Economie : Un système Flexible

Après un été de toutes les frayeurs, le Japon reprend doucement son souffle… et assume ses contradictions. Hausse de la production industrielle, baisse du chômage, l’adaptabilité du système économique porte ses fruits.

“ Quel pays de verdure et d’ombre, ce Japon, quel Eden inattendu !”, écrivait Pierre Loti en 1887 dans Madame Chrysanthème. Aujourd’hui, la deuxième puissance économique mondiale trouve encore le moyen d’étonner par ses contrastes, voire ses contradictions et parfois par son interprétation toute personnelle de la crise. Ainsi, cet été, tandis que les restaurants et les boutiques se dépeuplaient, les élégantes Tokyoïtes s’angoissaient à l’idée de ne pouvoir remplacer de sitôt leur dernier sac Vuitton. Cet hiver, pourtant, la pente se remonte à petits pas. “Sous l’effet de la reprise des exportations et de la mise en œuvre des mesures gouvernementales de relance de la consommation, le Japon a enregistré une croissance du PIB de 1,2 % au troisième trimestre 2009”, explique Philippe Bardol, directeur de la Mission économique du Japon.

Relance à l’intérieur

Ce résultat confirme les bons indicateurs concernant la hausse de la production industrielle et la baisse du chômage ; même si tout cela reste fragile. “Autant la crise financière n’a pas beaucoup touché le Japon qui n’était pas très impliqué dans les produits financiers américains, autant la crise économique a fait violemment souffrir le pays”, continue Philippe placés à l’étranger(1) et soudain rapatriés au Japon ont créé un flux de liquidités entraînant le retour d’un yen fort, peu propice aux exportations. Mais c’est précisément sur une relance de l’économie intérieure que mise le nouveau Premier ministre, Yukio Hatoyama. Une bonne chose, selon Philippe Bardol, qui précise que le Japon évolue tout de même par rapport à sa propre consommation, représentant près de 60 % du PIB national. C’est pourquoi l’on voit désormais arriver des enseignes comme Uniqlo ou H&M à Ginza, le paradis du luxe, où jadis seules les grandes marques avaient droit de cité. Or, si le système japonais maintient le cap, c’est parce qu’il est flexible et adaptable.

Autre exemple, celui des bonus. “Presque tout employé en bénéficie tous les trois ou six mois, poursuit Philippe Bardol. En temps de crise, on les supprime ou on les diminue, ce qui permet aux entreprises de garder la tête hors de l’eau.” Ce sont donc des sentiments de stupeur et de joie qui se sont manifestés devant les résultats positifs des deux derniers trimestres. “Le PIB de la capitale reste tout de même de 600 milliards d’euros, soit l’équivalent d’un pays européen de deuxième rang, et le Kanto (Grand Tokyo) représente un tiers du PIB national pour seulement un quart de la population”, conclut le directeur de la Mission économique.

Déficit démographique

“L’économie japonaise est certes stagnante depuis une quinzaine d’années, mais elle se maintient, malgré les secousses actuelles”, affirme de son côté Jesper Koll, PDG de Tantallon Research Japan. D’après cet économiste, le point fort du Japon est certes la technologie, mais surtout l’énorme part attribuée à la recherche et au développement. Soit 3,5 % du PIB. Une recherche orchestrée par les entreprises elles-mêmes, puisque seuls 10 % de ces 3,5 % viennent de l’État. Pourtant, dans ce domaine comme ailleurs, surgissent encore des contradictions. “Le Japon propose chaque année un nombre considérable de nouveaux téléphones portables qui ne sont utilisables qu’au Japon et donc non exportables”, explique ce membre de la Japan Association of Corporate Executives, en précisant que la marque Samsung est par ailleurs introuvable au Japon, car uniquement destinée à l’export. “On préfère parfois miser sur l’Inde ou sur la Chine plutôt que sur le marché japonais”, assure-t-il.

Si la technologie est bien le point fort du Japon, la démographie en est, elle, la grande faiblesse, avec une natalité en peine et un recours à l’immigration extrêmement limité. “Par exemple, le Japon manque cruellement d’infirmiers, mais n’en fait venir des pays voisins que pour une durée limitée à sept ans, ce qui décourage les aspirants immigrants”, conclut le président de Tantallon.

Ces mesures restrictives ne doivent pourtant pas décourager les entreprises étrangères de tenter leur implantation. D’autant que réussir au Japon est une garantie de succès dans le monde entier. “Les Japonais sont les consommateurs les plus exigeants de la planète ; alors, la créativité, l’originalité, l’authenticité et la qualité sont plus qu’une nécessité”, explique Didier Hoffmann, directeur de la chambre de commerce et d’industrie française du Japon, la CCIFJ. Et c’est Tokyo qu’il faut viser, puisque 50 % des sièges des grandes entreprises japonaises et 75 % des entreprises étrangères y sont implantés.

Francophilie garantie

Surtout qu’à Tokyo, le passeport français est un véritable atout. “Pour le consommateur japonais, tout ce qui vient de l’Hexagone est synonyme de beau et de bon”, affirme Didier Hoffmann en rappelant que “la présence française remonte à l’ouverture du pays, en 1868”. Créée en 1918, la chambre de commerce française est d’ailleurs la plus ancienne des chambres de commerce étrangères du Japon. Pierre Loti, l’un des premiers visiteurs, ne fut donc pas le seul à s’éprendre de l’archipel et de ses habitants qui, depuis, ont bien rendu cet amour à la France. Au-delà des grandes enseignes du prêt-à-porter, ce sont les noms de Fauchon, Ladurée, Pierre Hermé ou la Maison du chocolat que l’on croise de Ginza à Shibuya. D’autres, étrangement moins connus, mais aux consonances pourtant tout aussi familières, “Note et silence”, “En cachette” ou “Vêtement authentique de Nîmes”, laissent parfois un peu perplexe. Jusqu’à ce qu’un malencontreux “Champs de herbe” vienne résoudre le mystère de ces marques 100 % made in Japan avec un je-ne-sais-quoi du nom qui fait la différence. Affaire de style. De souvenir, aussi. À l’instar du célèbre Comme des garçons, lancé non pas à Paris mais bien à Tokyo au début des années 1970.

Une histoire d’amour qui perdure et se conjugue aujourd’hui au futur propre. Car la France multiplie ses entreprises de développement durable sur le sol japonais. En temps de crise, il semblerait donc que même l’amour se recycle.

(1) Les ménages japonais investissent volontiers dans les devises en raison des taux d’intérêts nationaux peu attractifs.