Interview : Valéry Linÿer, CEO de MagicStay

Valéry Linÿer, CEO de MagicStay, revient sur l'évolution de l'offre et de la demande en matière de locations business travel, et officialise le lancement d'une nouvelle plateforme dédiée aux longs séjours : Extendeez.

Valéry Linÿer
Valéry Linÿer, CEO de MagicStay

Comment a évolué l’activité de MagicStay face à la crise ?

Valéry Linÿer – L’ effet Covid a été immédiat : tout s’est figé sur le court séjour, et le vrai arrêt est intervenu quand les Etats-Unis ont bloqué les arrivées d’Européens, car nous avions beaucoup de locations prévues notamment à New York. En revanche, nous avons dû gérer des rapatriements de collaborateurs en France. Depuis trois semaines, les choses évoluent dans le bon sens : nous sommes à 50% environ de notre activité d’avant crise, alors que nous étions tombés à 10%. Il s’agit principalement de déplacements domestiques, mais partout dans le monde.

Comment envisagez-vous la demande en matière de locations business travel à plus ou moins long terme ?

Valéry Linÿer – De mon point de vue, il ne se passera rien d’ici la fin de l’année et nous n’envisageons pas de retour à la « normale » avant 2022. Néanmoins, dans ce marasme du voyage d’affaires, nous sommes assez confiants, pour la bonne et simple raison que l’appartement est plutôt bien placé par rapport aux problématiques liées aux Covid-19. C’est une offre qui a beaucoup d’atouts intrinsèques, notamment l’autonomie offerte par la cuisine : pas besoin d’aller prendre le petit-déjeuner dans le restaurant de l’hôtel ou d’y dîner le soir, ce qui est craint désormais. Dès lors que l’on sort moins en cette période de crise, avoir davantage d’espace est aussi un paramètre appréciable. L’autre avantage de l’appartement en matière de sécurité sanitaire, c’est qu’à partir du moment où le voyageur a pris possession des lieux, s’il ne le souhaite pas, personne n’y rentrera pendant son séjour. Le ménage n’est qu’une option : le voyageur peut rester complètement autonome si cela le sécurise. Dans un hôtel, on ne peut jamais être sûr que personne ne rentre dans la chambre pendant son absence.

Quid de l’environnement concurrentiel, alors qu’Airbnb semble reculer sur le marché affaires ?

Valéry Linÿer – Pour nous, ça n’a jamais été une grande contrainte, car il est très rare que de grands comptes nous opposent à Airbnb. Cela ne signifie pas que nous sommes choisis à chaque fois : il y a toujours des hésitations, les travel managers sont très prudents. Mais globalement quand il y a un besoin d’appartements, nous sommes privilégiés car nous répondons à tous les critères, avec la possibilité d’expédier le contenu directement dans les SBT, de répondre aux problématiques de sécurité, de centralisation, des choses que nous sommes les seuls à proposer. Nous ne sommes pas présents sur le marché des TPE car tout le travail que l’on a réalisé ne les concerne pas, pour ainsi dire. Elles sont insensibles à toutes les problématiques liées à la sécurité, à l’intégration dans des systèmes complexes, aux cartes virtuelles. Les gens qui voyagent au sein des TPE reproduisent leurs habitudes de réservations loisirs, se contentant d’une facture sans réelles contraintes de sécurité ou d’intégration. Ce marché, nous n’y sommes pas, et l’effort pour y être présent serait tel, compte tenu de la notoriété d’Airbnb, qu’il serait suicidaire de s’y consacrer. Tout ce qui fait la valeur de MagicStay depuis six ans, c’est d’aller chercher de très gros groupes en répondant à toutes leurs contraintes – et elles sont nombreuses – ce que n’a jamais fait Airbnb. La première de ces contraintes, c’est la politique voyages souvent complexe, et un besoin de centralisation pour pouvoir appliquer cette politique voyages et assurer la sécurité du voyageur. Cette centralisation, qu’on le veuille ou non, passe toujours par les SBT. Ce que veulent les grands groupes c’est avoir l’intégralité de l’offre proposée dans les SBT, ce qui est notre cas. Nous sommes connectés à leurs opérateurs de sécurité, aux acteurs financiers, aux solutions de paiement, nous sommes capables de proposer un reporting très détaillé. Et pour celles qui veulent s’affranchir de cela et qui préfèrent avoir un lien direct pour réserver avec nous, nous avons un logiciel spécifique. Nous avons donc toute la technologie pour toucher les grands groupes, et nous avons une très forte connaissance de leurs contraintes.

