Interview : Laurence Rudeau, anthropologue

Anthropologue et directrice d'études qualitatives, Laurence Rudeau était invitée par American Express GBT à l'occasion de l'EVP 2019. L'occasion de porter un "regard éloigné" sur la culture du voyage d'affaires, et sur le rapport des professionnels à leurs déplacements et à la politique voyages de l'entreprise.

Laurence Rudeau
Laurence Rudeau sur la scène de l'EVP 2019 organisé par American Express GBT

En quoi le voyage d’affaires constitue-t-il une culture commune à tous les professionnels nomades ?

Laurence Rudeau – C’est une culture dans les pratiques. Qu’il s’agisse du Pdg d’une grande entreprise du Cac 40 qui part quatre jours à New York, ou d’un ingénieur terrain se déplaçant au fin fond de l’Inde, les rites sont les mêmes, tout comme la façon de préparer le voyage. Je ne pense pas que la notion de confort ou de temps passé sur place soit le point central. Il y a évidemment un impact, mais l’idée principale reste la même : on est hors de chez soi, dans un cadre contraint. On ne décide pas où, quand, combien de temps ni avec qui l’on part. Quel que soit le déplacement, je suis intimement persuadée que tout le monde fait la même chose, se pose les mêmes questions : que mettre dans sa valise, quel temps il fera sur place… ?

Si le voyageur d’affaires a la vie dure, pourquoi ce « statut » est-il si envié ?

L. R. – Parce que les voyages font rêver…  Même si le voyage est de plus en plus accessible, cela reste quelque chose d’exceptionnel, qui ne relève pas du quotidien. Beaucoup de gens ne peuvent pas voyager, y compris à titre personnel. Je serais curieuse de savoir, sur la base d’une rame de métro, combien d’usager n’ont jamais pris l’avion. Il y a toujours le mythe de la business class, voire de la première, comme si tous les voyageurs d’affaires se déplaçaient dans de telles conditions ! A part à certains niveaux hiérarchiques, les voyageurs d’affaires se retrouvent le plus souvent en classe économique avec les autres voyeurs, en raison des politiques voyages, des besoins d’économies. Mais nous sommes dans une société de l’image. Quand on part quelque part, pour peu que ce soit un peu loin, on le dit, on le montre. L’être humain est comme ça, et ça ne date pas des réseaux sociaux. Ils n’ont fait qu’accentuer le phénomène.

A quel point le voyage d’affaires peut-il être un argument de recrutement ?

Laurence Rudeau – Pour recruter des jeunes, on peut effectivement leur assurer qu’ils vont voyager. Mais le discours n’est peut être pas le même avec un candidat qui a déjà quinze ou vingt ans de déplacements professionnels derrière lui ! Je pense que plus l’on se déplace pour le travail, plus on est « désenchanté » par le voyage d’affaires. Ça ne signifie pas que c’est un calvaire, que personne ne veut le faire. C’est quelques chose de très inspirant, qui est très attractif tant que cet aspect n’a pas été « usé ». Le rythme joue beaucoup, la durée aussi. Et une fois que l’on est désenchanté par le voyage d’affaires, les mauvais côté liés à la fatigue, au stress, à l’éloignement, à la perte de repères, sautent aux yeux.

On parle beaucoup de « bleisure » depuis quelques années : s’agit-il d’un phénomène nouveau ?

L. R. – C’est une pratique qui a toujours existé. Seulement aujourd’hui, cela a été conceptualisé, formalisé. Mais c’était très bien quand personne ne s’en était rendu compte… Le terme de bleisure est omniprésent depuis deux ou trois ans, mais la pratique existait de manière informelle depuis très longtemps. Et aujourd’hui, même si cela a été conceptualisé, la pratique est toujours informelle !

Une culture repose aussi sur la transmission du savoir. Dans le voyage d’affaires, cette transmission n’est-elle pas inversée, les plus jeunes indiquant à leurs collègues plus âgés les nouvelles technologies, les nouvelles offres qui émergent ?

Laurence Rudeau – Effectivement, si on observe le phénomène à travers le prisme des outils. Mais si on adopte celui de l’expérience du voyage, des modes de déplacements dans la ville, des choses à faire ou à ne pas faire, je pense que la transmission fonctionne dans l’autre sens. D’ailleurs, je n’ai rien contre les nouvelles technologies, mais les sites Internet ont tendance à orienter les voyageurs dans un cadre très spécifique, très limité. C’est très pratique pour les entreprises, car leurs salariés ne sortiront pas du cadre. Mais peut-être qu’au bout de la rue où se trouve l’hôtel, il y a un petit boui-boui super, qui ne sera pas référencé par TripAdvisor. Le voyageur d’affaires expérimenté, qui est déjà allé plusieurs fois sur place connaît cette petite adresse. Quand on est à l’étranger, on ne demande plus son chemin aux passants : tout le monde a les yeux rivés sur MappsMe, TripAdvisor… Globalement, les voyageurs d’affaires prennent très peu de risque – et tant mieux – mais ce mode de transmission va dans les deux sens, à condition que les salariés se parlent. Tout dépend de la culture d’entreprise, de sa taille… Il faut aussi qu’il y ait un endroit pour se parler : ça peut être la machine à café, ou un espace sur l’Intranet.

Pourquoi est-il si difficile de faire respecter les règles de la politique voyages ?

L. R. – Les règles sont faites pour être contournées… Un salarié n’est pas un robot, et il est tout à fait logique que les pratiques du quotidien se retrouvent dans le cadre professionnel, et en voyage d’affaires. Un salarié qui utilise Uber au quotidien est forcément tenté de le faire dans le cadre de son travail. Cela ne veut pas dire qu’il a raison d’agir ainsi, mais il y a sûrement un moyen de trouver un terrain d’entente entre les règles de la politique voyages et les usages quotidiens des salariés. On peut aussi lui imposer les choses plus ou moins fermement, avec des outils comme les nudges, il y a des moyens de changer les comportements. Mais il est utopique de vouloir changer les choses frontalement.