Québec : nature et culture en partage

Québec – Nature et culture en partage

Éblouissement de nature, un voyage d’hiver au Québec est aussi une leçon de vie et d’écologie sur fond de nature givrée. Que Montréal soit désormais une vibrante métropole ne change rien à l’affaire.

Le Québec, un pays qui se confond avec l’hiver ; une “Belle Province ” posée sur des étendues immaculées où, l’imaginaire aidant, on croit apercevoir des coureurs des bois, à la manière des premiers Amérindiens, s’enfoncer raquettes au pied dans le silence glacé des forêts boréales.

Ce matin, le mercure affiche moins deux degrés. Par ici, c’est-à-dire entre Montréal et Québec, en cette fin d’intersaison, on parle de “poussée de douceur” et les chiens de Mikel ont trop chaud. “Ils vont courir quand même, explique le jeune musher, puisque c’est leur travail. Mais ce qu’ils aiment, c’est quand il fait bien ‘frette’”. Bien froid, donc. Et l’idéal pour eux, c’est moins quinze. La meute est composée d’Alaskans, issus de croisements entre des chiens de chasse européens et des races nordiques. Certains ressemblent à des loups et d’autres à de braves bâtards, mais qu’on ne s’y trompe pas, ce sont tous des concentrés d’énergie brute. Des hurlements excités accompagnent le temps de l’attelage, à raison de six bêtes par traîneau. Mikel prodigue ses conseils aux touristes d’affaires qui, pour les plus hardis, vont conduire debout à l’arrière, tandis que les autres prendront sagement place dans l’espace passager, chaudement enveloppés dans un plaid.

Le départ est fulgurant et les chiens font aussitôt silence, concentrés sur leur course. Sous un ciel bleu acier, les attelages filent à la queue leu leu, et à une allure folle, à travers la plaine immaculée avant de slalomer sur une piste étroite tracée dans la forêt boréale. Le terrain est accidenté, mais les valeureux Alaskans ont du métier et abordent les côtes sans mollir. Et si, par hasard, l’un des mushers d’un jour rate son virage et force à un court arrêt, les impétueux aboient leur impatience. “Junior n’en a jamais assez”, s’attendrit son maître. Puis c’est la glisse en direction de la rivière du Loup, dont le ruban gelé scintille en contrebas. “Attache ta tuque !”, prévient Pierre, qui pilote le traîneau de tête. En québécois, une tuque est un bonnet de laine et l’expression signifie que ça risque de décoiffer. De fait, la descente est abrupte, grisante. L’hiver, Mikel installe une annexe de son chenil sur le territoire du Baluchon, une éco-villégiature implantée en lisière de forêt, dans la région de la Mauricie.

A la fête quand le thermomètre descend sous les moins 10°, les meutes d’Alaskans filent ventre à terre sur les sentiers enneigés.

Le site est splendide. Il est bien difficile aujourd’hui d’imaginer à quoi ressemblait ce lieu merveilleusement bucolique au temps où il accueillait un moulin à scie, le Damphousse, dont les activités avaient pollué la rivière et déboisé le terrain. Au début des années quatre-vingt, une bande d’étudiants idéalistes retroussa ses manches pour redonner une nouvelle vie à l’endroit, avec l’idée de créer un centre de plein-air respectant les principes du développement durable. Parmi eux, Louis Lessard, l’actuel PDG du Baluchon, biologiste de formation et passionné d’histoire. “Le poste de Hunterstown, tout proche, a été le berceau de l’industrialisation de la Mauricie”, rappelle- t-il. Un premier Américain a commencé à y exploiter la forêt dès le début du XIXe siècle, puis plus tard, d’autres de ses compatriotes fortunés créèrent ici les tout premiers clubs privés de chasse et de pêche du Québec. Ils firent les beaux jours du grand hôtel Saint Léon Springs, réputé pour ses eaux sulfureuses. Si l’hôtel a disparu, les bâtiments du club Shawinigan ont survécu et Louis Lessard a d’ailleurs le projet de le restaurer pour y proposer des séjours de “grande nature” ancrés dans la mémoire perdue de la région. Rendez-vous fin 2016.

Hors-piste sur peau de phoque

À travers les oeuvres exposées, la galerie Brousseau à Québec met en valeur les artistes inuits contemporains.

