Cool Singapour

Les interdictions, à Singapour, sont des sujets de plaisanterie et font la fortune des fabricants de tee-shirts, exposant à l’hilarité publique la liste interminable des faits, des gestes, des produits et usages prohibés. Tu ne cracheras point, ta chasse d’eau tu tireras, de chewing-gum tu ne mâcheras pas (du moins pas trop, puisqu’on les trouve désormais en pharmacie), la rue au feu rouge tu ne traverseras point…

Mais pour certains, cette célèbre rigueur devient au contraire sujet de satisfaction. Dans le domaine bancaire, c’est le cas. Un exemple, la section 47 du “Singapore’s Banking Act” que l’on pourrait ainsi résumer : de tes clients les informations tu ne révéleras point. Intitulée “Secrecy”, cette section 47 stipule donc qu’aucune information personnelle concernant les clients ne doit être divulguée par les banques de Singapour. Et à voir l’étonnante augmentation du secteur financier ces cinq dernières années, force est de constater que la rigueur de Singapour, qui détient les lois de secret bancaire parmi les plus strictes du monde, y est pour quelque chose.

En 2006, Raymond Baer, président du groupe privé Julius Bear, déclarait déjà au Wallstreet Journal que “Singapour [était] l’une des meilleures façons d’éviter les impôts”. Car ici, la taxe sur les intérêts et bénéfices est non seulement inexistante, mais la discrétion sur la provenance des fonds constitue la colonne vertébrale des institutions bancaires. C’est d’ailleurs pourquoi, depuis que l’Union européenne a imposé son droit de regard sur les lois de confidentialité, de nombreuses banques suisses ont expatrié leur clientèle vers leur branche de Singapour. Et pour l’amadouer, cette clientèle particulière, elles invitent de plus en plus de personnel singapourien, hautement qualifié et formé à la plus grande discrétion, à venir travailler à Zurich ou à Genève. Mais cette absolue discrétion ne serait-elle pas une porte ouverte à des pratiques peu scrupuleuses ? “Absolument pas, affirme Leeanne Leong, vice-présidente strategic planning d’une célèbre banque locale. Si nous acceptons surtout les capitaux qui fuient les taxes, nous sommes intransigeants sur l’argent de la drogue et du terrorisme.”

Une stabilité politique rassurante

En tout cas, la croissance des activités financières, qui représentent 11 % du PIB et 5 % de la population active de Singapour, montre que malgré la crise actuelle, le petit pays joue la carte gagnante. Et cette réussite tient aussi à sa situation géographique au coeur de l’Asie, qui en fait un impressionnant hub aérien et maritime, deuxième port mondial, devant Rotterdam.

Toutefois, pour nombre de Singapouriens, le succès de la Cité-État réside aussi dans sa stabilité politique. “Nous sommes l’un des rares pays d’Asie à disposer d’un régime aussi stable et aussi transparent, souligne Richard Seah, ancien journaliste économique au Singapore Times. Même si l’on se plaint parfois de la rigueur de notre gouvernement, le People’s Action Party dirige le pays depuis plus de quarante ans sans aucun incident majeur.” C’est en effet ce qui encourage les très nombreux investisseurs étrangers à s’implanter sans crainte dans l’un des quatre Dragons d’Asie qu’est Singapour. Car depuis son indépendance, en 1965, le pays est quasi monopartiste. Et pour des raisons compréhensibles. “90 % des foyers singapouriens vivent dans des logements subventionnés par l’état. Il y a 30 ans, nous étions encore un pays sous-développé. Le gouvernement nous a donné un toit et un niveau de vie toujours meilleur. Pourquoi voterions-nous pour un autre parti ?” conclut Richard Seah.

Opération séduction

Mais les temps changent. Et les interdits tombent dans un souci d’éveiller l’intérêt occidental. Cette libéralisation se traduit notamment par une politique du divertissement, dont le message implicite est que Singapour, c’est “fun”. Ainsi, le Singapore Flyer, équivalent en plus grandiose du London Eye, a ouvert en mars 2008. Par ailleurs, une série d’“événements” se prépare, comme l’inauguration d’une piste de formule 1 qui accueillera le premier Grand Prix Nocturne le 28 septembre, ou les premiers jeux Olympiques de la Jeunesse, en 2010. Plus audacieux encore, le pays qui avait longtemps banni les jeux d’argent ouvrira deux casinos en 2009.

C’est aussi pour se positionner comme le plus grand centre de conventions de l’Asie du Sud-Est que Singapour propose ces manifestations. Pour accueillir plus de visiteurs, l’hôtellerie doit prendre son élan. Fin 2007, le Saint Régis était le premier cinq-étoiles à ouvrir depuis onze ans, et l’on attend l’arrivée du Marina Bay Sands Resort en 2009, un complexe d’une capacité de 2500 chambres et de 100000 m2 d’espaces de convention. Ce site aura nécessité un investissement de 3,8 milliards de dollars singapouriens (environ 1,9 milliards d’euros).

Objectif : attirer 17 millions de visiteurs d’ici à 2015.C’est énorme, mais sans doute réalisable. Pas seulement par les efforts mis en œuvre pour plaire, mais parce que les mentalités changent. “L’évolution est constante et palpable, remarque Catherine Rubens, expatriée de longue date. Lorsque nous sommes arrivés, au début des années 80, je n’osais pas tenir la main de mon mari dans la rue. Personne ne le faisait. Aujourd’hui, comme bien d’autres choses impensables à l’époque, c’est devenu un geste naturel.”Autant dire que les manifestations d’affection seraient même encouragées puisque le gouvernement, pour relancer la natalité, vient de proposer aux universités des cours de… séduction.