Portugal : ces villages blancs comme des lis

D’abord, il y a Evora, capitale du haut Alentejo classée au patrimoine mondial. Et puis, tout autour, égrenés sur la houle des collines, une multitude de villages blancs si particuliers. Les agences ont compris l’intérêt de la région en proposant cette route des villages blancs qui a la bonne idée de croiser celle de la gastronomie.

Depuis son éminence rocheuse, le village de Monsaraz scrute les alentours depuis le Moyen-Âge. Aujourd’hui, il n’attend plus d’ennemis, ni conquérants maures ni chevaliers espagnols. Les visiteurs sont bien plus policés, touristes venant trouver une paix sereine dans le lacis de ses ruelles fortifiées bordées de maisons d’un blanc immuable.

Il en va des villages blancs de l’Alentejo, au Portugal, comme il en va de ses cousins de l’Andalousie espagnole toute proche. Avant tout, ils sont blancs. Blancs de blanc. Éblouissants. Solaires. Ceux-ci ayant en plus de ceux là, qui un château fort, qui un couvent et qui une cathédrale classée. Avec, c’est selon, des histoires d’occupants romains puis maures, des sagas de chevaliers et de rois libérateurs, des chefs d’oeuvre d’architecture mozarabe ou mudejar et des horreurs d’inquisition assassine.

Mieux, l’aventure de la région qui couvre tout de même près d’un tiers du Portugal, du sud du Tage jusqu’à la frontière espagnole, s’écrit à partir du IVe millénaire av. J.-C. . C’est en tout cas ce que racontent les mystérieux monuments mégalithiques qui ne manquent pas dans les environs d’Evora. Ce sont d’exceptionnels et innombrables dolmens et menhirs solitaires, voire de vastes rassemblements de menhirs placés en cercle, à l’image du cromlech des Almendres qui, avec ses 95 pierres elliptiques vouées sans doute au culte du soleil, est avec Carnac l’ensemble le plus important en Europe laissé par les hommes du néolithique.

— Bien sûr, c’est le blanc qui domine dans la région. Mais le bleu délicieux des azulejos est lui aussi partout présent. L’université d’Evora s’est fait le conservatoire de ces scènes mythologiques ou bucoliques.

Ce site unique renforce encore l’aura touristique d’Evora, l’une des plus belles villes du Portugal. La capitale du haut Alentejo est par ailleurs remarquablement équipée en salles de réunions, en restaurants et en établissements hôteliers haut de gamme. Sa position centrale lui permet de se transformer en véritable plaque tournante lors d’une découverte du Sud portugais. Immanquablement donc, les groupes attaquent leur périple par la part du roi, en s’attardant dans les murs de cette ville classée au patrimoine de l’UNESCO, derrière ses murailles à la fois romaines, médiévales et du XVIIIe siècle.

La chose est aisée, la cité est minuscule. On la découvre donc pas à pas en arpentant les pavés noirs et blancs qui font quelque part la signature de l’urbanité portugaise. On feuillette son livre d’heures, profitant au passage des boutiques d’artisanat de la rue du 5 de outubro et des terrasses des nombreux cafés de la praça do Giraldo. En général, c’est d’ailleurs de là, dans le calme du petit matin, devant un café – l’un des meilleurs du monde – et un assortiment de pasteis que démarrent les visites. Immanquablement, les guides profitent du moment pour narrer l’histoire d’Evora et de l’Alentejo. Un discours généralement bien trop précis pour un auditeur néophyte, bourré de dates, de chevaliers, de rois, de siècles, de jésuites, de style manuélin… Hou là, là !!! C’est trop, on s’y perd.

2, 3 et 4 — Evora ou le joyau de l’Alentejo. La cité classée à l’Unesco rivalise presque avec Lisbonne par l’ampleur de son patrimoine historique. Mégalithes millénaires, temple romain, cathédrale gothique, édifices de style manuélin, influence discrète de l’art mudéjar : tout y est. Son honneur retrouvé de ville du savoir – l’université, fermée à la suite de l’expulsion des jésuites, a rouvert en 1979 – , Evora vit au rythme de ses étudiants qui animent les cafés bondés de la Praça do Giraldo.

Heureusement, les guides sont conscients des lacunes de chacun en matière d’histoire du Portugal et, pédagogues, préfèrent étayer leur récit en s’appuyant sur du concret, sur de la pierre, du bâti. Et dans le cas d’Evora, après les ruines du temple romain, dit de Diane, construit au Ier siècle apr. J.-C. , c’est la cathédrale consacrée en 1204 qui leur sert de support. Le style est un mélange de gothique et de roman, mais c’est surtout sa flèche centrale – ou tour-lanterne – d’influence française qui interpelle. De là, la vue est superbe. À ses pieds, la ville blanche ; alentour une mer d’oliviers sur fond de collines caparaçonnées de chênes-liège, de fermes éparses et de quelques villages aussi blancs que ramassés.

