Suisse : Gstaad, au-delà du chic

Des boutiques de luxe et des résidents fortunés : c’est ça, Gstaad, dans l’inconscient collectif. Mais par delà l’infinie richesse qui se dégage de la destination, le village star de l’Oberland bernois dévoile une image de la Suisse intemporelle, celle des cimes enneigées et des chalets chaleureux, des vaches aux cloches sonnantes et des fromages d’alpage.

Gstaad
Parés de vieux bois retravaillés, les chalets de Gstaad reproduisent à leur façon l’habitat rural. Mais à l’intérieur, quel luxe avec souvent deux, voire trois sous-sols abritant piscine, salle de cinéma et spa !

Reportage Olivier Darmon. Photos Alain Parinet.

Est-il bien raisonnable de suspendre une passerelle entre les sommets d’un glacier situé à 3 000 m d’altitude ? A priori non. Mais c’est ce qui fait tout l’attrait du pont suspendu Peak Walk ! Franchissant le vide, cet ouvrage métallique long de 107 m et large de 80 cm garantit de belles sensations. Le visage balayé par la neige, les visiteurs s’agrippent instinctivement aux garde-corps lorsque la passerelle oscille sous les rafales de vent. Inauguré en 2014, ce pont de singe high-tech constitue l’attraction de Glacier 3000, la station aménagée sur le glacier des Diablerets, à 20 minutes de Gstaad. Avec ses 25 km des pistes de toutes les couleurs, son Fun Park dédié à la luge, ses itinéraires de ski de fond, ses randonnées pédestres ou en traîneaux à chiens, le site est un terrain de jeux idéal pour les groupes incentive, que les participants soient  skieurs ou non.

Cerise sur le gâteau : la station de téléphérique qui conduit au glacier abrite un restaurant gastronomique au nom de Mario Botta, l’architecte suisse de ce balcon design sur la mythologie alpine, auteur également du musée d’art moderne de San Francisco et de la cathédrale d’Évry. Au menu : spécialités locales et vue panoramique sur les prestigieuses montagnes des Alpes comme l’Eiger, “ l’Ogre”, sommet légendaire de l’Oberland Bernois à la face nord si redoutable et Graal de tous les grimpeurs.

gstaad, glacier 3000
Surmontant les Diablerets, à 20 minutes de Gstaad, le domaine de Glacier 3000 offre le grand frisson aux amateurs de haute montagne avec, comme grande attraction, son pont suspendu Peak Walk.

Au restaurant Botta, privatisable jusqu’à 140 hôtes, les plus curieux pourront préférer le refuge l’Espace, à 45 mn de marche sur le glacier. La piste, tracée au cordeau, large et damée du matin, ondule dans un grand blanc festonné de cols, d’arêtes et de crêtes. Les cristaux de glace scintillent, la poudreuse craque sous les pas. Le faible dénivelé du parcours n’exige guère plus d’effort que de remonter le boulevard Saint-Germain à Paris. “Ne pas quitter la piste, crevasses !”, avertissent néanmoins les panneaux jalonnant le trajet. Un éperon rocheux se dresse en bout de piste. Révélateur de l’effroi que suscita la montagne, la légende locale l’a surnommé la “quille du diable”. Le refuge est niché à quelques dizaines de mètres de là, sur une plateforme arrimée à la roche. Prolongée d’une terrasse en bordure de falaise, la petite cabane de bois héberge à l’intérieur cinq tables prises d’assaut par des clients à la mobilité hasardeuse, engoncés dans leurs combinaisons et lestés par leurs chaussures de ski.

  • Snow bike, freeride ou, plus classiquement, promenades en raquettes ou en traîneau à chiens : 
Gstaad propose toutes les activités en grand blanc.
  • Se posant dans la poudreuse immaculée, un avion des neiges conduit ses clients fortunés à l’assaut des pistes.
  • Pont suspendu Peak-Walk.

