Pays du golfe qatar : vitrine sportive et mégaprojets industriels

Trois milliards de téléspectateurs potentiels, les yeux rivés sur une courte péninsule d’un peu plus de 10000 kilomètres carrés : avec la cérémonie d’ouverture des Jeux asiatiques, le Qatar a vécu, le 1er décembre 2006, une journée proprement historique.

Pour cet événement, l’émirat avait mis les petits plats sur des plateaux d’argent : 7000 figurants, un déluge d’écrans géants, de feux d’artifice, de danseurs et de chevaux. Plus un invité indésirable : la pluie. Un flot presque continu qui n’a pas empêché les 50 000 spectateurs du Khalifa Stadium d’obéir docilement à l’injonction festive, à l’aide de la petite mallette – luminaires, clignotants, cotillons et drapeaux qatari – placée à cet effet sous chacun des sièges. Un petit plus, mais une goutte d’eau dans une opération qui, entre l’organisation des épreuves et la construction des installations de la Khalifa Sports City ainsi que de l’Aspire Dome, aura mobilisé 2,1 milliards de dollars pour trois semaines de grande exposition.

Ce n’est pourtant pas la première fois que le Qatar s’invite dans la chronique sportive internationale. En France, l’émirat est surtout connu comme une maison de retraite dorée pour les stars vieillissantes du ballon rond, Marcel Desailly et Franck Lebœuf en tête. Connu également pour s’être adjoint l’aide de la Société du Tour de France pour organiser depuis 2002 le dispendieux Tour du Qatar. Connue, enfin, pour la surface financière de ses groupes d’investissements spécialisés, comme la Qatar Sports Investment Company (QSi) créée en mars 2005 par le prince héritier Sheikh Tamin Bin Hamad Al Thani, par ailleurs président du Comité national olympique.

Sociabilité bien assimilée

Plus qu’une passade, la passion de l’émirat pour le sport est devenue une affaire publique majeure. D’autant que les sommes dépensées pour l’organisation des Jeux asiatiques montrent que la danseuse est devenue de plus en plus gourmande. Mais de plus en plus utile également. “Les événements sportifs sont utilisés comme un moyen de lancer et d’animer une vie sociale qui, jusqu’ici, restait limitée à Doha”, résume un hôtelier.

À voir l’animation qui régnait au Village des sponsors – Qatar Airways en tête – avant la cérémonie d’ouverture des Jeux asiatiques, on comprend que pour la communauté d’affaires également, la date du 1er décembre était incontournable. Même s’il convient de relativiser la force des liens qui se nouent dans ce type d’occasions : “Ici, les principaux décideurs ont souvent plusieurs casquettes et il est fréquent qu’un grand industriel soit également président de fédération sportive. S’il vous invite à un événement, il est évidemment de bon ton d’y aller. Mais il est sûrement plus utile de fréquenter assidûment les cinq ou six clubs qui comptent dans la ville, qu’il s’agisse de clubs d’hôtels comme le Four Seasons ou le Sheraton, ou de grands clubs privés comme le Diplomatic Club ou le Dana Club”, modère un responsable d’Euromed Qatar Branch.

Dans un pays où les investisseurs étrangers sont tenus de s’adosser à un partenaire local majoritaire, et où tout passe par l’intelligence éprouvée des cercles de pouvoirs, les affaires ne se règlent donc pas par quelques minutes de bonne camaraderie passées dans une loge… Et l’on comprend qu’à côté des inévitables gaziers et pétroliers, ne se lancent dans l’aventure, côté français, que des groupes dont la surface permet d’envisager et de construire cette relation à long terme. Du coup, la récréation sportive n’est qu’un élément du jeu, certes attractif, mais tout à fait marginal.

Plus qu’un nouveau moyen de faire des affaires, on regardera donc l’explosion des infrastructures et des événements sportifs au Qatar comme l’expression la plus visible de la puissance renforcée d’une économie qui, irriguée par le pétrole et le gaz, est devenue la plus riche du monde musulman, avec un PIB par habitant au-delà des 39600 dollars en 2005. De quoi dégager des marges pour financer des opérations qui semblent faire mentir la plate démographie qui condamnait le Qatar à rentrer dans le modeste rang des “petits pays”. “Le Qatar s’est déjà engagé dans 27 mégaprojets industriels, qui mobilisent un investissement de 60 milliards de dollars”, note la société d’audit MGI International. Parmi les projets les plus impressionnants, celui du nouvel aéroport (voir encadré) et surtout celui de Lusail City, la ville nouvelle qui se construit sur 3500 hectares et devrait loger d’ici à cinq ans 200000 habitants.

Le tourisme de loisirs aussi

Bien entendu, par un mimétisme qui semble contaminer peu à peu tous les émirats de la péninsule arabique, les grands projets touristiques ne sont pas exclus des cartons. Avec, à Doha comme à Dubaï, des visions qui donnent dans l’aquatique, mais pas dans le minimalisme. Au Qatar, le futur mégacomplexe conquis sur l’eau s’appellera donc The Pearl, ses 2,5 milliards d’euros d’investissement, ses 200000 m2 de commerces, ses 7600 résidences, ses trois hôtels de luxe et ses quatre marinas. “Qatar serait-il le nouveau Dubaï ?” : la question aurait fait sourire il y a quelques années, elle a pourtant été posée, certes avec un fond d’ironie, en titre d’un article du New York Times, le 4 juin dernier. La projection statistique ramène cependant à davantage de mesure. Ainsi, le plan de développement touristique lancé en mai 2004 par l’État du Qatar dégageait bien des moyens énormes – 15 milliards de dollars – mais des objectifs relativement modestes au regard d’une région où le superlatif est devenu une drogue : il s’agissait “seulement” de passer de 400 000 visiteurs en 2004 à 1 million en 2010.

Néanmoins, de Marriott à Four Seasons, l’arrivée des poids lourds de l’élite hôtelière internationale semble confirmer cet élan, qui mise bien sûr en premier lieu sur le développement du trafic d’affaires. Sans sous-estimer, bien entendu, le charme touristique si particulier de la course de chameaux et de la fauconnerie…