Casablanca : Reine de l’offshoring

En faisant des délocalisations – dans le domaine des centres d’appels mais aussi de l’aéronautique – l’un de ses axes de développement, la ville renforce encore ses relations économiques avec la France.

Il n’est que sept heures du matin et pourtant, ils sont quelques centaines à s’engouffrer dans les bâtiments du Casanearshore (pour Casa et offshore), 53 hectares de bureaux équipés dernier cri, avec restaurants, commerces et centre sportif, à 5 kilomètres du centre de Casablanca. S’ils travaillent si tôt, c’est qu’ils sont “calés” sur l’heure française. Car leurs interlocuteurs sont les clients de grandes sociétés de l’Hexagone, notamment des sites de vente sur Internet comme Pixmania, qui sous-traitent ici leurs centres d’appels.

Pour l’heure Mohamed, Farid, Hasna fument une cigarette dans la cour. Mais dans quelques minutes, une fois installés derrière leurs ordinateurs, un casque vissé sur les oreilles, ils seront Nicolas, Patrick et Elodie. Histoire de ne pas “désorienter” leurs interlocuteurs français à l’autre bout du fil ! Casanearshore est la concrétisation la plus spectaculaire de la politique initiée par le Maroc il y a quelques années, visant à attirer sur son territoire des entreprises, pour l’essentiel françaises, tentées par les sirènes de la délocalisation. Notamment dans le secteur convoité des centres d’appels. Avec un réel succès puisque le nombre de centres est passé de trois en 2002, à plus de 80 aujourd’hui. Et encore, le royaume s’est-il fixé un objectif de 90 000 emplois dans le secteur, d’ici 2013. “Plutôt que de voir les entreprises partir vers d’autres pays d’Afrique, comme la Tunisie ou le Sénégal, le Maroc a créé des structures et mis en place une politique incitative pour attirer les centres. Au-delà de cet accompagnement, la stabilité du pays sur le plan politique rassure”, explique Henri Loizeau, journaliste français à la direction du magazine marocain Actuel.

Le Casanearshore attire les délocalisations

Ouvert en 2008, le site de Casanearshore accueille à lui seul 8 000 salariés. Et encore, prévoit-t-on 30 000 emplois à l’horizon 2020. Mais ici, le terme “délocalisation” est quasiment considéré comme un gros mot. On préfère parler d’offshoring. D’autant que le sujet est sensible, voire tabou. Pour preuve les déclarations faites avant l’été par Laurent Wauquiez, ex-secrétaire d’État chargé de l’Emploi auprès du ministre de l’Économie, de l’Industrie et de l’Emploi, qui a annoncé vouloir taxer les entreprises délocalisant leurs centres d’appel à l’étranger.

Pourtant, pour ces entreprises, le calcul est vite fait. A Casablanca, le prix des locaux – modernes et câblés – oscille autour de huit euros le m2 par mois (environ 40 % de moins qu’en France), et les sociétés sont exonérées d’impôts pendant cinq ans, à la manière d’une zone franche. Surtout, la main d’oeuvre est bien meilleure marché que dans l’Hexagone et le vivier est colossal, avec une population de 32 millions d’habitants, dont 20 % de jeunes entre 10 et 19 ans. Ainsi, “un salarié d’un centre d’appel marocain est payé entre 400 et 450 euros mensuels (mieux que le Smic marocain qui oscille autour de 250 euros, ndlr) contre un minimum de 1 320 euros bruts en France”, selon le Syndicat des professionnels des centres de contact. Sans oublier qu’au Maroc, la durée hebdomadaire du temps de travail est fixée à 44 heures. Résultat : des coûts inférieurs de 40 %, pour une qualité de services presque identique. Car, au Maroc, on parle le français, et le royaume accompagne financièrement les entreprises pour la formation de leurs salariés, l’un des nerfs de la guerre.

Ces arguments ont séduit les sites Internet ou les sociétés de vente par correspondance. Mais ils font également mouche auprès de grands groupes français, notamment dans l’univers de l’informatique (Atos, Bull ou Ubisoft) ou celui de la finance, à l’image d’Axa ou de BNP Paribas qui emploie plusieurs centaines de personnes à Casablanca. Ces entreprises délocalisent non plus leurs services clients, mais leurs activités d’ingénierie ou de back-office.Avec à la clé la délocalisation d’emplois plus qualifiés, notamment des ingénieurs. Pour accompagner cette évolution, le Maroc s’est d’ailleurs engagé à former 10 000 ingénieurs cette année. BNP Paribas travaille notamment sur des développements informatiques pour l’Europe, quand Ubisoft développe à Casablanca de nouveaux jeux vidéo. Sur le Top 25 des SSII hexagonales, 11 sont ainsi présentes au Maroc.

