Rencontre

Les Emirats sont-ils en train de changer de stratégie de développement économique ?

Patrice Douce – Pour Dubaï, non. Dubaï évolue, bien sûr, mais elle poursuit une vision déjà vieille d’un siècle : devenir le hub d’une zone de chalandise de 2 milliards d’habitants qui va de Moscou au Cap. En soi, le marché intérieur est très limité, mais j’observe quand même que sur les 500 plus grandes entreprises du monde, 300 sont déjà implantées à Dubaï, que l’on surnomme par ailleurs souvent “Dubai Inc.” À Abou Dhabi, en revanche, la mort du Sheikh Zayed et la perspective – certes encore lointaine – de l’après-pétrole ont changé la donne. Du coup, l’Émirat lance de grands projets touristiques qui ne sont pas vraiment concurrents, mais plutôt complémentaires de ceux de Dubaï, car davantage axés sur l’écologie et la culture. D’une manière plus générale, je pense que la complémentarité va se développer entre les deux émirats et que, d’ici à vingt ans, malgré les 120 kilomètres qui séparent Dubaï et Abou Dhabi, ces deux villes se fondront dans une même conurbation.

Et le Qatar ?

P. D. – Le Qatar lance lui aussi de grands projets, mais les données sont très différentes pour cet émirat peu peuplé et dont les immenses réserves de gaz ne devraient pas s’épuiser avant 200 ans. Ce qui laisse quand même le temps de voir venir…

La vie des affaires dans les Emirats diffère-t-elle de celle que l’on trouve dans le reste de la péninsule arabique ?

P. D. – Bien sûr, il y a, à Dubaï notamment, une liberté qui n’existe pas dans des pays voisins, concernant le travail des femmes, l’ouverture des bureaux pendant la prière, etc. Mais quand il s’agit d’entretenir une relation avec un membre de la communauté d’affaires locale, on retrouve dans les émirats le même impératif qu’en Arabie saoudite : tout se fonde sur la confiance, et celle-ci se construit lentement. Dans la péninsule arabique, nos concepts intellectuels de “personne morale” restent difficiles à appréhender. Dans l’esprit des Emiratis, on ne traite pas avec une “société”, mais avec des hommes. Ce qui explique qu’il vaut mieux éviter les changements d’interlocuteurs trop fréquents.

Reste-t-il des opportunités d’investissements dans la région ?

P. D. – Oui, dans tous les domaines ; du moment que l’on apporte un concept innovant et une véritable valeur ajoutée. Pourtant, la présence française n’est pas au niveau où elle devrait être. Cela tient probablement à ce mythe qui voudrait que cette zone soit une chasse gardée des Anglo-Saxons. Cela tient également aux efforts à consentir si l’on envisage une implantation durable. Il n’est pas donné à toutes les PME d’accepter d’investir 100000 euros avant de commencer à récolter les fruits de ses efforts… Et je ne connais personne qui a réussi sans véritable avantage compétitif, sans étude de marché sérieuse et sans persévérance.