Pascal Bruckner : Partir quand même

Ludique et utile ; le voyage vu par l’écrivain d’une génération qui a réinventé le nomadisme. Et refuse, malgré l’usage répété du monde, de croire à son total désenchantement.

Pascal Bruckner © enfinbref

« Le grand fantasme du voyage, c’est l’exil. Bien sûr, la plupart du temps, on part en sachant très bien qu’on va revenir. Mais à chaque voyage, on ranime quand même le fantasme de la transplantation. “Est-ce que je serais capable de recommencer ma vie ailleurs ?” “Est-ce que j’ai assez de souplesse psychologique, morale, physique pour me mettre dans la peau d’un Américain, d’un Indien, voire d’un Chinois…” Quand on est jeune, on le fait très vite. Avec les années, c’est un peu plus dur. Alors mieux vaut partir tôt, faire par exemple ce que les Anglais appelaient autrefois “le grand tour”, entre la fin de l’université et le début de la vie active.

Pour moi, les premiers souvenirs de voyage sont des souvenirs d’enfance. C’est l’Espagne, le Portugal, avec mes parents. Il y avait quelque chose de magique : le voyage ne s’était pas encore banalisé. C’était une expédition, il fallait tout prévoir. Les pompes à essence étaient moins nombreuses qu’aujourd’hui, les hôtels également. C’était la France des années 60, celle des “trente glorieuses”, où les vacances étaient d’abord la récompense d’une année de labeur. Après vint le temps des voyages au long cours : les États-Unis, à 27 ans, et puis l’Inde. J’y suis allé pour la première fois en 1979, avec toute la joie et l’innocence de la découverte d’un monde entièrement nouveau, où tout était inouï, incompréhensible, chatoyant, horrible aussi parce que l’Inde est un pays assez dur. Le voyage s’est prolongé quatre mois, vers la Thaïlande, la Malaisie, Singapour. Je l’ai reproduit pendant une vingtaine d’années en partant en Asie chaque hiver. C’est devenu une habitude.

C’est un fait : j’adore voyager. À un moment, je me suis dit que je ne partirais plus du tout, mais ça m’a repris, même si l’avion reste pour moi un cauchemar. Tous les mois, je pars quelque part, parfois pas loin et pour 24 heures. J’aime les séjours courts. Je n’ai plus la patience de supporter le quotidien très loin de chez moi, avec le risque de s’ennuyer ou de se dire :“Mais qu’est-ce que je fais là ?” Car il y a deux grands pièges dans le voyage : le tourisme et le déplacement. Le déplacement, c’est changer d’espace en gardant ses habitudes – ce qu’on fait tous. C’est un simple changement de décor, sans le dépaysement moral et même gastrique qui devrait aller avec. Pour le tourisme, c’est autre chose. C’est l’exemple de la fausse dénonciation : le touriste, c’est toujours l’autre. Celui qui prend des clichés et ne voyage que par clichés, autour d’étapes obligées. Ça n’a rien de déshonorant. Personne n’y échappe vraiment. Et c’est bien ce qu’on reproche au “touriste”, ce reflet dévalorisé de nousmêmes, cet être en short parqué dans de grands hôtels avec ses semblables, effleurant la surface des choses.

Pour moi, la meilleure façon d’échapper au tourisme, c’est de travailler sur place. Donner des conférences, des cours. Cela permet d’être en contact direct avec les locaux, et puis on a l’impression de faire quelque chose d’utile. Je veille quand même à laisser un espace disponible pour le pas de côté. Où que l’on soit, il suffit de se déporter un peu des routes pour être dans la nouveauté absolue, le dépaysement. Et le luxe de pouvoir se dire qu’heureusement, les jeux ne sont jamais faits. »

Cinq dates

  • 1948 Premier souffle, à Paris.
  • 1975 Premier essai, consacré à Fourier.
  • 1976 Premier roman, “Allez jouer ailleurs”.
  • 1979 Premier “grand voyage”, en Inde, puis un peu partout en Asie.
  • 1986 Premier grand voyage professionnel, pour enseigner aux États-Unis (San Diego puis New York University).