São Paulo Mégalopole dans un Brésil qui monte

Ville tentaculaire, São Paulo compte officiellement 11 millions d’habitants. De fait, elle flirterait avec les 19, voire les 23 millions si l’on inclut sa grande agglomération. Dans tous les cas, il s’agit de chiffres fluctuants, difficiles à déterminer, car São Paulo bouge, avance, change, s’étend chaque année un peu plus… Pourtant, c’est elle, cette capitale économique qui, incontestablement, détient le record de “meilleure ville business” d’Amérique latine, mégalopole où ont lieu 85 % des salons et congrès tenus au Brésil. Au total, 90 000 événements annuels générant plus de 8 milliards de reais de recette (environ 3 milliards d’euros) par an pour 16,5 millions de visiteurs. Si l’État de São Paulo est le premier du Brésil en volume de population, avec 30 % de part, il figure aussi en tête dans les colonnes statistiques affichant la répartition du PIB national.

São Paulo est par ailleurs la 19e ville la plus riche du monde ; et les estimations la placent même à la 13e place en 2020. Si la croissance, évaluée à 80 % sur les treize prochaines années, continue sur sa lancée.

De l’élevage au commerce et à la finance

São Paolo est donc le cœur économique tangible d’un Brésil qui grimpe progressivement vers le statut de grande puissance industrielle. Aujourd’hui premier producteur mondial d’avions moyen-courriers, l’immense pays sud-américain est la quatrième puissance aéronautique de la planète. Autosuffisant en pétrole, il est aussi l’un des leaders mondiaux en biocarburants. Or noir donc, mais aussi or orange, si l’on peut dire, et qui vaut son pesant de litres, puisque le Brésil est également le premier producteur et exportateur mondial de jus d’orange.

L’État de São Paulo, au cœur des formidables succès brésiliens, trouve certes ses ressources dans l’agriculture et l’élevage, mais aussi dans les domaines des services, du commerce, de la technologie, de la recherche, de la finance et, évidemment, des affaires. Pour sa part, la mégalopole accueille pas moins de 26 universités et 146 écoles d’enseignement supérieur qui forment chaque année la majeure partie des jeunes diplômés du pays. Sans doute l’une des raisons pour lesquelles une centaine des 200 plus grandes entreprises de technologie y sont implantées et que la bouillonnante cité œuvre pour créer des bases solides en direction d’industries novatrices. Autre chiffre significatif : 63 % des entreprises internationales du pays y sont implantées.

Exit l’inflation galopante

“Malgré les remous créés par la crise financière, les investissements étrangers ne cessent de croître. São Paulo détient même la première place en termes de sérénité des investissements en Amérique Latine”, explique Marcel Solimeo, président de la chambre de commerce de São Paulo. Les investisseurs étrangers trouvent donc ici non seulement la porte d’entrée d’un véritable pays-continent de près de 200 millions d’habitants, mais aussi celles d’autres pays d’Amérique latine, comme le Chili ou l’Argentine. “Même si nous ressentons la crise à bien des niveaux, nous sommes moins touchés que l’Europe et les États-Unis”, poursuit Marcel Solimeo, qui, très actif à la chambre de commerce depuis 45 ans, jouit d’un recul suffisant pour analyser l’évolution de son pays et de sa ville. “J’ai été témoin des grandes difficultés traversées par le pays ; de l’inflation galopante, de nombreux plans économiques désastreux, et puis, finalement, du lent mouvement vers la stabilisation”, explique-t-il. Et si le Brésil pare à la crise en boostant ses exportations de matières premières et de produits alimentaires, comme le soja, le jus d’orange et la viande de poulet…, on ne peut pas vraiment dire que son système bancaire ait été significativement ébranlé. “Les grosses entreprises qui empruntaient leur argent à l’étranger se sont rabattues sur le Brésil, ajoute l’économiste. Car le pays ne s’est pas engagé dans des spéculations et des opérations dites toxiques et fonctionne sur un système bancaire très contrôlé. Résultat, même si nos taux d’intérêts restent excessivement élevés – de 13 %, on est récemment passé à 11 %, avec un objectif oscillant entre 5 % et 6 % pour les années à venir –, nos banques sont à même de prêter de l’argent. ” Autre facteur positif : la fin d’une inflation extravagante qui, dans les années 80, a carrément mis le pays à plat. “C’était presque comme dans l’Allemagne d’après-guerre, dit Ulisses Ruiz de Gamboa, historien. On comptait alors des taux d’inflation allant jusqu’à 8 % par mois. ” Dans ces conditions, et malgré des salaires indexés, personne ne pouvait emprunter… Et de poursuivre : “Jusqu’en 1994, l’inflation annuelle a pu atteindre des pics allant jusqu’à 20 %. Aujourd’hui, nous pensons qu’elle se stabilisera autour de 4 % à 5 %. ”

