Montréal terre d’accueil : douce nouvelle-France

Hivers rudes, mais douceur de vivre ; exigence au travail, mais ouverture d’esprit ; intransigeance en affaires, mais opportunités : voilà ce qui fait venir – et rester – les Français à Montréal…

Il est midi devant Chez Schwartz, une institution du boulevard Saint-Laurent où l’on déguste depuis des géné- rations les fameux sandwichs à la viande fumée. Avant, on y parlait yiddish en buvant un coca-cerise. Maintenant, c’est un français aux accents parisiens que l’on entend dans le brouhaha des premiers clients qui s’installent… Il faut dire que les rues aux murs peints façon street art du Plateau Mont-Royal où se succèdent les bou- tiques design, les pâtisseries et les cafés, séduisent les jeunes Français, de plus en plus nombreux à y résider.

Depuis quelques années, comme s’ils s’étaient passé le mot, ils viennent à Montréal pour un boulot d’été grâce au Permis Vacances Travail (PVT) dont le succès est tel que le quota est passé de 3 000 places en 2003 à 14 000 en 2012. Et puis ils restent… Souvent, ils décrochent rapidement un vrai poste, avec un vrai salaire. Pierre- Édouard Chomette, chef de marque chez Agropur, première coopérative laitière au Canada, est arrivé ainsi à Montréal. Pour y faire un stage dans le cadre de ses études d’ingénieur agro-alimentaire. “J’ai ensuite transformé ce visa de stage en visa d’emploi de perfectionnement lors de mon embauche, puis j’ai suivi toutes les procé- dures d’immigration jusqu’à l’obtention de la citoyenneté canadienne en avril dernier”, explique-t-il.

Le cas de Pierre-Édouard Chomette est loin d’être une exception, au point qu’on l’Hexagone, et même à changer de natio- nalité pour s’installer à Montréal. En chœur, nouveaux et anciens arrivants invoquent les mêmes raisons : des chances plus grandes offertes aux jeunes professionnels, un marché du travail beaucoup plus souple qu’en France, la valorisation de l’erreur comme forme d’apprentissage, un monde des affaires essentiellement francophone, l’ouverture d’esprit, de meilleures rémunérations, la sécurité… “La société québécoise est très ouverte et les différences – qu’elles soient religieuses, linguistiques, d’orientation sexuelle … – sont un ‘non-sujet’ de société. De plus, le Canada a con?ance en l’avenir, constate le jeune ingénieur. Je trouve surtout qu’ici, la vie est très simple et que ça fait du bien.”
Cet enthousiasme pour la ville, les chiffres l’expriment aussi bien que les mots. En 2011, sur les 5 865 nouveaux résidents permanents français au Canada,3 905 avaient choisi Montréal selon les données communiquées par l’ambassade du Canada à Paris. “Depuis quelques années, on assiste à un véritable engouement pour ce pays en général, et en particulier pour le Québec qui est la porte d’entrée de l’Amérique du Nord ; notamment parce qu’on y parle français”, remarque Véronique Loi- seau, directrice de la chambre de commerce française.
 
 

Si loin, si proche

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Pourtant, si la langue est un atout, elle peut aussi être un leurre. “Les Français croient débarquer ‘chez eux’ alors que ce n’est pas du tout ça, met-elle en garde. C’est pour cette raison que la chambre de commerce propose des sessions de coaching qui préparent les entrepreneurs hexagonaux au marché local. Il est en effet impératif  comprendre la culture québécoise, et notamment l’importance accordée à la ponctualité ou, la précision dans son travail, mais aussi de mesurer la nécessité d’être concret et pertinent comme d’aller droit au but.” Il faut aussi savoir que prendre un avocat lorsqu’on fait des affaires n’est pas un luxe ou une forme de snobisme, mais bien une nécessité et qu’entretenir un réseau est une quasi-obligation si l’on veut réussir.

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Passé le cap délicat de l’adaptation, on reste aussi parce que la ville a su résister à la crise, parce que les couvertures sociales y sont meilleures qu’aux États-Unis, que le taux de croissance y est stable et le chômage plutôt bas, qu’on parle argent sans complexe… “En revanche, personne n’attend personne. Il faut faire ses preuves”, prévient Véronique Loiseau.