De grandes enseignes d’hôtels ou d’appart-hôtel ont sollicité l’appui de labels pour rassurer la clientèle affaires : qu’en est-il chez MagicStay ?

Valéry Linÿer – C’est mentionné sur les annonces, et nous sommes en train de travailler sur des grilles de sélection pour faire ressortir ce critère. D’ailleurs, aujourd’hui, la moitié de notre offre est constituée d’appart-hôtels, qui peuvent être des chaines, des indépendants, des immeubles entiers reconfigurés en appartements…

Au sortir de la crise, votre offre va-t-elle évoluer ?

Valéry Linÿer – Nous venons d’ouvrir le site Extendeez : un nouveau service dont la technologie sera opérationnelle mi-juillet. Il s’agit d’une sorte de SBT simplifié, exclusivement pour les séjours longs, qui ne sont pas accessibles dans les SBT. Tout ce qui touche au voyage d’affaires est plutôt lié aux travel managers, alors que tout ce qui a trait aux séjours longs est plutôt lié aux ressources humaines, qui n’utilisent pas les mêmes outils que ceux du voyage d’affaires, lesquels ne sont pas conçus pour gérer par exemple des baux immobiliers. Nous avons fait le constat avec nos clients grands comptes qu’il y avait de très grandes différences entre ces deux activités, notamment sur le plan des outils utilisés, et parfois même une absence d’outil en ce qui concerne les séjours longs. Nous visons les expatriés et impatriés, les missions longues et les consultants. Tous les hébergements qui sont liés à ces activités sont réservés par beaucoup d’acteurs différents dans l’entreprise et de manière très disséminée. Par exemple, ça peut être la filiale qui va recevoir le collaborateur qui s’occupe de son logement, ou celle qui l’envoie, ou encore la maison-mère ou l’assistant du voyageur… Chacun gère cet hébergement un dans son coin, ce qui implique deux très grosses contraintes pour l’entreprise : il n’y a pas de centralisation, donc pas de vraie visibilité sur ce qui est fait. Et e manque de centralisation pose un problème majeur de sécurité, car il n’y a pas de transmission des informations à l’opérateur de sécurité.

Extendeez
MagicStay lance la plateforme Extendeez, qui fait le pari de l’ouverture pour proposer un large contenu long séjour

Concrètement, quelles sont les fonctionnalités de ce nouvel outil ?

Valéry Linÿer – Il y a d’abord la possibilité de créer un dossier qui correspond au besoin : M. X doit se rendre à Limoges pour un mois en remplacement d’un congé maternité, accompagné de sa femme et de ses enfants. Toutes les personnes concernées au sein de l’entreprise sont également associées à ce dossier, créé dans un logiciel spécifique : les RH des filiales de départ et d’arrivée, la personne en charge de la recherche du logement, le voyageur ou la voyageuse et son époux ou épouse… C’est d’ailleurs essentiel : le conjoint joue un rôle clé dans l’expatriation, et doit être associé au processus car c’est la cause numéro un de l’échec. En l’associant dès le départ à la démarche, on marque déjà des points. Quand le dossier est créé, vient le temps de la recherche du logement. Notre innovation repose sur un logiciel complètement ouvert, compatible avec toutes les plateformes, jusqu’aux agences immobilières locales. Aucune des plateformes, y compris MagicStay, ne peut référencer tous les appartements disponibles à l’échelle mondiale au moment recherché, avec la surface ad hoc, etc. Donc les entreprises ont recours à de multiples fournisseurs. L’utilisateur fait alors sa recherche, et quand elle a trouvé les logements qui correspondent aux critères définis, elle n’a qu’à copier l’URL, la rentrer dans Extendeez, et nous allons automatiquement rentrer l’intégralité de l’annonce dans le logiciel. Le mobility manager va ainsi pouvoir proposer à l’expatrié, au consultant, plusieurs appartements qui correspondent à son besoin, sans préciser l’origine de l’annonce. On récupère ensuite le choix du voyageur, puis il y a deux possibilités : soit la réservation est faite de façon totalement automatisée si c’est du MagicStay ou une plateforme partenaire qui aura accepté de se lier via une API, soit cela se fait sur une plateforme avec laquelle nous n’avons pas de partenariat, Airbnb par exemple. La personne effectue alors sa réservation, puis transmet simplement l’email de confirmation à une adresse spécifique. Notre technologie récupère alors automatiquement les informations reçues, et les intègre dans Extendeez. L’outil centralise ainsi toutes les données liées aux différents baux, aux différents hébergements : la date de dénonciation du bail, les cautions versées, les états des lieux d’entrée et de sortie, etc. Cela permet d’avoir une vision complète sur des données regroupées en un seul et même endroit. Extendeez transmet aussi automatiquement cette information à l’opérateur de sécurité, International SOS ou SSF par exemple.

