Quartier de Wynwood : les murs de la liberté

Parmi les nombreux quartiers en mutation, l’Art District de Wynwood fait courir les street artists du monde entier… et dépasse ses limites.

Réenchanter la grisaille urbaine, Miami s’y connaît. Depuis 2009, les Wynwood Walls se préparent chaque année à recevoir les visiteurs d’Art Basel en se parant d’œuvres réalisées par des stars du street art.© Ludovic Maisant
Réenchanter la grisaille urbaine, Miami s’y connaît. Depuis 2009, les Wynwood Walls se préparent chaque année à recevoir les visiteurs d’Art Basel en se parant d’œuvres réalisées par des stars du street art.© Ludovic Maisant

Tout a commencé avec Craig Robins, un promoteur immobilier fanatique d’art qui, à la fin des années 80, a jeté son dévolu sur Miami, en particulier sur les rues Art déco de South Beach. Ce quartier n’était alors qu’un repère de gangsters, le terrain de jeu favori des Deux flics à Miami et de Scarface.

Une fois parvenu à transformer South Beach en haut-lieu du bronzage et de la branchitude artistique, ce visionnaire a poursuivi la reconquête de Miami en créant le fameux Design District, une ancienne zone d’entrepôts désormais dédiée aux marques de luxe internationales avec une multitude de showrooms qui, pour la plupart, arborent une architecture proprement ahurissante.

Ainsi, au fil des ans, le Miami décadent est-il devenu ville de culture, the place to be de l’art contemporain, notamment grâce à l’événement le plus prestigieux entre tous, Art Basel Miami, créé en 2002. Un événement corollaire, Design Miami, rassemblant designers et éditeurs, a quant à lui été lancé en 2005 par… Craig Robins encore. En parallèle, un autre promoteur, le New-Yorkais Tony Goldman, malheureusement disparu en 2012, a pour sa part entériné le phénomène de reconversion des quartiers d’entrepôts en attaquant par celui de Wynwood.

Autrefois dénommé Little San Juan, on y trouvait depuis les années cinquante des grossistes en textile, des petits restaurants et des échoppes tenus par des Portoricains. Après avoir acheté quelques entrepôts désaffectés, Tony Goldman a fait cadeau de ses premiers murs à une trentaine de street artists renommés qui, peu à peu, ont exploité l’ensemble du quartier.

Cela a donné lieu à l’ouverture, en 2009, d’une immense galerie à ciel ouvert, les Wynwood Walls, consacrée aux stars du street art tels que Swoon, Retna, Maya Hayuk, Aiko ou encore Lady Pink… Un bonheur pour les yeux qui, chaque année juste avant Art Basel Miami, est entièrement renouvelé. Aujourd’hui, Wynwood compte près d’une centaine d’ateliers d’artistes et de galeries, comme celle de Dina Mitrani, dont les parents possédaient une manufacture de textile qu’elle a pu transformer, en 2008, en un espace dédié à la photographie contemporaine.

Avec sa façade aux lignes géométriques noires et blanches, le Wynwood Building concourt pour le titre d’immeuble de bureaux le plus arty au monde. © Ludovic Maisant

Gentrification arty

Mais le Wynwood d’aujourd’hui, c’est aussi pléthore de restaurants, de cafés et boulangeries tendance, comme celle de Zak the Baker, confectionneur de pains au chocolat et croissants made in Florida. Beaucoup de boutiques aussi, comme Frangipani, un concept-store coloré et séduisant où l’on aurait envie de tout acheter, des objets de déco, bijoux, sacs et livres jusqu’au petit mobilier venant du monde entier.

  • Wynwood Kitchen, restaurant au design street art. © Ludovic Maisant
  • Dr Smood, bar tendance bio-healthy. © Ludovic Maisant
  • Frangipani. © Ludovic Maisant

Cependant, le phénomène de gentrification amenant son lot d’inconvénients, en premier lieu une augmentation des loyers, de nombreux galeristes ont commencé à mettre le cap au nord, vers Little Haïti notamment, voire certaines villes de la périphérie. C’est le cas de Michael Jon & Alan, installés au cœur d’une usine de produits laitiers, entre Little Haïti, Litte River et Lemon City. “Lorsque l’on vient ici, ce n’est pas par hasard. C’est vraiment pour nous voir et découvrir nos artistes”, s’amusent les deux jeunes galeristes qui, malgré l’improbable géographie de leur espace ouvert il y a cinq ans, ont réussi à s’imposer sur la scène d’Art Basel Miami.

Si l’art dépasse peu à peu les limites de Wynwood, cela ne veut pas dire que le quartier n’a plus le vent en poupe, mais plutôt que le processus de mutation de Miami progresse, gagnant des endroits encore en friche et bourrés de potentiel. Miami est entré dans une phase passionnante de son développement. Tout bouge, tout change. Et Wynwood, tout simplement, n’est qu’une touche de couleur dans la large palette de cette grande floraison urbaine et artistique.

Rencontre avec Jennifer Roberts

Directrice de Design Miami. www.basel2017.designmiami.com

Sous l’impact d’Art Basel et Design Miami, la ville a beaucoup changé.

Petite sœur d’Art Basel Miami, Design Miami a lieu en même temps, dans une grande tente installée devant le Convention Center où se tient la foire d’art contemporain. Design Miami s’est greffé sur Art Basel Miami il y a bientôt douze ans. Il s’agit d’un partenariat entre MCH Group, la compagnie suisse propriétaire de Art Basel, et Craig Robins, le promoteur de Miami Design District. On peut dire que Craig Robins a vraiment apporté une nouvelle manière de développer un quartier et d’y intégrer le design. Des promoteurs immobiliers internationaux et des grandes villes du monde s’en sont inspirés. Collectionneur et amateur d’art, Craig Robins a largement contribué à la création de ces deux foires et en a fait un vrai “destination event” pour attirer des visiteurs du monde entier. La dernière édition de Design Miami a accueilli 36 000 personnes, Art Basel Miami 90 000, et nous travaillons en rapport étroit avec la ville. Cette année, le Convention Center sera en rénovation mais, à terme, l’espace d’exposition sera beaucoup plus vaste.

Sous l’impact de ses deux foires internationales, Miami a beaucoup changé. On voit des bâtiments de Rem Koolhaas, de Jean Nouvel, et du design partout. Personnellement, en tant que New-Yorkaise, je ne pensais pas pouvoir vivre ailleurs qu’à New York. Mais depuis que je me suis installée à Miami il y a deux ans, ma perspective a changé. Je me sens encore très new-yorkaise… mais plus tout à fait non plus. Je me sens vraiment bien à Miami, on découvre toujours de nouveaux restaurants, de nouvelles boutiques. Le paysage urbain est en permanente évolution. C’est ce que j’aime dans cette ville : une vie culturelle riche, mais aussi très cosmopolite. »