35 000 Emplois

Mais les délocalisations ne se limitent pas seulement aux centres d’appels.Tout secteurs confondus, elles représenteraient 35 000 emplois à travers le pays. Et ce n’est qu’un début. A l’instar de la Chine, le Maroc devient de plus en plus attractif pour l’offshoring et Casablanca s’impose petit à petit comme “banlieue économique de la France”. Les autorités en attendent 100 000 emplois en 2015, qui s’ajouteront aux 65 000 salariés employés par les 500 filiales de sociétés françaises installées au Maroc, cette fois-ci dans le but de développer leurs activités sur le marché africain. “On constate de plus en plus de délocalisations pour des activités de services, de conseils, de saisie d’écritures comptables où même de gardiennage télévisuel”, explique Kamel Chraïbi, associé du groupe GCL, qui propose du conseil en logistique aux entreprises s’installant au Maroc. L’industrie est également dans la ligne de mire des autorités.

Pour attirer les multinationales qui pourraient y délocaliser certaines activités ou installer un siège local afin de faire du Maroc leur tête de pont en Afrique – à l’image de Nokia, Microsoft ou Valeo –, le royaume chérifien a ouvert ses portes aux investisseurs étrangers, Européens bien sûr, mais aussi en provenance des pays du Golfe, pour des projets structurants. Le Maroc s’est ainsi lancé dans de vastes travaux, de la création d’autoroutes aux tramways de Rabat ou de Casablanca, annoncé pour 2012. Cela devenait une urgence pour la capitale économique du pays, dont les 4 millions d’habitants doivent encore se déplacer à bord de vieux bus de la… RATP !

Autres projets pharaoniques : la construction d’une ligne TGV entre Casablanca et Tanger qui démarrera début 2011. Sans oublier le port de Tanger Med, désormais le plus important d’Afrique. Concédé en partie à des sociétés étrangères, comme Maersk ou MSC/CMA-CGM, il permet à des porte-containers géants de rejoindre Marseille en 24 h. De quoi convaincre des industriels de délocaliser dans la région, d’autant qu’une zone franche a été créée autour du port. Renault s’est laissé séduire. Le constructeur français ouvrira une usine en 2012 d’une capacité de 20 000 véhicules par an, pour alimenter le marché africain, mais aussi européen.

L’aéronautique en pointe

D’autres secteurs devraient se laisser séduire par ce “développement délocalisé”. En particulier l’aéronautique. Déjà, une quarantaine d’entreprises sont installées sur l’aéropôle de Nouaceur, près de l’aéroport de Casablanca. Les usines Aircelle fabriquent, par exemple, des composants pour les A380 et les moteurs des Boeing 737 de plusieurs compagnies européennes sont envoyés aux ateliers de Snecma Maroc. Pour convaincre d’autres grands noms du secteur de s’installer ici, la région a récemment initié le projet CasaAéro City 2.0. Elle met en avant ses coûts réduits, mais refuse pour autant d’être assimilée à une simple destination low-cost. Pour faire la différence, elle annonce une offre foncière de 206 hectares répondant aux besoins des industriels de l’aéronautique, avec des espaces de production modulables et des bureaux, mais aussi une proximité logistique (trois jours de l’Europe par route), des entreprises du secteur déjà présentes facilitant les échanges et relations, et une main d’œuvre qualifiée, renforcée par l’ouverture récente de l’Institut des Métiers de l’Aéronautique (IMA). Enfin, là encore, les aides sont nombreuses : subventions pour l’acquisition ou la construction de bâtiments industriels, prise en charge d’une partie de la formation des salariés (jusqu’à 70 % des frais engagés), exonérations de charges sociales et patronales, pas d’impôts pendant cinq ans.

De quoi rendre Casablanca ambitieuse : la ville entend passer de 40 entreprises aéronautiques aujourd’hui à 70 d’ici 2020, et de 5 000 à 30 000 emplois. Elle travaille déjà sur sa prochaine cible : l’industrie des équipements de production d’énergies renouvelables, de la fabrication des éoliennes au marché photovoltaïque. Objectif : convaincre les groupes d’ouvrir des unités de production sur place à travers la création d’un cluster (lieu géographique présentant une concentration d’entreprises d’un même secteur), et en mettant en avant les possibilités d’acheminement facilitées vers l’Europe, depuis les ports de Casablanca ou Tanger Med. Avec là encore en ligne de mire 40 000 emplois supplémentaires à l’horizon 2020.