Pour l’heure, l’homme est tout heureux de présenter sa nouvelle gamme de skis “hok”. Courts, souples et équipés d’une peau de phoque amovible, ils sont parfaits pour le hors-piste, même si on a peu de pratique et encore moins de technique. En route donc pour les grands espaces vierges, sur les traces des coureurs des bois d’antan ! La neige poudroie, le soleil est de la partie et, les skis se révélant vraiment très maniables, la sensation de liberté est formidable. “C’est intéressant de noter que les derniers modes de glisse en vogue s’inspirent des usages ancestraux des peuples du Grand Nord, qui utilisaient une simple planche de bois sculpté doublée d’une peau de phoque pour se déplacer”, souligne Louis Lessard. Avec un groupe corporate, une rencontre avec ce féru d’écologie ajoute encore au plaisir de l’étape.

Non loin de Québec, l’Hôtel-Musée Premières Nations s’attache à préserver le patrimoine culturel de la communauté amérindiennne Wendat, que les colons français dénommèrent Hurons. Cette volonté est marquée par la reconstitution d’un village traditionnel avec une maison longue pouvant abriter jusqu’à 10 familles.

Le soir tombant, les sous-bois en clair obscur, douillettement duvetés, renferment silencieusement les mystères de la forêt boréale.

Confrontés aux exubérances glacées de la nature, les Amérindiens ont inventé des moyens de déplacement – raquettes à neige et skis tendus de peau de phoque – qui font aujourd’hui le bonheur des randonneurs.

Eco-villégiature nichée en pleine forêt, Le Baluchon a disséminé plusieurs auberges et chalets dans son vaste domaine de 400 hectares.

Québec

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Un séjour au Québec permet la pratique d’activités typiquement nordiques, comme des concours de sciage de bûches ou le survol en hydraski de l’immensité blanche et de chutes d’eau prises par les glaces.

Louis – on s’appelle rapidement par son prénom ici, et on se tutoie de même – explique encore que la thermothérapie dont se sont entichés les Québécois est d’origine scandinave avant d’inviter à un tour du côté du spa nordique pour une initiation dans les règles. Une suée au sauna, un plongeon dans un bassin glacé et une immersion dans un bain à remous bien chaud ; un rituel radical qui est à renouveler trois fois. C’est souverain contre le stress, paraît-il. Bien sûr, certains zappent le bain polaire, préférant se prélasser dans une eau turquoise agitée de gros bouillons, le contraste avec la température extérieure constituant déjà une expérience terriblement exotique. Et d’ailleurs, le soir, ces resquilleurs n’ont pas l’air plus tendus que les autres autour de la joyeuse tablée…

Une vie au plus proche de la nature comme le montrent les scènes exposées au musée des Beaux-Arts à Québec

Cette nuit-là, le blizzard souffle fort et le lendemain, la “poussée de douceur” de la veille n’est plus qu’un souvenir. Moins seize ! Les chiens de Mikel doivent frétiller de bonheur. Les humains, pour leur part, s’habillent en “pelures d’oignon”, c’est-à-dire en superposant les vêtements avant de se risquer à quitter leur chambre douillette. Direction l’écurie intégrée au domaine du Baluchon. Si les chevaux sont utilisés pour rassembler le bétail des fermes alentour, ils promènent, et très volontiers, les touristes de passage. L’hiver aussi ? L’hiver aussi ! Pour cela, les robustes montures sont équipées de fers cloutés, ce qui leur donne un pas très sûr. Alors, ils s’aventurent sans risque sur les ponts verglacés qui mènent à l’archipel du Sabot de la Vierge et à sa forêt de trembles, de bouleaux et d’épinettes, le nom local de l’épicéa.

Au détour d’un chemin de neige, un moulin à vent et une église en bois s’encadrent dans le paysage. Magique, presque trop beau pour être vrai ; ce qui d’ailleurs se vérifie immédiatement. “Ce sont des éléments du décor de la série télévisée Marguerite Volant, qui a été tournée ici”, explique le guide Laurent. S’improvisant conteur, il raconte le cadre de cette fiction historique et transporte ses auditeurs en 1763. C’est à dire l’année où fut signé le Traité de Paris qui mit fin à la Guerre de Sept Ans et entérina du même coup la cession de la Nouvelle-France aux Britanniques. La vie de la jeune Marguerite, fille d’un seigneur local, fut bouleversée par ce changement de régime. Condamnée à l’exil, elle s’évadera grâce à un capitaine anglais secrètement amoureux d’elle… Inscrite dans la grande histoire, la romance émeut encore les voyageurs.

Tous derrière et lui devant. Equipé pour marcher sur la neige à pas feutrés, un cheval tire vaillamment le traîneau où des touristes emmitouflés contemplent un paysage en grand blanc, comme s’il n’y avait jamais de printemps.

