Qatar, Dubaï, Abou Dhabi : trois frères solidaires

Qatar : Manne pétrolière

Etabli en 1971, comme les Émirats arabes unis, le Qatar, une nation d’à peine 40 ans, possède déjà le deuxième plus gros PIB par habitant du monde. Et surtout l’une des économies les plus “galopantes” de la région. Et à Doha, cela se voit. Ici, c’est une tour de Jean Nouvel recouverte d’une dentelle d’acier qui pousse glorieusement au soleil. Là, sur la Corniche, trône le musée d’Art islamique construit par I. M. Pei, inauguré en novembre dernier. Devant la caisse des musées nationaux, on tend les billets d’entrée en échange d’un sourire : tous sont gratuits. Car dans un pays d’une telle richesse, les initiatives culturelles sont patronnées par le gouvernement, sous l’égide du cheikh Hamad Ben Khalifa Al-Thani. Et au Qatar (1,5 million d’habitants) comme aux Émirats, où la population locale atteint à peine 10 à 20 %, promouvoir la culture et maintenir le territoire aux mains des locaux est une mesure quasi vitale. Les investisseurs étrangers savent qu’il ne leur sera jamais permis d’acquérir le moindre lopin de sable. Cela n’empêche pas les grandes chaînes d’hôtels ou les entreprises internationales de s’implanter à Doha.Ni les oeuvres d’architectes étrangers (musée de la Photographie par Santiago Calatrava ou Bibliothèque nationale d’Arata Isozaki) d’éclore.

Investissements massifs

D’aucuns, comme Aly Hussein Aly Abdullateef, économiste qatari, pensent que les efforts culturels et architecturaux du pays ne sont qu’un modeste dérivé de l’activité principale du Qatar : l’exploitation des ressources en gaz naturel et en pétrole. Le reste ne serait que poésie. Malgré la chute du prix du baril, le PIB associé au pétrole et au gaz est passé de 56,9 % en 2007 à 61,6 % en 2008. “Les chiffres parlent, explique l’économiste ; le deuxième pilier de l’économie, l’assurance et le secteur immobilier, tombe à 9,9 % du PIB, suivi par les services gouvernementaux à 8,8 %, les industries pétrochimiques et de manufacture à 6,8 % ; la construction à 4,9 % et enfin l’hôtellerie, avec un tout petit 3,6 %.” Cependant, et comme l’a fait Dubaï dont les revenus pétroliers sont estimés à environ 5 % du PIB, puis Abou Dhabi malgré la richesse de son sous-sol, Doha se dirige vers une diversification de l’économie et notamment vers le développement du tourisme.

Ainsi, la Qatar Tourism and Exhibitions Authority (QTEA) a été constituée en 2002 dans le but de promouvoir la destination auprès des visiteurs étrangers. Elle vient d’annoncer la construction d’un centre de conventions et d’expositions de 112 étages pour 2012, ce qui le classera au neuvième rang des buildings les plus hauts du monde ; il offrira 50000 m2 d’espaces réservés aux conventions. En tout, 17 milliards de dollars seront injectés dans le secteur touristique au cours des cinq prochaines années. Difficile donc de ne pas voir que Doha revêt ses plus beaux atours pour inviter les visiteurs à l’honorer pendant trois ou quatre jours plutôt que de la délaisser au bout du maigre jour et demi qui fait actuellement la moyenne. Parmi les stratégies : placer la belle méconnue sur la carte des destinations où s’arrêtent les croisiéristes du Moyen-Orient, puis attirer des institutions internationales prestigieuses comme Sotheby’s, le Tribeca Film Festival de New York, etc. ; mais aussi développer le parc hôtelier et faire naître des villes-shopping malls en plein désert, telles The Pearl et bientôt Lusail où les plaisirs balnéaires se superposeront à ceux du lèche-vitrine de luxe.

“L’avenir du pays passe par l’éducation”

Mais au pays d’Al Jazeera, l’éducation est aussi une étape cruciale. Tout comme Dubaï avec son Academic City et Abou Dhabi avec la New York University et la Sorbonne, Doha mise sur son “Education City” pour construire les bases du futur. Le nom de cheikha Mozah, deuxième des trois épouses de l’émir du Qatar, est sur toutes les lèvres. “Elle fait la une des journaux ; c’est une visionnaire qui a compris que l’avenir du pays doit passer par l’éducation”, affirment tout autant les Qataris dans leurs longues dishdashas blanches que les expatriés en bermuda vivant ici. Instauratrice de la Qatar Foundation, cheikha Mozah est à l’origine de la ville universitaire de 14 km2 consacrée principalement à la science et à la recherche. On y retrouve des noms comme Cornell Medical College,Nothwestern University ou Georgetown. “Le Qatar a eu l’argent avant l’éducation, précise un étudiant, mais les choses bougent.”

