Singapour – La cité-État, nouvel Eldorado

Depuis le formidable rebond de 2010, la ruée vers Singapour est déclarée. Les expatriés et les investisseurs affluent vers ce centre stratégique tant au plan financier qu’industriel. Et aussi, de plus en plus touristique.

“Nous croulons sous les demandes d’informations et d’aide à l’implantation”, confient les services de l’ambassade de France et de la chambre de commerce française à Singapour. Rien de plus logique.Troisième place financière d’Asie, troisième pays le plus compétitif au monde1, troisième destination business du continent après la Chine et le Japon, Singapour est aussi, pour la France, la première destination export de l’ASEAN (Association des Nations du Sud-Est Asiatique). Il faut dire que ce bout de terre de 750 km2, aux confins de la Malaisie, a accompli un quasi sans-faute en matière d’économie depuis son indépendance en 1965.

Réussite éclatante
En effet, sa croissance moyenne tourne autour des 7 % par an depuis une quinzaine d’années et son niveau de vie y est équivalent à celui des pays les plus développés de l’OCDE. Mieux : 2010 a été marquée par une croissance exceptionnelle de 14,5 %, la plus élevée de la région et la deuxième du monde après le Qatar. Ce chiffre impressionnant s’explique par une grande ouverture commerciale, mais aussi par une stratégie axée sur les investissements directs étrangers.

Certes, en 2009, Singapour a subi la crise de plein fouet avec un recul de la croissance de -0,8 %, dû précisément à cette ouverture vers l’extérieur, mais la reprise des échanges, au niveau régional puis mondial, lui a permis de rebondir en beauté. “Bien sûr, un tel taux de croissance ne peut durer dans une économie mature, explique Michel Cywinski, directeur d’Ubifrance à Singapour, mais la reconstitution des stocks a effacé les pertes de 2009”. Pour l’année en cours, les estimations varient entre 4 et 7 % et la cité-État continue d’afficher un taux de chômage très faible, à 1,9 %. “Au plus fort de la crise, le pays a préféré investir dans la formation et puiser dans sa cagnotte plutôt que d’enchaîner les licenciements”, poursuit le directeur d’Ubifrance.

De sa position stratégique au coeur du Sud-Est asiatique, Singapour a su tirer parti pour attirer les entreprises et talents étrangers. Le nombre de multinationales qui y sont implantées dépasse aujourd’hui la barre des 7 000. Et la population, qui n’était que de 3,5 millions d’habitants en 2005, est récemment passée à 5 millions en raison d’une forte immigration dans un pays affichant un taux de natalité comptant parmi les plus bas du monde. “Singapour accueille 438 filiales françaises à ce jour”, dit encore Michel Cywinski.

Le nombre d’entreprises françaises “aidées” en 2009 aurait augmenté de 40 % par rapport à 2008. Les relations commerciales entre Paris et la cité-État sont souriantes et il ne faut pas oublier, entre autres exemples, que Singapore Airlines a été la première à opérer des vols sur l’Airbus A 380. Mais l’aéronautique n’est pas le seul secteur où les Français ont su s’illustrer. Celui des vins et spiritueux en est un autre, avec une recette qui s’est élevée à près de 450 millions d’euros en 2010, faisant passer la part de marché française à 2,4 %. “Un chiffre flatteur pour un pays qui se trouve à 10 000 kilomètres”, conclut Michel Cywinski.

La France jouit ici d’une image positive et elle a su se positionner dans tous les secteurs clés du pays, eux-mêmes de plus en plus nombreux. “Car Singapour est une économie très diversifiée, contrairement à ce qu’on pourrait croire ”, explique Gilles Bordes, conseiller financier au service économique de l’ambassade.