L’histoire, on la retrouve magnifiée un tout petit peu plus haut sur la carte du Canada, à Québec. Comme Jacques Cartier avant lui, Samuel de Champlain espérait que le fleuve Saint-Laurent le mène jusqu’en Chine. En 1608, lors de son troisième voyage, il bâtit son habitation au pied du Cap Diamant, à l’endroit même où le navigateur malouin avait hiverné des années plus tôt. C’est le tout premier établissement permanent de colons français en Amérique, comptant une trentaine d’hommes à peine. Arrivés au début d’un été torride, ils ne sont guère préparés à affronter les rigueurs de l’hiver. Car, comme c’est toujours le cas aujourd’hui, le fleuve est alors pris dans les glaces et les températures sont le plus souvent glaciales.

Et puis, il y a le scorbut, la dysenterie… Mais les colons sont opiniâtres et d’autres aventuriers les rejoignent. Ainsi, malgré les épidémies et les rivalités franco-anglaises, le petit poste de traite aux rues boueuses et aux trappeurs mal embouchés des débuts se transforme peu à peu en cité.

Depuis la terrasse Dufferin, aménagée devant le Château Frontenac, les touristes d’affaires contemplent, bien emmitouflés, le panorama qui se dévoile. Québec – “là où le fleuve se rétrécit” en langue algonquine – est bien la sentinelle du Saint- Laurent dont rêvait son fondateur. “Le Gibraltar d’Amérique”, selon la formule inspirée de Charles Dickens. Historien d’art, David Mendel n’a pas son pareil pour faire parler les vieilles pierres de la capitale politique de la région éponyme. Suivons-le. De l’élégante place Royale de la Basse-Ville, reflet de l’architecture classique française du XVIIe siècle, aux remparts de la Ville-Haute, percés de portes à la manière de Viollet-le-Duc, en passant par la Colline Parlementaire dont le tracé s’inspire de l’Édimbourg des Lumières et jusqu’aux maisons victoriennes de la Grande-Allée, hors les murs, l’exceptionnel patrimoine architectural de la plus européenne des villes d’Amérique du Nord raconte une histoire pleine de bruit et de fureur, mais aussi de résilience et de métissage réussi.

Avec son architecture d’inspiration française, la maison Jacquet, le plus ancien bâtiment du Vieux-Québec construit en 1675, rappelle le passé d’une ville qui fut capitale de la Nouvelle-France, au temps où le roi de France régnait sur un territoire allant du Grand Nord jusqu’à la Louisiane.

Pour se revigorer après une partie de pêche sous la glace ou une balade à cheval, Le Baluchon propose son cadre chaleureux.

Aspect inconnu de sa propre identité

Soudain, des flocons tourbillonnent dans la lumière bleutée. L’atmosphère se ouate, le silence se fait. Comme toujours lorsque la neige s’installe dans les villes. Pleine d’érudition, la balade est formidablement enrichissante, bien au-delà des monuments admirés et des dates revisitées. “Quand on raconte l’histoire de la Nouvelle-France, les enjeux de l’époque, les colonies… Le visiteur découvre du même coup, et souvent bouche bée, un aspect inconnu de sa propre identité”, dit encore David Mendel.

Alors, pour mieux poursuivre cette découverte, cap sur Wendake, une bourgade de la banlieue de Québec que rien, a priori, ne distingue de ses voisines. C’est pourtant une “réserve” amérindienne, terme conspué par les autochtones qui lui préfèrent celui de communauté. Car nous sommes ici chez les Hurons-Wendat. “Sait-on que c’est à cause des Français que nous nous appelons ainsi ?”, lance Jason Picard-Binet lors d’une visite du vieux village. A l’époque de la Nouvelle-France, les Wendat, puissante confédération de tribus de la région des Grands Lacs, s’allièrent en effet aux Français contre les Iroquois, associés aux Anglais ; la coiffure des hommes Wendat leur rappelant la hure du sanglier, les “maudits Français” – comme on dit gentiment ici – trouvèrent spirituel de les renommer Hurons… Vaincus et décimés par la variole, les Hurons-Wendat se dispersent à la fin du XVIIe siècle, quelques clans se réfugiant du côté de Québec avec l’aide des Jésuites.

Autre coutume améridienne, la pêche blanche est une activité très populaire au Québec. Les participants aux incentives peuvent s’essayer à attraper un poisson. Q’ils dégustent bien entendu très frais.

