Sao Paulo : génération montante

En moins de dix ans, l’hôtellerie de luxe pauliste, longtemps restée au stade de nébuleux concept, s’est littéralement épanouie. Regard sur ce bouquet d’établissements triés sur le volet qui s’éparpillent dans le quartier de “Jardins”, l’un des plus élégants de São Paulo.

Victoire pour le voyageur d’affaires qui désormais n’a plus à redouter la morne peine d’une chambre sans charme lorsqu’il se rend dans la capitale économique d’un Brésil en plein essor. Désormais, il souffre d’autres affres : ceux du choix. La première à avoir senti le moment d’embarquer dans le train du changement c’est la famille Filgueiras qui, en ouvrant l’Emiliano en 2001, a tracé la voie à une minirévolution hôtelière. Ce lieu clair et ensoleillé, où même les salles de bains ont droit à leur flot de lumière naturelle, parie sur une atmosphère brésilienne contemporaine. Le lobby, intimiste, aux lignes pures et aux fauteuils de cuir écru, mène à un bar ponctué de belles pièces de design brésilien, comme les fameux sièges en corde dorée des frères Campana. S’ouvre ensuite un jardin d’hiver inattendu où l’on s’attable sous un toit de verre pour s’aventurer vers des saveurs inconnues, certaines à base de fruits muris sous le ciel d’Amazonie, d’où proviennent aussi les plantes avec lesquelles sont fabriqués les produits d’accueil Santa Pele, marque créée par et pour la maison. Car c’est bien d’une maison qu’il s’agit. Une vraie maison où l’on s’enquiert des petites habitudes des clients, comme on s’intéresserait à celles d’un ami proche que l’on voudrait choyer.

“Tout est enregistré : la température à laquelle le client règle le thermostat de sa chambre, ses journaux préférés, son thé favori, jusqu’à son côté de lit de prédilection pour des nuits passées sur d’excellents matelas, précise Felipe Silva, directeur général. Nous pouvons ainsi anticiper ses désirs pour encore mieux l’accueillir lors de sa prochaine visite.” Rien, en effet, n’est laissé au hasard. Ni les délicates attentions (massage de bienvenue au spa, repassage de deux vêtements et Internet gratuits, télévision réglée sur TV5 pour les voyageurs francophones, draps en coton égyptien), ni le professionnalisme d’une équipe de butlers très efficaces.

UNIVERS HORS NORMES, VRAIES PIÈCES D’ART

Ouvert peu après l’Emiliano, l’hôtel Unique fait presque figure de musée d’art contemporain. En franchissant les lourdes portes de cette coque de bateau trouée de hublots et suspendue à deux piliers massifs, on pénètre dans un univers hors normes. En fait, on investit une vraie pièce d’art, on parcourt physique ment l’œuvre de l’architecte brésilien d’origine japonaise, Ruy Ohtake. À gauche d’un tronc d’arbre lissé, un immense mur de verre aux contours fluctuants donne l’illusion que le bar, The Wall, se trouve à l’extérieur de l’établissement, comme s’il était planté au milieu du jardin zen. Idem, côté surprises, bonnes surprises évidemment, dans les ascenseurs où la pénombre cloutée de petites lumières violettes dégage une ambiance ouatée rassurant les claustrophobes. Des 95 chambres de ce “design hotel”, la palme de l’extravagance revient à celles qui, situées à l’extrémité de la coque suspendue, voient leurs parquets se prolonger dans les courbes du mur, un peu comme une luxueuse piste de skate-board en bois clair. Quelques étages plus haut, sur la terrasse de ce surréel royaume, une piscine de mosaïques rouges se dispute la vedette avec un bar où l’on sirote quelques cocktails multicolores en contemplant les tons acidulés dont se parent les antennes de télévision de l’avenue Paulista à la nuit tombée.