C’est précisément cette récente stabilisation qui a permis à la capitale économique de trouver ses marques. Car São Paulo n’est pas seulement une ville de banques, c’est aussi une cité d’architecture, de design, de création et de mode. “Lancée en 1996, la São Paulo Fashion Week a été un résultat direct des premiers balbutiements de la stabilité économique du Brésil, explique Gustavo Bernhoeft, porte-parole de la manifestation. Cette entreprise n’aurait jamais été possible avant. ”

Le succès de la Fashion Week, dont la couverture médiatique est telle que seul le football peut encore lui voler la vedette, a eu deux effets miracle : São Paulo s’est fait un nom sur la scène des “villes créatives” et a propulsé le Brésil dans un “monde économique innovant”. “Cela a permis de faire émerger le pays en tant que nation, poursuit Gustavo Bernhoeft. Un pays avec ses spécificités, non seulement comme exportateur de produits agro-alimentaires et de minerais ou encore comme producteur de pétrole et d’automobiles, mais comme cible pour investisseurs, une sorte de point de convergence entre créativité, innovation et business. ” Devenue l’une des cinq plus

importantes manifestation en matière de couture, avec celles de Paris, Milan, Londres et New York, la SPFW (São Paulo Fashion Week ) choisit un thème différent pour chacune de ses éditions. En 2009, la France, berceau de la mode, en sera la star. Clin d’œil à l’Année de la France au Brésil qui a lieu jusqu’au 15 novembre 2009, en réponse à l’Année du Brésil en France de 2005.

Bénédicte Salles et Matthieu Halbronn, deux Français installés à São Paulo depuis une dizaine d’années, peuvent témoigner des excellentes relations qu’entretiennent la France et le Brésil dans le domaine de la création. Constatant à leur arrivée que malgré la présence d’une importante communauté japonaise, la plus grande hors du Japon, on ne trouvait pas de futons à São Paulo, ils lancent leur Futon Company en 2001, enrobant du même coup le vénérable matelas d’habillages de soie sauvage aux teintes audacieuses et très tendance. Mais l’originalité de ce couple, c’est aussi d’avoir compris que São Paulo était une mine d’or pour tout ce qui concerne la création, et d’en avoir prolongé le filon jusqu’en France, vendant désormais les grands noms du design brésilien, comme Mendes da Rocha ou Ovo, sur leur site www.objekto.fr.

PME françaises à São Paulo

Par ailleurs, ces bonnes relations franco-brésiliennes poussent de plus en plus de PME françaises à mettre un pied à São Paulo ; et cela malgré les fortes mesures protectionnistes du gouvernement. “C’est que la demande de nouveaux produits au Brésil est bien réelle”, affirme Sueli T. G. Lartigue, directrice exécutive de la chambre de commerce française de São Paulo. D’autant que la classe moyenne grandissante, qui représente 22 % de la population et dont les revenus ont augmenté de 20 % depuis 2006, a stimulé la consommation. En 2008, celle-ci a cru d’environ 7 %. Et cela profite aux entreprises françaises, qui jouissent au Brésil d’une excellente image. “On compte environ 350 filiales d’entreprises françaises au Brésil, et beaucoup de franchises comme la Fnac, Carrefour, Leroy-Merlin ou Casino”, poursuit Sueli T. G. Lartigue. D’ailleurs, cette réputation de prestige et de qualité devrait encore se renforcer puisque, à l’occasion de l’Année de la France, 700 projets et événements labellisés verront le jour (Culturefrance.com) et que la chambre de commerce française organisera un forum économique en collaboration avec la mission économique.

Cependant, comme le souligne Sueli T. G. Lartigue, “mieux vaut avoir un projet très solide pour s’implanter ici”. Dans ce pays, il ne faut en effet pas compter sur les aides au développement d’entreprises, mais plutôt savoir composer avec de fortes taxations. Pourtant, de réels atouts existent. Ils font du plus grand pays d’Amérique latine, aux frontières de dix pays du continent sud-américain, avec en son cœur São Paulo, un monstre qui impressionne et qu’on aurait bien envie d’apprivoiser.