En effet, le Canada ne s’est jamais mis au régime des cinq semaines de vacances, ni des 35 heures, mais les horaires de bureaux paraissent souvent plus paisibles. On arrive à 8h30, on repart à 17h00, et les heures supplémentaires sont plutôt mal considérées : elles sont preuve d’un manque d’organisation et d’ef?cacité. En revanche, exit les longues pauses à la machine à café, les déjeuners qui durent, les cigarettes fumées devant la porte ou les coups de ?l personnels… Ici, on fonce et cela paie. Tout comme l’audace et l’envie de réussir.
D’autant que le cloisonnement hiérarchique est gommé. “Joindre le président d’une compagnie par téléphone n’est pas un rêve inaccessible, mais une réalité, entonne Malick Deme, directeur Recherche et Développement chez Samson Bélair/ Deloitte & Touche. Dans un grand cabinet comme celui où je travaille, les dirigeants sont dif?cilement accessibles en France. Ce n’est pas du tout le cas à Montréal, où l’on comprend aussi que les employés aient d’autres activités en dehors de leur travail.”
 

Stages rémunérés

 Ces avantages, le jeune directeur les a très vite remarqués après son arrivée dans la ville, lors d’un échange universitaire, puis d’un stage en entreprise. “Lorsque je suis venu la première fois, non seulement l’université coordonnait les rencontres entre les entreprises et les étudiants, mais il y avait plus d’offres de stages que d’étudiants !”, s’étonne-t-il encore. Autre fait excep- tionnel, la rémunération nette mensuelle des stages. “J’étais payé quasiment 2 000 dollars, et j’ai découvert un environnement de travail agréable. Mon patron m’a tout de suite fait con?ance, j’ai eu des responsabilités, j’ai rencontré les clients, j’ai travaillé avec eux”, continue Malick Deme, qui, comme ses pairs, a apprécié qu’un président de PME le remarque et l’encourage. “J’ai donc continué à travailler dans la même entreprise pendant deux ans et demi, puis j’ai enchaîné plusieurs visas de travail – tous assez faciles à obtenir, avec des frais d’environ 200 dollars – jusqu’à ce que j’épuise mes possibilités de renouvellement.”
C’est là que le jeune homme a opté pour le statut de résident permanent. “Ce qui me permettait de jouir sur une durée illimitée des mêmes droits que les citoyens canadiens, à l’exception du droit de vote. Mais il a été plus long à obtenir et plus onéreux, proche des 2 000 dollars”, poursuit l’ingénieur.
 

Comme la majorité des Français de Montréal, Malick Deme a tardé à prendre sa décision ultime, inquiet à l’idée de ne plus retourner vivre en France. Pourtant, les échanges entre collègues, quelle que soit leur position au sein d’une entreprise, l’absence de discriminations raciales, d’âge ou de sexe, ainsi que la facilité à se créer un réseau ont convaincu le Français. “Si j’aime la vie à Montréal pour les activités culturelles, la bonne humeur ou encore les innombrables parcs et restaurants, c’est essentiellement l’environnement profes- sionnel qui m’incite à rester”, conclut-il. Certains Français songent d’ailleurs à sauter le pas dès leurs études. En effet, les bonnes relations entre la France et le Québec offrent de vrais avantages aux étudiants. Guy Tchakouté, chargé de promotion à la direction de la valorisation, du transfert aux entreprises et de la for- mation des cadres à HEC Montréal, explique ainsi qu’à l’automne 2012, les1 331 étudiants français inscrits représentaient un tiers des étudiants étrangers du campus. Un chiffre important qui s’explique autant par les racines françaises de l’école que par des raisons ?nancières. “Grâce à l’accord Parizeau- Balladur, les étudiants français payent le même tarif que les étudiants québécois, ce qui permet du même coup une réciprocité pour les jeunes québécois qui souhaitent étudier en France”, explique-t-il.

Par delà l’extrême froidure

Fondée en 1907 par la chambre de commerce de la ville, HEC Montréal compte aujourd’hui 250 professeurs et près de 12 000 étudiants, dont 4 000 étrangers, ainsi qu’une quarantaine de chaires, centres et groupes de recherche, notamment le Centre de recherche en e-?nance. Cette institution, qui compte plus de 60 chercheurs et examine entre autres les incidences de la e-?nance sur la produc- tivité des marchés ?nanciers dans la prise en compte des risques privés et sociaux, attire beaucoup les Français. “HEC Montréal a des partenariats avec plus de 80 universités dans le monde et innove dans l’internationalisation de l’enseignement, avec son programme trilingue de baccalauréat en administration des affaires (NDLR : programme d’études supérieures en 4 ans), une première en Amérique du Nord”, conclut Guy Tchakouté.
 
Bien sûr, au débit de Montréal arrivent les hivers rudes, le business à l’américaine et les codes sociaux au fond bien diffé- rents de ceux des Européens, et qui crispent encore certains aspirants immigrants. Pour d’autres, ironie de sa force d’attraction, c’est parce que Montréal est deve- nue tellement française que l’on ne saura bientôt plus de quel côté de l’océan on se trouve…