Car si beaucoup d’hommes qataris ou emiratis ont reçu leur éducation supérieure dans des universités européennes ou américaines réputées, les femmes n’ont pas toujours eu cette chance. Même si, au Qatar, elles ont le droit de conduire et ne sont pas obligées de porter le voile. L’implantation d’universités prestigieuses dans les pays du Golfe devra donc permettre à plus de jeunes filles d’accéder à l’enseignement supérieur et faire des Émirats arabes unis ou du Qatar de véritables “Mecque du savoir”, attirant des étudiants de tout le monde arabe et musulman.

Devant les grues qui font sortir de terre ces centaines de chambres d’hôtel, de magasins ou de salles de classe, il semble bien que face à la crise, le Qatar tient le coup. “Beaucoup de gens viennent ici pour tout recommencer, raconte une expatriée originaire d’Afrique du Sud, directrice du marketing d’un grand hôtel. J’ai rencontré un couple d’Américains qui avait tout perdu ; et qui est venu tenter sa chance ici où les salaires sont très élevés et les opportunités pléthoriques.” Et avec un taux de chômage de moins de 1 %, le Qatar dessine dans ses sables un tableau presque idyllique.

Dubaï : Noeud stratégique

A Dubaï, ce tableau est peut-être un peu moins idyllique ; mais on est loin de flirter avec la tragédie. Certes, dans la famille des pays du Golfe, et dans la fratrie des Émirats arabes unis, c’est Abou Dhabi qui détient (presque) tout le pétrole. À 95 %. Et même avec un baril à seulement 45 dollars, Abou Dhabi s’en sort mieux que Dubaï qui en prendrait le vague à l’âme, au point de rester assez flou sur les réels effets de la crise. Un chiffre circule pourtant ; celui des 10 milliards de dollars versés par Abou Dhabi pour combler la dette de 2009. Car si Dubaï s’est forgé sur son propre modèle économique, basé sur le développement immobilier, la finance, le commerce et les services, c’est précisément parce qu’il manque de pétrole. Et en période de crise, cette politique affiche ses zones d’ombre. “La force de Dubaï est d’être un hub ; mais son point faible est aussi d’être un hub”, résume Fabienne Lucas, directrice du French Business Council de Dubaï.C’est pourquoi Abou Dhabi prête main forte. Car les intérêts des uns sont ceux des autres. En termes “généalogico-politico-organigrammique”, disons pour résumer que le cheikh Mohamed Al Maktoum est l’émir de Dubaï et aussi le viceprésident et le Premier ministre des Émirats arabes unis ; tandis que le président des EAU, le cheikh Khalifa, est l’émir d’Abou Dhabi.

Malgré le ralentissement des nombreuses superconstructions (on parle de plus de 50 % de projets arrêtés), l’extraordinaire croissance des cinq dernières années (7,5 % en moyenne) fait que la perle du Golfe a pu enregistrer une croissance de 2 % en 2008. “Cela nous paraît mince, mais ces 2 % constituent néanmoins une croissance positive, contrairement à l’Europe et aux Etats-Unis”, constate Ehsan Khoman, économiste à la chambre de commerce de Dubaï. D’ailleurs, dans les couloirs des grands hôtels, on évoque déjà la fin de la crise et l’on devise sur les formes de la reprise. Si les plus pessimistes voient des U (crise avec remontée progressive et lente), d’autres évoquent déjà la forme du V, dans la certitude d’une reprise fulgurante. “La crise nous a affectés rapidement. Mais nous nous en sortirons plus vite que les autres”, conclut Ehsan Khoman, revendiquant vaillamment le V. Car quelle que soit la situation économique, Dubaï reste, par sa position géographique, un noeud stratégique entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie.

Attirer les savoir-faire spécifiques

D’ailleurs, c’est sur ce front que le gouvernement se bat pour répondre à la crise en soutenant ses infrastructures. Si certains chantiers sont désertés, d’autres, comptant parmi les entités permettant à Dubaï de continuer à se distinguer en tant que pôle stratégique, restent en hyperactivité. Au-dessus de la Sheikh Zayed Road, des hommes casqués sont accrochés à de larges pans d’échafaudages, sous la lumière de midi : c’est entre leurs mains que repose le sort du métro, prévu pour septembre. Ici et là, quelques rames du monorail entament déjà leur rodage. Plus loin, une ligne express de train qui reliera Dubaï à Abou Dhabi commence à se dessiner à travers le désert. Et si la date exacte de l’ouverture du nouvel aéroport international de Jebel Ali reste un peu floue, les travaux avancent, de même que les projets d’expansion du deuxième terminal portuaire de cette Free Zone.

