Paris : demain, tout de suite

En ouverture, au cours d’un long discours, le président de la République, Nicolas Sarkozy, s’est appliqué à fixer les objectifs de cette opération inédite. Sans lésiner sur le poids des mots. En laissant “cheminer dix points de vue avec le pari qu’ils s’enrichiront les uns les autres”, il s’agissait de “rompre avec tout ce qui a déshumanisé la ville depuis des décennies”. De quoi, au minimum, susciter l’attention et donner envie de jeter un coup d’œil sur ces dix visions d’un Paris à venir.

Des visions qui s’engagent sur un constat presque unanime : pour résumer, ça va mal. “Fragmentation des espaces de gouvernance”, “structure radioconcentrique du transport”, “congestion des artères radiales”. À la lecture des introductions aux différents projets, le Francilien pourrait croire qu’il vit déjà en enfer. La palme du constat le plus abrupt revenant sans doute à l’équipe MRDV : “Le développement urbain de ces dernières décennies a consommé une quantité d’espaces jamais atteinte, un ‘océan’ de médiocrité (…) qui est le fait de développements locaux plus ou moins indépendants. Iles déconnectées, difficiles d’accès, entretenues par la situation administrative actuelle, qui peut être qualifiée de balkanesque.”

En compétition avec les villes-monde

Une situation d’autant plus pénalisante pour Paris que la ville se retrouve désormais mise en situation de compétition globale, notamment avec les autres “villes-monde” que sont Londres, New York et Tokyo. “Comment retenir sur le territoire ce chercheur nomade qui quitte la vieille Europe pour les laboratoires californiens ? Comment séduire ce cadre supérieur internationalisé pour lequel les métropoles mondiales entrent aujourd’hui en concurrence ?” se demande l’équipe Descartes. Et comment, surtout, satisfaire à toutes les demandes dans une métropole où, comme le relève l’équipe AUC, on veut tout à la fois ; “la voiture et la nature, la métropole et le village, le travail et le loisir, le banal et l’exceptionnel, simultanément à portée de main et de portefeuille, comme dans un food court”. La situation est grave, donc, mais elle n’est pas forcément désespérée puisque, manifestement, personne n’a rendu copie blanche. Et chaque équipe s’est efforcée d’avancer des solutions, notamment sur l’organisation économique du territoire à venir.

Pour l’équipe conduite par sir Richard Rogers, le Grand Paris de 2030 doit ouvrir la voie à un “polycentrisme compact qui concentre la croissance sur les nœuds qui existent déjà au sein de la Petite Couronne”. Grosso modo : Saint-Denis, La Défense, Massy, Noisy et les aéroports.

Le groupe Descartes se penche plus particulièrement sur la chasse au gaspi pendulaire en prônant un “moratoire de l’emploi inaccessible”. Une mesure qui passerait notamment par la naissance d’une vingtaine de “villes durables”, pôles d’emplois diversifiés organisés de telle manière “qu’à chaque pôle d’emplois créé corresponde un bassin d’habitat à moins de vingt minutes”.

Paris “yang”, Paris “ying”

Soucieuse de “réconcilier Hestia et Hermès” (douceur de vivre et compétitivité mondiale), l’équipe conduite par Christian de Portzamparc imagine, pour sa part, un Grand Paris en “archipel” rythmant la ville avec des “zones yang” à forte densité d’emplois et des “zones ying” où la nature se ferait plus présente. Un vœu qui se prolonge dans une réflexion “en rhizomes”, notamment au sud, où Massy et son nœud d’infrastructures (autoroute ,TGV, RER) deviendrait le vrai pivot du “cône sud de l’innovation”. Idem au nord, où le regroupement de la gare du Nord et de la gare de l’Est en une “gare Nord Europe”, implantée à Aubervilliers, serait le point de départ d’un nouveau pôle d’affaires majeur.

Ce besoin de nouvelles connexions, on le retrouve nécessairement dans l’ensemble des projets présentés. Ainsi, le projet de l’équipe Castro-Denissof-Casi recommande la création de deux radiales de tramway – pour la petite et la grande Couronne –, un “port du Grand Paris” installé à Roissy ainsi que des gares structurantes implantées dans la proche périphérie : gare d’Angleterre à Stains-Pierrefitte, gare du Sud au cœur d’un triangle Orly-Vitry-Créteil, gare de l’Est à Bobigny-Noisy-le-Sec.