« Souviens-toi que tu vas mourir »

Pour autant, côté art sacré, ce n’est pas la Sé, la cathédrale, qui marquera véritablement les esprits. C’est quelque chose de plus enfoui, de plus interpellant, quelque chose dont on ne peut se sauver qu’avec une bonne dose d’humour, voire d’un rire, fut-il jaune – en l’occurrence, il s’agit de la Capela dos Ossos. Le portugais étant une langue latine, on a tout de suite compris qu’il s’agit d’ossements. Mais quand même, on n’imaginait pas qu’il y en aurait autant. Des crânes, des tibias, des radius, des cubitus… le tout parfaitement agencé le long de murs rythmés par la rondeur des crânes et la raideur des tibias. Qui plus est, ces os-là ont de l’esprit puisqu’ils annoncent dès l’entrée pour ceux qui l’auraient oublié : “Nous, les ossements qui sommes ici, on attend les vôtres”. Tout un programme empilé dans le goût de la fin du XVIe siècle à partir des corps de 5 000 personnes… Après ça, on sera bien content de retrouver la vie, la jeunesse et pour tout dire un peu de légèreté.

On se dirigera donc vers l’université, et quelle université ! En fait, un conservatoire resté dans son jus, inauguré en 1559 et fermé en 1759 après l’expulsion des jésuites. Heureusement, la vieille dame rouvrit ses portes en 1979 et accueille aujourd’hui 7 000 étudiants qui, comme tous les étudiants du monde, font l’animation de la ville, surtout la nuit. Le jour, ils enrichissent leur savoir dans ce bâtiment ; pratiquement un musée avec sa myriade d’azulejos, ces céramiques peintes typiques qui signent de tous leurs bleus l’esprit du Portugal tout comme les pavés blancs et noirs le font sur les trottoirs. Ils sont partout présents, ces azulejos. Notamment sur les murs de l’ancien cloître qui vaut à lui seul la visite, mais aussi dans la salle de remise des diplômes, dans la chapelle, dans les salles de cours où ils illustrent les disciplines enseignées. En l’occurrence la rhétorique, la mythologie, les sciences, la philosophie ou bien encore l’histoire. Inutile donc de se rendre dans un quelconque musée consacré aux azulejos : tout est là intact, magnifique. Car l’université d’Evora est très bien élevée. Pas un graffiti. Tout est si propre, tellement ciré, que c’en est presque trop. En tout cas, si le monde estudiantin y étouffe sans doute un peu, ce ne sont pas les groupes qui se plaindront de l’admirable grammaire du bâtiment.

1 — Le patrimoine alentejan fait aussi les douces nuits des visiteurs. Plusieurs châteaux médiévaux, transformés en pousadas, sont passés de l’esprit chevaleresque à une tradition hospitalière, tandis que des lieux pieux se sont voués à un usage profane comme le Convento do Espinheiro, près d’Evora. 2 — À Serpa, la blancheur est une fierté, un blason ; presque une affaire de famille chaulant leurs maisons de concert. Au point d’organiser un concours annuel pour récompenser la plus immaculée parmi toutes les rues qui grimpent vers les remparts du château.

On avait dit Evora plaque tournante. Alors tournons de ce pas, prenons la route et reprenons- la le soir en sens inverse. Car les sites remarquables, soit par la place qu’ils occupent dans l’histoire du pays, soit simplement par leur beauté, ne sont pas si éloignés les uns des autres. Au passage, on découvrira un Portugal préservé, à des années-lumière de la branchitude lisboète. Des villages silencieux le matin et en début d’après-midi, des maisons basses affublées de gigantesques cheminées, des vieux cloués sur les bancs des places publiques, une église et un bistrot, des merceries et des marchands de vin… tout est là. Comme avant.

La route bucolique traverse des forêts de chêne-liège dont on a joliment enlevé l’écorce du tronc. C’est sans fin, immense, le Portugal étant le premier exportateur de liège dans le monde. Du coup, les groupes en profitent pour faire une halte dans une fabrique et au milieu de tonnes de liège – et dieu sait s’il en faut, du liège, pour faire une tonne – ils se font expliquer le procédé de fabrication des bouchons. Ils ne manquent pas non plus de faire un tour dans la boutique attenante qui pourrait figurer en bonne place dans la case “shopping chic” d’un magazine féminin. Car, et la surprise est de taille, on peut tout faire avec du liège : des casquettes, des chaussures, des parapluies, des sacs à main… Le tout ultra souple, ultra résistant, ultra sophistiqué. Seul bémol : le prix.

Et puis vient le tour des oliveraies, leurs troncs tourmentés et leurs reflets d’argent. Suivent les vignes, car on l’ignore souvent en France, mais le Portugal n’est pas seulement le pays du porto, c’est aussi celui de vins fameux. D’excellents et puissants crus. Au point qu’en 2014, le journal USA Today a considéré l’Alentejo comme la meilleure région du monde en matière d’oenotourisme. La route des villages blancs croise alors la route des vins, ce qui va évidemment de pair avec celle de la gastronomie, l’Alentejo se targuant d’être l’une des plus riches du Portugal en matière de cuisine. Même si elle est un peu rustique, et on s’en doute, se soucie de la diététique comme d’une guigne. Encore que, à l’instar de Michele Marques, du restaurant Gadanha à Estremoz, certains chefs particulièrement créatifs la réinterprètent et vont même jusqu’à y mêler toutes sortes de fleurs. C’est frais, ravissant et délicieux.