En 2005, c’est dans un cadre plus sobre et sélect que l’héritier de la dynastie de restaurateurs italiens, Rogério Fasano, a tenu à

marquer de sa griffe le nouveau panorama hôtelier de sa ville natale en créant le Fasano. “Généralement, je trouve les lobbies d’hôtel un peu froids ; sans vie”, raconte-t-il, nonchalamment installé dans l’un des fauteuils qu’il a lui-même chinés à Paris, à Milan ou à Londres. Dans le cas du Fasano, ce n’est donc pas un hall intimidant et vide qui accueille le voyageur, mais les fauteuils de cuir patiné des années 40 d’un bar Art déco. La réception, discrète, presque effacée pour s’inscrire dans la tendance, se cache derrière les ascenseurs qui mènent aux 68 chambres. “Je voulais qu’on se sente ici comme dans son salon, poursuit Rogério Fasano. Un salon ? Très certainement. Mais un petit salon alors, quelque chose de chic-cosy où le temps a pris le temps de pénétrer les veines des boiseries, de s’inscrire dans les aspérités des cuirs et des marbres Travertino, et même de creuser les belles rides de Senor Atico, le magicien du bar qui détient le secret de la meilleure caïpirinha de la ville. “Je crois qu’on sait encore, au Brésil, ce que sont les métiers de l’hospitalité, ajoute Rogério Fasano, dont le port casual du costume trahit les origines italiano-brésiliennes. Ici, un maître d’hôtel est un maître d’hôtel, un barman un barman, pas un aspirant acteur ou un étudiant en art.” Le service, prévenant sans être guindé, efficace sans être insistant, est ici un savant mélange de discrétion et de présence attentive. Lorsque Rogério Fasano affirme que son hôtel est un lieu de vie, à le voir bavarder jusqu’à une heure avancée de la soirée, entouré de ses amis et de quelques fidèles clients, on comprend qu’il ne s’agit pas d’un effet de communication. Que la différence de cet hôtel se vit, et ne tient pas seulement à sa sophistication feutrée ou aux prouesses culinaires réalisées par les chefs de ses restaurants.

São Paulo, le Tivoli, nouveau membre des Leading Hôtels of the World, ouvert en mars 2009, est un compromis idéal entre l’extravagance d’un établissement comme Unique ou le luxe raffiné et pointu des deux autres membres des Leading Hotels of the World que sont l’Emiliano et le Fasano. À côté du Hyatt et du Hilton, ouverts en 2002 dans le quartier d’affaires de Morumbi en pleine expansion, le Tivoli est avant tout un compromis d’élégance logis tique. Ce quatorzième rejeton de la chaîne portugaise a donc stratégiquement élu domicile à la frontière du quartier de Jardins et de l’Avenida Paulista, l’artère la plus affai rée de la ville. “Nous sommes un grand hôtel d’affaires de 220 chambres, explique Alberto Moane, directeur des ventes. Mais nous voulons donner une impression, une ambiance de boutique-hôtel et, en conséquence, offrir un service très personnalisé.”

EXECUTIVE FLOOR

Logé dans un immeuble construit il y a 25 ans pour l’ex-Sheraton, le Tivoli a su garder une touche 80’s, avec du mobilier noir et une piscine orange. Mais la touche novatrice se remarque surtout à l’executive floor, que l’on a associé à un restaurant, le Ventetres, au 23e et dernier étage, et qui domine l’Avenue 9 de Julho. “C’est que nous tenons à ce que les clients de l’hôtel et les Pau listes se rencontrent ; que se crée ici une vie sociale, une vraie”, poursuit Alberto Moane. Quant à l’esprit business, il se retrouve dans son essence et un peu partout, proposant notamment le dernier cri en matière de technologie ainsi qu’un executive lounge permettant, entre autres, de satisfaire en grand confort aux fastidieuses obligations des check in et des check out.

Malgré les remous économiques que connaît le monde actuel, la chaîne Tivoli n’a pas renoncé à débourser les 9 millions d’euros nécessaires à la rénovation du bâti ment de son nouvel hôtel. Pour ce qui concerne le groupe Fasano, après une ouver ture à Rio sous l’égide de Philippe Starck, en 2007, il ne semble guère être question d’abandonner ses deux prochains rejetons, qui devraient bientôt voir le jour au Brésil et en Uruguay. Côté famille Filgueiras, on s’active et se suractive pour tracer les plans d’un nouvel Emiliano à Paraty, dans une réserve naturelle au bord de l’eau. Business as usual, comme on dit en portugais.