“Le marketing de Dubaï est allé trop loin pour que l ‘on cesse d ‘en parler, poursuit Fabienne Lucas. Impossible, donc, de baisser les bras devant les contrariétés actuelles.” Pour la communauté française, même combat. D’autant qu’en trois ans, celle-ci est passée de 6000 à 12000 personnes, et que parmi les 300 compagnies françaises installées aux EAU, la moitié sont à Dubaï. Alors, malgré tout, de nouveaux noms hexagonaux continuent d’apparaître. Celui des Galeries Lafayette, par exemple, qui doit compléter la liste des 1200 magasins du Dubai Mall, au pied de Burj Dubai, une tour de 818 mètres qui sera inaugurée cette année. Si les plus grands noms français sont à Dubaï, d’autres, moins connus, ont été choisis pour leur savoir-faire très spécifique. “Puisque cette ville représente le paroxysme de la mondialisation, une entreprise souhaitant s’implanter ici doit absolument se différencier ; et surtout faire preuve de grandes capacités d’innovation”, conclut Fabienne Lucas.

Abou Dhabi : Future capitale culturelle

Les entreprises françaises qui choisissent Abou Dhabi comme point du chute dans le Golfe, ne sont pas non plus exemptes de toute originalité. “Elles doivent avoir des projets bien définis et surtout très axés sur l’industrie”, insiste Gisèle Stolz, directrice du dévelopment du French Business Group d’Abou Dhabi, groupe d’appui aux entreprises. En effet, à Abou Dhabi, qui est à la fois la capitale des EAU et le plus grand des émirats (puisqu’il détient 87 % du territoire et compte plus de 200 îles), la France est surtout représentée dans le secteur du pétrole et du gaz, de la défense et de la construction. Mais ici, et contrairement à Dubaï, le développement urbain s’est fait de façon plus lente et plus structurée. “Le boom actuel dans le domaine de la construction à Abou Dhabi rappelle celui qu’a connu Dubaï il y a quelques années, explique Marie-Laure Barbier, ingénieure arrivée aux Émirats il y a dix-neuf ans. Les deux émirats coopèrent en partageant leurs expériences et leurs finances pour mieux développer leur pays, unifié depuis 37 ans.” Pourtant, bien des projets, et des mieux pensés, mettent du temps à voir le jour. Ainsi, Masdar, cette ville 100 % écologique qui devrait être prête à l’emploi d’ici à 2016 et permettre à Abou Dhabi de préparer doucement sa “reconversion”. De passer de leader pétrolier à leader environnemental. Car même s’il possède encore des réserves de pétrole pour les 150 prochaines années et qu’il souhaite passer de 2,5 à 3,5 millions de barils par jour, le plus riche des émirats souhaite aussi et dans un futur proche, voir le pétrole ne représenter que 35 % de son PIB, contre les 60 % actuels. Et si la diversification de son économie passe par les services, le tourisme, l’éducation, l’industrie et le commerce, elle mettra aussi l’accent sur l’écologie et les parcs logistiques. Masdar, cette cité de plus de 5 km2 qui accueillera 50000 personnes et 1500 entreprises, qui sera alimentée à 100 % en énergies renouvelables et ne produira ni empreinte carbone, ni déchets polluants, est donc son projet phare. Pour autant, on ne pourrait reléguer le projet “Sorbonne et New York University” au second plan. Non plus celui de Saadiyat Island et de ses nombreux musées prévus pour 2012.

Musées, médias et formule 1

C’est qu’Abou Dhabi a la volonté de surgir de l’anonymat et aussi de s’imposer comme capitale culturelle. Pour cela, elle ne s’offre rien moins que les plus célèbres architectes, Jean Nouvel, Franck Gehry, Zaha Hadid ou Tadao Ando, chacun travaillant à son Louvre, son Guggenheim, son musée maritime, son musée national ou l’un des 19 pavillons du parc de la Biennale sur l’île de Saadyiat. Culture encore, avec la Twofour54, une Free Zone entièrement dédiée aux médias, sorte de pendant à l’Al Jazeera de Doha ou au Media City de Dubaï, et pour lequel la BBC et CNN ont été les premiers à répondre à l’appel. Autre projet, autre île : le Ferrari World de Yas Island sera, quant à lui, un parc à thème dédié à la formule 1. Car Abou Dhabi organisera son premier Grand Prix en novembre prochain. Il lui fallait donc un espace dédié à la vitesse, dans un univers où les choses se font pourtant avec discipline, voire une bienfaisante lenteur. D’ailleurs, le gouvernement a récemment publié un projet intitulé “Economic Vision 2030”, dans lequel il présente sa vision d’un Abou Dhabi de demain… pour un futur encore un peu lointain.