3 — Les villages de la région sont enserrés dans un paysage d’oliveraies à perte de vue, mais aussi de chênes-liège et de vignes, l’Alentejo produisant l’un des vins les plus réputés du pays.

Les groupes s’arrêteront à leur table sans façon, ou alors ils investiront une auberge de bord de route, populaire à n’en plus pouvoir, comme cette Adega do Cachete qu’on aura semi-privatisée pour l’occasion. Ils y dégusteront à la bonne franquette une soupe de requin, un ragoût de brebis ou un travers de porc accompagné d’une purée de pommes de pin. Le tout suivi par l’exceptionnel Queijo Serpa, fromage à base de lait de brebis protégé par le label de qualité européen DOP.

Séparons ce haut Alentejo en deux circuits d’une journée chacun – l’un au sud, l’autre au nord – et attaquons le grand blanc par Estremoz et son donjon de conte de fées, assurément le plus beau du Portugal. Des ruelles pentues et enchevêtrées, des maisons basses et blanches surmontées de cheminées d’inspiration mauresque et un silence quasi total à l’heure de la sieste. Quelques chats et rien d’autre, surtout hors saison. Et puis, c’est le très élégant Largo de Castello sur lequel prend pied le fameux donjon, construit au milieu du XIIIe siècle par le roi Denis pour sa femme Isabelle d’Aragon. En parfait état de conservation, il est doté de créneaux et de balcons à mâchicoulis qu’on aimerait bien voir se découper un soir de ciel d’orage, ce qui ajouterait encore à la dramaturgie. Hélas, l’Alentejo n’est pas réputé pour ses ciels capricieux puisqu’il y fait beau 300 jours par an. Du coup, la météo ne comptant pour ainsi dire pas, on en profite pour grimper sur les terrasses et dominer ainsi une bonne partie du haut Alentejo. Sublime.

Le pilori, tout un symbole

Avant de quitter la cité médiévale d’Estremoz, une halte s’impose devant un objet planté au centre d’une autre placette. Phallique en diable, l’objet en question est très présent dans les cités portugaises, particulièrement dans celles du Nord. Il s’agit d’un pilori, en général très ouvragé, parfois un chef d’oeuvre de finesse, notamment à l’époque manuéline. Autant de raffinement aidait-il à cacher la séance qui s’y déroulait autrefois, à savoir l’exposition à la vindicte publique de voleurs et de criminels, mais aussi de juifs soupçonnés de s’être mal convertis au christianisme ? Ils sont présents depuis le XIIIe siècle et fonctionnèrent, si l’on peut dire, jusqu’au XVIIIe siècle. Avec un pic d’activité durant l’Inquisition qui, comme chacun sait, ne rigolait pas tous les jours. Et puis retour à Evora, sa place centrale toujours aussi animée le soir pour un dernier verre à la terrasse d’un café semi-privatisé pour l’occasion.

1 — Rougeoyant au chaud soleil de l’Alentejo, les toits de tuiles contrastent avec la blancheur ambiante et le vert des oliviers.

2 — Design et histoire : l’hôtel M’ar de Aqueduto réactualise l’art de l’accueil.

Le lendemain, circuit des villages blancs situés en grappe au sud d’Evora. Si blancs que la ville de Serpa en a fait sa signature, quasiment sa raison de vivre. Au point d’annoncer sur quelques plaques accrochées bien en évidence que telle ou telle rue fut déclarée la rue la plus blanche en telle ou telle année. Elle se remarque d’ailleurs de loin cette blancheur de lis, puisque Serpa, bien à l’abri dans ses remparts élevés au XIIIe siècle, domine du haut de son promontoire la houle des plaines brunes ou vert tendre selon la saison. La découverte, à pied, en suivant le chemin de ronde, est charmante.

Mais pour ce qui participe du village perché, du château-sentinelle planté sur un éperon rocheux et maisons immaculées étalées à ses pieds, c’est un peu plus haut qu’il faudra chercher, du côté du bijou qu’est Monsaraz, l’un des sites les plus remarquables du pays. En gros : une rue principale aux pavés inégaux menant au château, des rues traversières barrées de bout en bout par les remparts, des maisons basses écussonnées, peu de restaurants, peu de boutiques de souvenirs, mais qui s’en plaindrait ?

3 — C’est très joli, un pilori, quand il est tout en marbre, ciselé dans un style manuélin comme celui trônant à Elvas. On en oublierait son usage punitif originel…

Enfin il faudra bien repartir, les quitter un jour ces villages de silence, et rejoindre l’aéroport de Lisbonne. On pourra s’arrêter le temps d’une dernière halte sur le rivage alentejan, encore plus méconnu, là où batifolent les dauphins. Car il y a rivage alentejan. À 40 km de la capitale, juste en dessous de Setubal. Il est même incroyablement préservé et présente vers le sud de l’embouchure du Sado une côte de près de 150 km de plages quasi désertes. Rarissime au Portugal.