Interview : Julien Chambert, Fondateur de CBT Conseil

Julien Chambert, fondateur de CBT Conseil, livre ses premiers enseignements sur l'impact de la crise sanitaire sur le voyage d'affaires, et imagine ce que pourrait être le travel management post-Covid19, entre bonnes résolutions et pragmatisme économique.

CBT Conseil
Julien Chambert, Fondateur de CBT Conseil

Comment l’organisation de CBT Conseil a-t-elle évolué face à la crise ?

Julien Chambert – La capacité à travailler à distance est dans l’ADN de CBT Conseil, et un Plan de continuité d’activité avait déjà été mis en place pour pouvoir répondre à un appel d’offre, il y a quelques temps déjà. Nos équipes ont cessé de venir au bureau une semaine avant le 16 mars, et nous avions déjà adopté des gestes barrières depuis un moment. Depuis la grippe H1N1, nous avions finalement conservé quelques bonnes pratiques. Tout a donc été assez simple à mettre en œuvre en interne. Vis-à-vis de nos clients, l’impact sur le business a été très fort. Deux ou trois semaines après le 16 mars, tous nos projets étaient suspendus, décalés ou extrêmement ralentis.

En quoi avez-vous pu agir pendant ces deux à trois semaines ?

Julien Chambert – Nous avons essayé d’accélérer certains projets, mais finalement, la plus grande des solidarités que l’on pouvait avoir vis-à-vis de nos clients, c’était de ne pas les ennuyer pendant ces trois semaines ! Nous avons organisé des webinars, et nous allons proposer aux entreprises intéressées deux heures de consulting gratuit sur le sujet de leur choix lié au travel & expense. Cela peut être l’occasion de prendre un peu de recul par rapport à la situation.

Quels outils utilisez-vous pour le travail à distance, avec vos équipes et vos clients ?

Julien Chambert – Nous utilisons des outils de gestion de projet, comme Trello, et nous allons tester des solutions un peu plus graphiques, comme Asana. En ce qui concerne la visioconférence, nous travaillons en interne avec la Suite Google for Business, et en externe nous utilisons Zoom. Même si l’application est un peu décriée en ce moment, elle fonctionne très bien, l’expérience est très fluide.

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Les jeunes entreprises, comme CBT Conseil, sont-elles les plus fragiles ?

Julien Chambert – Avec cinq ans d’activité, CBT Conseil est une structure très agile, comme l’a montrée la mise en place du plan de continuité d’activité. Nous avons aussi l’avantage de pouvoir compter sur une trésorerie solide. On peut se dire que l’année 2020 est « pliée », mais nous travaillons désormais pour 2021. Ce qui est certain, c’est qu’on ne fera pas cela deux années de suite. Les quatre années d’investissement, de travail, d’économies, vont être consumées en six mois. En parallèle, je suis aussi le fondateur de TnE Vision, qui est un outil de reporting. En l’occurrence, j’étais inquiet au début pour cette start-up très jeune. Et finalement, on s’aperçoit qu’il y a un véritable engouement pour cette start-up. BpiFrance a continué à nous octroyer la bourse French Tech, et des investisseurs nous rappellent pour nous réaffirmer leur intérêt et leur confiance malgré la crise.

Plus globalement, êtes-vous inquiet pour d’autres acteurs du marché ?

Julien Chambert – A mon sens, certaines agences de voyages vont avoir de grosses difficultés, parce que la trésorerie n’est pas forcément au rendez-vous. La tendance n’est pas bonne. Il faudra d’abord que le cadre légal nous permette de sortir à nouveau, puis il faudra attendre l’ouverture des frontières. Je ne serai pas étonné que l’on assiste à une concentration au niveau des agences de voyages, mais aussi des compagnies aériennes qui ne pourront pas reprendre immédiatement l’intégralité de leurs slots ou de leurs fréquences. Les acteurs qui pourront reprendre le plus vite sont finalement ceux dont l’activité concerne surtout le national.

Comment vos interlocuteurs envisagent-ils la reprise de leurs déplacements professionnels ?