Industrie de pointe
Place majeure dans le monde et récemment sortie de la liste grise des paradis fiscaux fixée par l’OCDE, le secteur financier est important, représentant 11,2 % du PIB. Mais, parallèlement, son industrie manufacturière contribue à près du quart du PIB et Singapour est aujourd’hui le troisième centre de raffinage de pétrole au monde, après Houston et Rotterdam. “Alors même qu’il n’en sort pas la moindre goutte de son soussol”, relève encore Gilles Bordes. Ainsi l’activité portuaire reste-t-elle fondamentale : pour la petite histoire, Singapour, deuxième port du monde en termes de transbordement de containers après Shanghai, opère en un mois ce que Le Havre décharge en un an.

Symbole de Singapour, le Merlion, misirène mi-lion, aurait pu être aussi phoenix. Car Singapour ne cesse de renaître. Se renouvelant sans cesse, ses secteurs d’activités surfent sur les vagues les plus contemporaines.Aujourd’hui, la place est faite aux technologies de pointe et de l’information, aux industries électroniques, à la microélectronique, à la santé, à l’écologie et au tourisme. Seul un léger nuage voile les perspectives à court terme : “le pays doit faire face à un problème d’inflation, estimée à environ 4 % pour 2011”, constate Gilles Bordes. Cette menace, ainsi que la formation d’une bulle immobilière sur le marché privé – les prix ont augmenté de près de 20 % depuis la reprise fin 2009 – , ne semblent guère décourager les Français de rester à Singapour, voire carrément de s’y établir. “En 2005, ils n’étaient que 3500. Aujourd’hui, ils sont près de 10 000”, confie Carine Lespayandel, directrice de la chambre de commerce française de Singapour. Environ un millier de Français s’installe chaque année dans la cité État. “Ce qui les attire, ce sont d’abord les taux de croissance phénoménaux ; mais aussi le fait que le pays soit très ouvert sur l’extérieur ; que son PIB est bien diversifié et qu’il bénéficie d’un régime stable”, poursuit la directrice.

Industrie de pointe

1 ) Avec sa forme de lotus dessinée par Moshe Shafdie, l’ArtScience Museum est comme une main ouverte qui accueille le visiteur au Marina Bay Sands, nouvelle icône touristique de Singapour.
2 ) La Stadium MRT Station, inaugurée en 2010, illustre l’expansion d’un réseau de transport qui suit la courbe de croissance de la population.

Pour asseoir son prestige, cette plaque tournante de l’Asie du Sud-Est parie sur la culture et l’éducation, domaines où la France assure là aussi une forte présence. “L’émergence d’institutions de haut niveau comme l’ESSEC, l’INSEAD ou l’EDHEC va se poursuivre avec l’arrivée d’un campus de l’université Panthéon-Sorbonne consacré au droit international”, dit aussi Carine Lespayandel. Excellence académique et haute qualité de vie semblent aller de pair : tout ici n’est que confort, sécurité, absence de problèmes climatiques ou de pollution, mais aussi foisonnement d’opportunités pour les PME. “Le gouvernement a identifié des niches pour attirer les talents et les grandes sociétés étrangères. Ce qui génère de nombreuses possibilités pour les petites entreprises”, ajoute la directrice de la chambre de commerce française. Singapour, qui investit dans la recherche et le développement à hauteur de 3 % de son PIB, parvient aussi à séduire les cerveaux étrangers en implantant des pôles comme ceux de Biopolis et Fusionopolis, dédiés aux nouvelles technologies et à la santé.

Développements futuristes
Pourtant, ces clusters ne représentent qu’une part infime des efforts déployés par la cité-État. Car celle-ci compte aussi s’imposer comme destination touristique. 2010, année faste, a vu l’inauguration de deux grands complexes casino : le Resorts World, sur l’île de Sentosa, et le Marina Bay Sands, sur une langue de terre gagnée sur l’eau et qui porte désormais le nom de Marina Bay District. Ce futuristissime resort a déjà valeur d’icône. Au sud de la ville, dans le prolongement du quartier historique, ses trois tours de 57 étages, couronnées d’une longue terrasse qui les relie entre elles et où s’alignent piscines, bars et palmiers, accueillent un hôtel de 2 561 chambres, un vaste mall de luxe, une cinquantaine de restaurants et cafés, 120 000 m2 d’espaces événementiels, des salles de spectacles, un musée en forme de lotus ouvert, et bien sûr, un casino.