Pourquoi avoir créé une plateforme distincte de MagicStay ?

Valéry Linÿer – Pour l’entreprise, il faut un logiciel totalement ouvert. Malgré le fait que nous venons de dépasser le million d’appartements, et que nous en compterons sans doute 500 000 de plus d’ici la fin de l’année, pour un collaborateur qui doit passer deux mois dans la banlieue de Metz ou à proximité immédiate de la maison-mère, ce qui prime ce n’est pas que le voyageur réserve sur MagicStay, sur Airbnb ou Booking. Ce qui prime, c’est qu’il trouve le bon appartement, répondant à tous les critères. Et ça, ce sera parfois du ressort de l’agence immobilière du coin de la rue, car elle a l’expertise locale de l’offre et de la demande. Ce qu’on a voulu, c’est donc ajouter une couche au-dessus de l’offre MagicStay, complètement ouverte, car nous savons qu’il y a des demandes auxquelles nous ne pouvons pas répondre. De toutes façons, aucune plateforme ne répond à tous les besoins, et aucune entreprise n’est mono-plateforme : c’est impossible. Notre outil facilite aussi la communication entre le mobilty manager et l’expatrié, avec un seul outil qui regroupe toutes les informations et une messagerie reliant les différents intervenants. Nous travaillons sur Extendeez depuis plus d’un an, et nous avons déjà reçu différents prix. La crise nous a permis d’accélérer les développements.

Doit-on s’attendre à ce que la gestion du « duty of care » évolue suite à cette crise sanitaire ?

Valéry Linÿer – Les entreprises vont vouloir s’appuyer sur des labels pour se rassurer face au Covid-19, bien entendu. Mais je pense qu’elles ont surtout identifié des « trous dans la raquette », qui concernaient surtout les séjours longs. D’où le lancement d’Extendeez. Pour les séjours courts, la tolérance vis-à-vis du remboursement de prestations réservées en dehors en dehors des outils de l’entreprise devrait sensiblement reculer. Les entreprises devraient imposer plus de contraintes, et être plus vigilantes.

Certaines enseignes hôtelières explorent de nouvelles pistes pour optimiser leurs taux d’occupation, comme la transformation de chambres en bureaux. Etudiez-vous aussi de nouveaux formats ?

Valéry Linÿer – J’ai des doutes sur ce point, dans le sens où il va déjà falloir remplir tous les espaces de coworking qui existent. Beaucoup d’indépendants, de start-up, ont été habitués à travailler à domicile, et se sont rendus compte que cela fonctionnait très bien. En revanche, les hôtels semblent s’intéresser davantage au long séjour, synonyme d’économies d’effectifs pour l’établissement car il y a moins de rotation, de restauration, et les chambres sont occupées. Nous recevons depuis trois semaines des demandes d’hôteliers qui proposent maintenant des prix au mois pour leurs chambres, pour concurrencer l’immobilier. Certes, il n’y a pas de restauration, mais il y a un lit, 14 m², et cela va permettre de tirer énormément sur les prix de vente parce que l’hôtel va supprimer un certain nombre de services, tout en remplissant les chambres avec des clients en longue durée. Ce type de longue durée peut intéresser par exemple des opérateurs de maintenance, sur des chantiers où la restauration est déjà proposée. L’hôtel peut alors proposer un service et un prix bien positionnés par rapport à des baux immobiliers classiques. Un hôtel nous a par exemple proposé ses chambres à 750 euros le mois. A 25 euros la nuitée, cela devient très compétitif pour des gens qui ont juste besoin d’un lit pour dormir. On voit donc effectivement que certains hôteliers commencent à repenser leur offre.