Rösti au refuge

Dans un local format mouchoir de poche, Inge et Roland mitonnent leurs plats avec talent et gentillesse. La convivialité est de mise, les hôtes partageant les tables et les conversations. Michael, attablé devant un rösti – la fameuse galette de pommes de terre, spécialité de la région – est un habitué de Glacier 3000. Pilote et instructeur de Swiss Helicopter, il vient d’y transférer des clients. “L’aménagement du glacier à partir des années 2000 a permis de pallier les enneigements insuffisants, mais aussi de prolonger la saison”, explique-t-il. Sa compagnie, pourvue d’une flotte de 35 hélicoptères, est adaptée au transport de groupes. “Aux alentours, cinq glaciers permettent l’atterrissage : on peut y organiser un pique-nique, un apéritif, voire un parcours de golf ! À Gstaad, notre clientèle d’habitués pratique l’héliski, tandis que les amateurs de freeride dans la poudreuse vierge peuvent descendre plusieurs sommets dans la même journée, accompagnés d’un moniteur ou d’un guide de haute montagne”, précise-t-il.

Gstaad, la station préférée des grandes fortunes, alimente les fantasmes bien qu’elle se fasse plutôt discrète. Un supermarché, une patinoire d’extérieur, un cinéma au charme désuet… Rien, de prime abord, ne signale un haut lieu de la gentry. Un indice cependant saute aux yeux : l’imposante silhouette du Gstaad Palace qui, tel un suzerain examinant la loyauté de ses vassaux, toise les chalets du bourg. Érigé sur une éminence, l’hôtel d’inspiration médiévale ne cherche pas à se fondre dans le paysage, mais à lui imprimer son sceau. Il évoque un château qu’on pourrait qualifier de “disneylandesque”. Mais nul doute que Sa Majesté et ses tourelles crénelées produisaient leur petit effet sur les touristes des Années Folles, tous nourris d’une littérature exaltant la “magie de la montagne”.

Depuis l’ouverture de l’hôtel en 1913, tout a changé dans cette paisible bourgade adoubée par le gotha. Dans les années 50. Louis Armstrong, Maurice Chevalier et Ella Fitzgerald s’y produisent ; on y croise Elisabeth Taylor et Richard Burton, Sophia Loren ou Grace Kelly. Simultanément, les parents dont les enfants étudient au Rosey, le prestigieux internat des bords du lac Léman, y font construire une résidence secondaire pour être proche de leur progéniture lorsque l’institution transplante son “campus d’hiver” à Gstaad, contribuant ainsi à engendrer de nouvelles générations d’aficionados de la station alpine.

S’aventurer à qualifier Gstaad de bling-bling est la bourde à éviter. Plutôt “glamour authentique”, nous a-t-on repris. C’est noté. Louis Vuitton, Cartier, Prada, Hermès ou Bugatti, les enseignes de la rue piétonne baptisée “La Promenade”, peuvent assurément se prévaloir de savoir-faire dûment tarifés. I Love Gstaad, le magazine de l’office du tourisme, distille à loisir les interviews des amoureux du village : Roman Polanski, Julie Andrews, Sean Connery, le prince Albert de Monaco…

Discrétion assurée

Mais, pour le reste, la discrétion est de rigueur. “C’est l’une des raisons du succès durable de la destination, note Anjte Buchs, de Gstaad Tourism. Ici, les célébrités sont assurées d’avoir la paix, personne ne viendra les importuner en quémandant un selfie ou un autographe.” Se montrer ne fait pas partie du jeu, l’essentiel de la vie sociale se déroulant dans les chalets : de cosys pied-à-terre entre 300 et 3 000 m2 nichés dans les hauteurs du bourg, dont l’harmonie paysagère est préservée par un règlement d’urbanisme draconien.