La Seine en avant-scène

Dans le lot des propositions, les travaux de l’équipe Grumbach et Associés ont retenu une attention particulière, notamment celle du président de la République, Nicolas Sarkozy, qui y a fait référence à plusieurs reprises dans son discours. Un traitement de faveur dû à l’originalité de la perspective choisie. “Paris, Rouen, Le Havre : une seule et même ville dont la Seine est la grande rue” : l’antienne de Napoléon reprise en exergue donne le ton de ce projet baptisé Seine Métropole. L’idée centrale : “coupler la place d ‘échange maritime de l ‘estuaire normand avec la place d’échange continentale terrestre parisienne” pour “ouvrir les conteneurs, et ajouter aux marchandises qui sont à l’intérieur les plus-values que les compétences économiques locales sont susceptibles de leur apporter”. Au cœur, évidemment, un développement conséquent des liaisons entre les villes de la vallée de la Seine : du transport fluvial, bien sûr, une Ligne à grande vitesse reliant Paris au Havre en moins d’une heure, mais aussi du transport routier. Sur ce point, priorité est donnée, bien entendu, aux transports collectifs qui bénéficieraient d’une voie prioritaire.

Le grand huit : Métro automatique rapide

Mais le projet prévoit également tout au long de l’axe routier Paris-Rouen-Le Havre des “hubs de la mobilité et conciergerie” où l’automobiliste serait assuré de trouver, côte à côte, une gare de transport collectif, un parc de covoiturage, un parc de deux-roues relié aux voies cyclables, un service de petit fret et une “conciergerie offrant des services au quotidien et une présence humaine sur les lieux d’échanges”. De quoi répondre, en outre, à cette “hystérie la plus partagée, qui consiste à vouloir toute la qualité de l’intensité urbaine et la possibilité de trouver la nature à moins de dix minutes en vélo”.

Voilà pour le rêve. La réalité, maintenant. Elle se résume pour l’heure dans les 91 pages du projet de loi présenté le 7 octobre dernier au Conseil des ministres par le secrétaire d’État au développement de la Région Capitale, Christian Blanc. L’idée centrale : la création d’un Établissement public d’intérêt industriel et commercial (Epic) baptisé Société du Grand Paris, chargé de mettre en œuvre le fameux Grand Huit, ce nouveau métro automatique rapide qui doit relier le centre de la capitale aux gares, aux aéroports et surtout aux grands pôles de la région. Un réseau de 130 kilomètres doté d’une quarantaine de stations et dont la construction est prévue à partir de 2012-2013, pour une dizaine d’années de travaux. Une promesse pour les Franciliens et pour les voyageurs : pouvoir, en moins de 25 minutes, relier La Défense à Roissy et rejoindre de presque partout le centre de la capitale. Le tracé du nouveau réseau dessine les pôles destinés par l’autorité centrale à porter la croissance à venir dans la Région Capitale. À l’ouest, La Défense, qui doit, selon Christian Blanc, devenir “un cluster financier et de service aux entreprises”. Au nord, Roissy, Le Bourget et surtout Pleyel, point focal des industries de la création, entre Saint-Denis, Saint-Ouen et Aubervilliers. À l’est, un pôle dédié au développement durable autour de Noisy et de la Cité Descartes. Au sud, enfin, médecine et pharmacie de Villejuif à Evry et, bien entendu, le plateau de Saclay “qui a vocation à devenir une Silicon Valley”.

Tollé sur le territoire

On pouvait s’y attendre : le dévoilement du projet de loi a provoqué un tollé sur ce territoire où, entre communes, communautés de communes, communautés d’agglomération, département, région, État et autres instances, la multiplication des organes possibles de décision envenime nécessairement tout projet de réaménagement.

Les choix sont contestés, la méthode aussi : la possibilité donnée à la Société du Grand Paris de conduire des opérations d’aménagement et d’exercer son droit de préemption aux abords des nouvelles gares se heurte aux susceptibilités – mais aussi tout simplement aux droits – des collectivités locales. Des querelles pas évidentes à suivre pour le non-initié, qui, entre PLU, Sdrif, Scot et Zad*, regarde les belligérants se jeter des acronymes à la figure. L’approche des élections régionales n’étant pas forcément de nature, par ailleurs, à calmer les esprits.

*Les Dix Equipes Participantes

équipe Rogers Stirk Harbour & Partners-London School of Economics-Arup (représentant : sir Richard Rogers), équipe Groupe Descartes (représentant : Yves Lion), équipe AUC (représentant : Djamel Klouche), équipe Atelier Christian de Portzamparc, équipe Agence Grumbach et associés (représentant : Antoine Grumbach), équipe Ateliers Jean Nouvel-Michel Cantal-Dupart-Jean-Marie Duthilleul (représentant : Jean Nouvel), équipe Studio 09 (représentant : Bernardo Secchi et Paola Vigano), équipe LIN (représentant : Finn Geipel), équipe Ateliers Castro-Denissof-Casi (représentant : Roland Castro), équipe MVRDV avec ACS+AAF (représentant : Winy Maas).