartier, pousser la porte des magasins. Bref, regarder vivre les gens. »

SES DATES CLÉS

  • 1953 : Reçu à l’Ecole normale supérieure. J’avais 20 ans.
  • 1962 : Le passage de ma thèse.
  • 1984 : Ma dernière rencontre avec mon professeur Alfred Kastler sur son lit d’hôpital. Un moment de grande émotion.
  • 1997 : Prix Nobel.
  • 2017 : Lorsqu’on a donné mon nom à l’école de mon village dans l’Isère, à Faverges-de-la-Tour.

Bibliographie : Sous le signe de la Lumière. Itinéraire d’un physicien dans un monde quantique. Ed. Odile Jacob. 21,90 euros.