Julien Chambert – Nous avons interrogé des clients, et ceux de nos partenaires. Pour beaucoup d’entre eux, leurs équipes ne reprendront pas le train ou l’avion tant que la distanciation sociale ne sera pas assurée. Cela signifie quand même de supprimer un tiers des places : c’est compliqué dans un train, et a fortiori dans l’aérien car il faut aussi s’assurer que les aéroports vont pouvoir s’adapter. Dubaï mène une réflexion pour vérifier automatiquement la température des voyageurs en transit. Il faut être conscient de l’impact. Prenons l’exemple d’un professionnel en bonne santé faisant escale à Dubaï pour un déplacement professionnel de cinq jours. Avec la climatisation de l’avion, de l’hôtel ou chez son fournisseur, il attrape un rhume tout à fait banal. Au retour, il est contrôlé « positif » lors de son escale : comment va gérer l’entreprise ? Certains clients ne sont pas prêts à gérer ce risque, et bloqueront ce type de déplacement dans un tel contexte.

Pensez-vous que les déplacements en avion vont sensiblement diminuer sur le long terme ?

Julien Chambert – Une partie de moi voudrait répondre oui. J’aimerais dire que les choses vont changer. Depuis trois ans, dans chacune des conférences que j’anime, j’explique qu’il faut voyager moins et mieux, à la fois pour des problématiques de RSE, de bien-être du salarié, et d’optimisation de ses budgets et de sa performance économique. Mais le discours n’est pas toujours entendu. Les prix du TGV sont tellement supérieurs à ceux de l’avion sur certaines lignes… Et je ne vois pas pourquoi la SNCF changerait son modèle économique. Dans quelques mois, les gens reprendront l’avion, simplement pour des raisons tarifaires. On avait envisagé plein de changements après la crise de 2008, il y avait la promesse d’un monde différent… Au final, je n’ai pas vu de différence fondamentale, sauf en ce qui concerne le renforcement des règles d’audit. Mais les comportements sont les mêmes. Je pense que les gens ont une mémoire à court terme, même si je ne dis pas que dans quelques mois tout sera oublié, car il s’agit d’une crise inédite et sans précédent.

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A quels changements doit-on donc s’attendre ?

Julien Chambert – Certains bons comportements vont s’ancrer, notamment pour le recours à la visioconférence. Sur le voyage d’affaires, les mentalités n’auront pas forcément évolué, mais à la crise sanitaire va succéder une crise financière qui s’annonce durable. La Coface a déjà annoncé une prévision de 25% de défaillance : c’est un chiffre énorme ! Les plus grosses entreprises vont devoir rassurer sur leurs marges, leur trésorerie, ce qui commence généralement par une réduction des coûts. Et cela sera visible dans les volumes de déplacements. Il ne s’agira donc pas d’une décision idéologique, mais simplement financière. A l’inverse, la PME en survie va tout faire pour aller récupérer des marchés, partout. Dans ce genre de situation, les zones de chalandise des PME s’étendent. J’espère aussi que cette crise va pousser les entreprises à progresser sur la donnée, le reporting. Elles sont déjà assez matures en matière de négociation, de politique voyages, elles ont déjà discuté les tarifs aérien, renégocié avec les agences, les réservations se font en ligne… Reste à progresser sur le reporting. Il peut aussi y avoir un impact sur la gestion du dernier kilomètre, et surtout sur le bien-être des voyageurs et leur sécurité. On s’est bien rendu compte que tout est facteur de stress quand il faut rapatrier des équipes dans l’urgence et que l’on réalise qu’on ne sait pas les localiser précisément. La sûreté va donc être plus que jamais un enjeu majeur, mais aussi un enjeu global, dans le sens où cela touche aussi bien son outil de réservation des hôtels, sa politique voyages, la mise jour de ses fiches profils… Cela pourra faire évoluer la gestion du bien-être des voyageurs. Par exemple, si l’on met la sûreté en avant, il s’agira de proposer plus systématiquement des vols directs plutôt que des vols à escale, pour limiter le nombre de point de contacts qui pourraient exposer le voyageur.