Leurs descendants sont très métissés – le Grand chef actuel est roux aux yeux bleus – et particulièrement dynamiques, avec quelques fleurons comme les mocassins Bastien qui chaussent tous les pieds canadiens ou la compagnie GV – acronyme de Gros-Louis et Vincent – qui exporte ses raquettes partout dans le monde. Ils vivent aussi une véritable renaissance culturelle grâce à l’Hôtel-Musée Premières Nations, interprétation design d’une maison longue traditionnelle, et au musée ethnographique qui évoque un fumoir en version XXL. “Les fumoirs servaient à conserver les aliments. Celui-ci perpétue notre mémoire”, glisse Jason Picard-Binet. Avec les conseils d’un archéologue, des jeunes de la communauté ont également reconstitué une “vraie” maison longue qui jouxte le musée, protégée comme il se doit par une chicane en bois d’épinette noire.

Les voyageurs s’y installent autour d’un feu de bois et se laissent bercer par les légendes d’un peuple dont la langue, endormie pendant plus d’un siècle, est de nouveau étudiée. Leur mythe de création a des accents bibliques ; une histoire de femme enceinte tombée du ciel, sauvée de la noyade par des oies sauvages, aidée par tous les animaux aquatiques à reprendre pied sur terre, en particulier par une grande tortue pleine de sagesse et par un vieux crapaud qui ramena du fond de l’océan quelques grains de terre qui se transformeront en une île verdoyante nommée Wendake. C’est là que la jeune femme donna naissance à son enfant… Voilà résumée la philosophie d’une société matrilinéaire qui voue un véritable culte à la nature et à toutes ses créatures. Voilà aussi pourquoi le village, autrefois Lorette, a été rebaptisé au nom de cet îlot originel.

Les tempêtes de neige ? Un épiphénomène pour les Montréalais, qui font contre mauvaise fortune de la nature bon coeur, transformant les rues qui mènent au parc du Mont-Royal en piste de luge.

Les Premières Nations avaient de nombreuses techniques de survie qui sont devenues des sports prisés par nos sociétés contemporaines. Le programme d’activités de l’hôtel-musée les met d’ailleurs à l’honneur. Du coup, départ de bon matin sur les traces du caribou, dûment chaussés de raquettes à l’ancienne, “comme l’ont fait nos ancêtres pendant des siècles”, dit encore Jason Picard-Binet. Se repérer dans la forêt, identifier les empreintes des animaux… la balade est initiatique, un moment de douceur empreint de magie. Puis, sur une motoneige, il s’agit de rallier un lac des environs pour participer à une autre coutume héritée des Amérindiens, la pêche blanche. Il s’agit de creuser un trou dans la glace, puis d’appâter le poisson et attendre. “Avec un peu de chance, il y aura de la truite au dîner”, lance le guide. Bien sûr, il ne s’agit que d’une plaisanterie, puisque ce soir, le dernier repas sera un menu de gala. Morceaux choisis : soupe dite des “trois soeurs”, à base de maïs, de courge et de haricots, escargots à la crème de quenouille et fleurs d’ail, saumon sauvage sauce à la citrouille… Un régal de nordicité nouvelle vague !

Éblouissement de nature, un voyage d’hiver au Québec est aussi une leçon de vie et d’écologie sur fond de nature givrée. Que Montréal soit désormais une vibrante métropole ne change rien à l’affaire. D’ailleurs, on ne sonne pas les cloches chaque fois qu’elle affronte hors saison une formidable tempête de neige. Alors, pour la énième fois de la saison et sans maugréer, les Montréalais prennent leur pelle pour déblayer devant leur porte en attendant le passage de la “souffleuse”, le chasse-neige, la puissance phénoménale des éléments qui bouscule le quotidien faisant partie intégrante de la vie locale.

Entourant la colline du cap Diamant, les remparts de la Haute- Ville de Québec renferment un bijou de l’hôtellerie, le Château Frontenac, qui surplombe fièrement le Saint-Laurent.

Et, si cette tempête aussi tardive qu’inattendue a le bon goût de s’inviter un samedi matin, on chausse skis ou raquettes pour partir à l’assaut du parc du Mont-Royal, que la neige fraîche a transformé en immense terrain de jeux. Car l’emblématique “montagne” de Montréal, en réalité une grosse colline, a été aménagée en parc par Frederick Law Olmsted – l’architecte paysagiste qui a dessiné Central Park – à l’époque où la ville faisait face à une urbanisation galopante. L’idée était d’offrir aux habitants un accès aisé à la nature. Plus d’un siècle plus tard, il donne toujours un séduisant caractère “vert” à la capitale économique de la région.

S’ils sont là lorsque la météo se met à la neige rude, les touristes d’affaires veulent eux aussi profiter de la circonstance et troquent to de go une visite jugée tout à coup accessoire contre une courte randonnée sur ses sentiers, dernier clin d’oeil à une urbanité en grand blanc avant de rejoindre l’aéroport. Lui aussi en grand blanc, d’ailleurs…

Québec : nature et culture en partage