Économie : la tentation de Montréal

Attractive, travailleuse, ouverte aux talents étrangers, Montréal a développé une économie axée sur le savoir, la haute technologie et la créativité.
Si les Montréalais comparent sou- vent leur ville à New York, leur voi- sine enviée, c’est d’abord pour dire combien ils sont chanceux… La vie y serait 30 % moins coûteuse que dans la Grosse Pomme, et les fameux Bagels au moins aussi bons ! Ainsi il fait bon vivre dans la ville québécoise. Tout autant qu’y travailler d’ailleurs.

“La communauté métropolitaine, avec sa population de 3,9 millions d’habitants sur les 7,8 millions que compte le Québec, génère 50 % du PIB de la province et 11 % du PIB canadien”, dit Élie Farah, vice-président de Montréal International, une agence créée en 1996 dans le but de favoriser les investissements étrangers.

Virage technologique

C’est qu’on a su voir loin : à la fin des années 80, alors que les industries lourdes et polluantes étaient en perte de vitesse, l’idée de les remplacer par des services axés sur le savoir, la créativité et la haute technologie dans une économie en clusters – en “grappes”, comme on dit dans la Belle Province – a permis une transi tion salutaire. “Aujourd’hui, nous disposons de 16 grappes, dont sept ont pour perspective d’attirer les investissements étrangers”, dit-il, en énumérant les technologies de l’information, les sciences de la vie, l’aérospatiale, les technologies propres, la nanotechnologie, l’agroalimentaire, les transports et la logistique. Un système économique extrêmement diversi?é donc. “Sur les deux millions d’actifs de la région, personne n’est employé dans des secteurs comptabilisant plus de 50 000 personnes”, reprend Élie Farah.

Ainsi, les vagues de licenciement qui ravagent certaines régions “monoactives”, Montréal ne connaît pas. D’autant que la métropole attire les ?rmes internationales, avec près de 2 100 ?liales étrangères implantées dans le Grand Montréal. Certes, elles ne représentent qu’un pour cent de toutes les entreprises de la région, mais elles génèrent à elles seules 20 % du PIB et 9 % des emplois. “Montréal séduit, car c’est un pied-à-terre en Amérique du Nord, un point d’ancrage d’autant plus important qu’on pro?te désormais de la parité entre les dollars canadien et américain” poursuit Élit Farah.