Côté activités, la station et ses environs totalisent 220 km de pistes, dont certaines praticables en nocturne. Cependant, prenant acte qu’un vacancier sur trois ne skie pas, Gstaad a développé une palette d’alternatives : promenade en raquettes, escalade, initiation au curling ou au snow bike, survol de la région en montgolfière, nuit dans un igloo. Mais les groupes corporate y trouvent aussi prétexte à de belles excursions. À trois kilomètres au nord, le bourg de Saanen, l’un des plus authentiques du coin, invite à musarder dans ses ruelles bordées de chalets anciens et à pousser la porte de son église du XVe siècle, célèbre pour sa tour romane octogonale et ses fresques couvrant l’ensemble du chœur. Son acoustique parfaite l’a hissé au rang d’épicentre du festival Yehudi Menuhin – qui se tient de la mi-juillet à début septembre –, que le chef d’orchestre, résident de Gstaad, fonda en 1957.

Image romantique

À proximité, installé dans un chalet du XVIe siècle, le musée du paysage restitue les divers aspects de la vie rurale d’autrefois, fondée sur l’élevage et la production de fromage. Exposés aussi : des papiers découpés composant des tableaux d’une grande finesse inspirés par l’univers alpin. La tradition remonte au XVIIe siècle et aux “canivets” fabriqués par les religieuses pour réaliser des images pieuses à la manière de dentelles. Cette activité peut faire l’objet d’ateliers animés par un artiste.

Saanen, musée
Le musée du paysage de Saanen expose la vie rurale et l’artisanat local.

La gastronomie tient également une place importante à Gstaad, où les restaurants sont légion. La plupart proposent bien sûr des plats à base de fromage d’alpage régional bénéficiant de l’appellation d’origine contrôlée Alpkäse. Au menu : fondues, raclettes et viande séchée, à consommer avec la moutarde locale à base de compote de cerises. Affiné deux ans ou plus, et alors plus corsé et plus sec, l’Alpkäse est renommé Hobelkäse et se déguste tel quel, à l’apéritif, rapé en fines lamelles appelées rebibes. La coopérative des producteurs locaux a aménagé son site d’affinage dans le sous-sol d’un château d’eau afin de bénéficier toute l’année d’une température stable, autour de six degrés. L’espace se privatise pour un apéritif pédagogique et gourmand dans l’environnement unique de 3 000 meules de 10 kg entreposés sur six mètres de haut.

L’homogénéité architecturale exigée par la station soutient son souhait de projeter une image romantique de la Suisse, avec ses chalets, ses vaches et son folklore. Willi Bach est un des acteurs de cet autre Gstaad. Cet éleveur d’une trentaine de Simmental, la race locale à la robe pie star des pubs des tablettes de chocolat au lait, reçoit volontiers les groupes dans sa ferme pour évoquer les traditions du métier telle la transhumance. Une ambiance festive accompagne les troupeaux fleuris, défilant dans le village équipés de leurs cloches avant de rejoindre les alpages. En attendant l’estivage, Willi a suspendu sa collection de cloches telle des trophées en façade de sa maison. Des modèles de toutes tailles, certaines pesant cinq kilos et sonnant comme un bourdon : “Chacune étant accordée différemment, je les choisis très soigneusement. La sonorité du troupeau livre l’identité du fermier, raconte Willi. À l’oreille, on sait tout de suite qui est sur la route.
Les cloches composent la musique de notre profession, celle qui parle à notre cœur.

Avec des confrères et quelques artisans locaux, Willi s’attache à faire apprécier un Gstaad dont on parle moins, celui de l’écotourisme, loin des trompettes de la renommée. Son amour du pays suggère la Suisse idyllique telle que décrite par les voyageurs du XVIIIe… Le monde pastoral, l’amplitude des paysages, l’alpage piqueté de forêts d’épicéas et de bois de mélèze parsemé de génépis et tapissé de campanules : la félicité rurale célébrée dans Heidi, roman publié en 1882 et devenu l’étendard de la pureté montagnarde suisse d’avant la révolution industrielle. Bien avant les magazines people.