Joel Meyerowitz : « Le travail artistique doit être en constante évolution »

Reconnu comme l’un des plus grands photographes de rue du XXe siècle, maître de la photographie couleur aux côtés de William Eggleston et Stephen Shore, Joel Meyerowitz est aussi, à 77 ans, un inlassable voyageur, avide de découvertes et de nouvelles réflexions artistiques. Propos recueillis par Cécile Balavoine

Joel Meyerowitz NRW Portrait Credit Ralph Goertz
"Ce qui compte, c’est de poursuivre sa recherche artistique avec humilité" : Joel Meyerowitz

« J’ai grandi dans le Bronx, au sein d’une famille modeste, à une époque où les transports aériens n’étaient pas très accessibles. Les voyages de mon enfance ont donc été assez simples : les Catskills, Boston ou Washington. Ma première grande aventure, je l’ai entreprise en 1962, l’année où je me suis lancé dans la photographie. Depuis New-York, j’ai traversé tous les Etats-Unis en stop jusqu’à Mexico avec mon appareil autour du cou. C’est comme ça que j’ai découvert l’Amérique, en prenant des photos depuis des voitures d’inconnus. En 1966, grâce à une petite somme que j’avais gagnée en travaillant à une campagne publicitaire, j’ai emmené ma première femme en Europe. Nous y sommes restés un an : deux mois à Paris, six en Espagne, puis un périple jusqu’au fin fond de la Turquie. Ce voyage a changé ma vie et fait connaître mon travail. C’est peut-être pour cette raison que j’ai toujours gardé à cœur de voyager pour faire des livres, au Japon, au Mexique, en Chine…

De retour à New York, le Museum of Modern Art m’a proposé une exposition. Bien sûr, j’ai été très heureux d’avoir cette chance, même si, dans les années 60, la photographie n’était pas envisagée comme une forme artistique très noble. À l’époque, je prenais beaucoup de photos de rues de New York, mais je n’avais pas conscience qu’elles deviendraient une sorte de témoignage historique. Mes amis photographes et moi, nous faisions cela pour l’amour de ce médium, pour son mystère aussi.

Depuis deux ans, je vis en Toscane avec ma seconde femme, l’écrivaine Maggie Barrett. S’attarder est primordial quand on ne veut pas s’en tenir à un idéal fantasmé et superficiel d’un pays. Pourtant, jamais je n’aurais imaginé quitter New York, même si j’y ai gardé un atelier ! Mes enfants vivent aux États-Unis et la distance est parfois difficile. La Toscane est un endroit qui nous tenait à cœur. Il y a vingt ans, nous y avons créé un atelier d’écriture et de photographie, mais nous ne venions que l’été. Puis nous avons nourri le projet d’y vivre à l’année. Lorsque mes deux meilleurs amis sont décédés à quelques jours d’intervalle, nous nous sommes dit qu’il fallait vivre dans le présent, et nous avons fait nos bagages.

Être un artiste, c’est garder le contact entre le monde et qui l’on est vraiment à l’intérieur. Et bien souvent, les voyages aident à y parvenir

Évidemment, en Toscane, mon travail a évolué. Lorsque je regarde par la fenêtre, je vois des vaches. Je ne peux donc plus vraiment faire de street photography, mais cela m’enchante. Le travail artistique doit être en constante évolution. Après être passé du noir et blanc à la couleur au début de ma carrière, j’ai eu une période grand format. Puis ma femme et moi avons passé quelques mois en Provence, pour faire un livre. C’est là que j’ai commencé à m’intéresser à la nature morte. J’ai photographié des objets ayant appartenu à Cézanne, dans son atelier. Au fond, la nature morte est semblable à la photographie de rue. Il s’agit de capturer la relation entre les choses.

Cette nouvelle vision a donné lieu à une exposition à New York. Mais voir que mon travail est de plus en plus apprécié en Europe – j’ai eu l’honneur d’une belle exposition à la Maison Européenne de la Photographie à Paris en 2013 – me touche énormément. Pour autant, je ne pense pas que le succès ait une valeur intrinsèque. Ce qui compte, c’est de poursuivre sa recherche artistique avec humilité. »

SES DATES CLÉS

  • 1938 : Naissance à New York.
  • 1968 : Première exposition au MoMa.
  • 1978 : Publie son premier livre, Cape Light.
  • 2001 : Est le seul photographe autorisé sur le site de Ground Zero.
  • 2012 : Publie le livre Provence, Lasting Impressions, avec son épouse Maggie Barrett ainsi qu’un livre de rétrospective, Taking My Time.