Avec l’arrivée du Marina Bay Sands, d’autres nouveautés ont vu le jour, à l’instar du Fullerton Bay Hotel, mais aussi les tours de bureaux du Marina Bay Financial Center dont les silhouettes bleues devraient être entièrement achevées en 2013. Mais d’ici là, le Marina Bay District aura encore bien changé. À terme, on y trouvera six stations de métro, un terminal de croisière, des immeubles de standing et le Garden by the Bay, jardin botanique de 101 hectares qui ouvrira progressivement ses portes à partir de 2012. Ses deux serres hallucinantes, à la pointe des nouvelles technologies environnementales, et ses structures en forme d’arbre seront accompagnées d’espaces où, comme partout à Singapour, on pourra faire son shopping et se restaurer.

Stratégie culturelle
Ce somptueux déploiement d’attractions culturelles, de musées et d’universités procède probablement plus d’une stratégie d’expansion que d’une véritable soif de savoir. Qu’importe : Singapour ne veut plus se contenter d’être un hub aérien et portuaire, et se donne les moyens de sa réussite. Ce qui ne saurait déplaire à la France. “Le groupe Bouygues est actuellement à la tête d’un consortium ayant gagné l’appel d’offres pour la construction d’un futur stade de 55 000 personnes, le Sport Hub Singapore”, conclut Carine Lespayandel, tout en soulignant que “la principale force de Singapour est son côté visionnaire”.

Stratégie culturelle

The Shoppes at Marina Bay Sands, gigantesque mall où toutes les marques de luxe sont représentées, interpellera à coup sûr les accros du shopping les plus pointus. Juste à côté, une boutique Vuitton vient d’ouvrir dans l’un des deux “Crystal Pavilions”, bâtiments de verre posés sur la baie.

“C’est en 2005 que le projet Tourism 2015 a été lancé”, explique Oliver Chong, directeur conventions et meetings du Singapore Tourism Board, qui précise que l’objectif est d’atteindre les 17 millions de visiteurs et les 30 milliards de dollars singapouriens en recettes touristiques, soit plus de 16 milliards d’euros. L’affaire est ambitieuse certes, mais tout à fait réaliste. Car le défi touristique que s’est lancé la Cité du Lion devrait être relevé haut la main. Le retour sur investissement du Marina Bay Sands, dont on estimait qu’il prendrait huit ans, aurait déjà atteint les 40 % à 50 % depuis son ouverture. Et cette réussite peut s’appuyer sur un tremplin de taille : l’aéroport de Changi, avec ses 42 millions de passagers annuels et ses 5 200 vols hebdomadaires vers plus de 200 destinations. “2010 a battu des records, avec 11,6 millions d’arrivées étrangères et 18,8 milliards de dollars de recettes”, reprend Oliver Chong. Singapour vise les 24 milliards de dollars – 13 milliards d’euros – en 2011. “La transformation radicale de notre ville nous a mis sur la voie de nos objectifs 2015”, conclut le directeur.

Le vrai secret de Singapour : en garder toujours pour la suite. La future National Art Gallery attire déjà les regards. La première pierre a été posée en début d’année et ce musée dédié à la culture de l’Asie du Sud-Est ouvrira en 2014 dans l’ancienne Cour suprême rénovée par les soins du Français Jean-François Milou. Pour patienter, on pourra toujours faire un tour du côté des tables tout juste ouvertes d’un Guy Savoy, d’un Daniel Boulud ou d’un Joël Robuchon qui attirent le tout Singapour.