Grâce au fort développement des secteurs de pointe, Montréal a su se forger une image ultra compétitive dans des domaines bien spéci?ques comme les jeux vidéo, avec notamment la présence de l’entreprise française Ubisoft, qui compte ici près de 2 000 collaborateurs. Square Enix, autre chef de ?le du diver- tissement interactif, vient, lui, de créer 250 emplois en 2012 grâce à l’ouverture d’un nouveau studio de production.
Cet élan est le même dans le domaine de l’aérospatiale, où Montréal se situe en troisième position mondiale, juste der- rière Seattle et Toulouse, avec des acteurs aussi prestigieux que Bombardier ou, plus récemment, le Français Aérolia.“Par ailleurs, nous notons en ce moment l’émergence d’un nouveau secteur, celui des ser- vices informatiques en nuage et des centres de données”, souligne Élie Farah. En 2012, le fournisseur de services internet français OVH a ainsi choisi le Grand Montréal pour son implantation nord-américaine, avec un centre d’excellence dédié au déve- loppement de technologies et de services d’hébergement. Fort de ses 360 000 serveurs, l’entreprise a d’ailleurs contribué au boom rapide que connaît cette nouvelle industrie, en croissance ici de près de 30 % par an.
L’implantation d’OVH re?éterait-elle plus globalement la tendance des Européens à investir à Montréal ? “Jusqu’en 2009, 40 % des investissements étrangers venaient d’Europe, mais depuis 2010, ils sont passés à 55 %”, continue Élie Farah. Le phénomène est certainement conjoncturel, mais il révèle tout de même une vision à long terme pour ces entrepreneurs qui cherchent à ouvrir de nouveaux marchés dans le bassin de compétitivité mont- réalais. “Généralement, une entreprise s’implante à l’étranger pour y trouver un marché, un bon coût d’opération, un réseau de talents ou des ressources naturelles. À Montréal, elle trouve les quatre réunis”, conclut Élie Farah.
Mais avant toute chose, c’est sur un potentiel de 460 millions de consommateurs que lorgnent les entreprises étrangères. “Aussi, l’attractivité de Montréal n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui”, af?rme Ronan Jourdain, directeur du bureau d’Ubifrance dans la métropole canadienne. Et pour cause : si en 1994, un accord de libre-échange entre le Canada, le Mexique et les États-Unis était entré en vigueur, c’est désormais un accord entre le Canada et l’Union-Européenne qui se prépare pour 2013. “Montréal est une vraie plateforme commerciale avec des facilités logistiques, aussi bien sur le plan maritime que routier, ferroviaire et aérien, explique Ronan Jourdain. Et la France entend se positionner dans ce hub de transports entre l’Europe et l’Amérique du Nord.”
Parmi ses nombreux atouts vient en tout premier lieu la présence d’une main-d’œuvre quali?ée, parlant généralement deux à trois langues, mais aussi des coûts d’exploitation concurrentiels et une façon décontractée, mais ef?cace, d’envisager les affaires. “De plus, les entreprises actives dans le secteur de la haute technologie béné?cient de crédits d’impôt intéressants”, souligne Ronan Jourdain. En effet, le gouvernement du Québec offre jusqu’à 17,5 % de crédits aux entreprises spécialisées dans certains secteurs de pointe. Et Montréal investit environ 2 % de son PIB dans la recherche et le développement, avec pour objectif de passer à 3 %. Soit autant de mesures attractives pour les entreprises françaises, qui, pour des raisons linguistiques, se sentent à l’aise ici. “La France est la seconde représentation étrangère en nombre de ?liales après les États-Unis, avec près de 300 entreprises à Montréal même et 400 au total au Québec, notamment spécialisées dans les domaines de la pharmaceutique, des nouvelles technologies et de l’agroalimentaire”, reprend Ronan Jourdain. Ces entreprises représentent 13 % des ?liales étrangères et 12 % des emplois. C’est bien peu face aux Américains qui remportent la palme avec 50 % des emplois. Cependant, en 2011, les investissements français à Montréal ont devancé les investissements américains, pour atteindre les 300 mil- lions de dollars canadiens.
Sous ces froides latitudes, la deuxième plus grande ville francophone après Paris est en effet une terre propice aux affaires et un environnement urbain comptant parmi les plus sûrs d’Amérique du Nord. Tout cela, Montréal le doit en partie à sa créativité. C’est ainsi qu’en 2006, elle a été l’une des premières métropoles nommées “ville Unesco du design”, suivie par Séoul, Graz, Saint-Étienne, Buenos Aires, Kobe ou encore Berlin. “Ce titre n’est pas une désignation temporaire, mais pérenne, qui permet d’accélérer le développement d’une communauté d’acteurs, tout en incitant la ville à poursuivre ses efforts en matière d’économie créative”, explique Marie-Josée Lacroix, directrice du Bureau du design de Montréal. “Nous avons essayé de voir comment on pouvait améliorer la qualité de vie des habitants et des visiteurs à travers le design”, poursuit-elle.

Développer la créativité

Montréal a intégré ce réseau en lançant, de 1995 à 2004, le concours “Commerce Design Montréal”, incitant les

2 000 diplômés en design urbain, architecture ou graphisme que les grandes écoles de Montréal forment chaque année à trouver du travail dans leur ville. “C’était une façon de maintenir ici les jeunes créatifs et d’éviter l’exode vers Toronto ou New York”, précise Marie-Josée Lacroix. Et les projets ne s’arrêtent pas là. Déjà, Montréal se prépare à célébrer son 375e anniversaire. “Pour 2017, on prévoit des agrandissements et des améliorations de nos infrastructures. Un ‘bureau du 375e anniversaire’ a été créé a?n de mettre en place tous ces changements”, explique Pierre Bellerose, vice-président de Tourisme Montréal.
Des projets culturels et touristiques, comme l’agrandissement du musée des Beaux-Arts qui accueillera une collection privée récemment léguée, ou encore la construction d’une plateforme circulaire sur l’oratoire Saint-Joseph avec une vue à 360° sur la ville, se conjuguent à des projets plus structurels. Le métro de Montréal est en cours d’extension et sera doté de cinq nouvelles stations pour 2017 et de cinq autres à plus long terme. Le palais des congrès, quant à lui, devrait s’offrir un nouveau prolongement vers l’Est. Deux projets coûteux qui entrent dans la vision globale d’un Montréal durable, écologique, économiquement stable et encore plus cosmopolite.