Tahar Ben Jelloun : écrire c’est voyager

Loin de l’esprit bohème qu’on pourrait attendre de la part d’un artiste, l’écrivain et peintre Tahar Ben Jelloun préfère que ses déplacements soient planifiés, organisés. Pour être sûr de pouvoir consacrer tout son temps à ses occupations professionnelles, mais aussi aux belles rencontres.

© Jean-Arnaud Dyens

« Finalement, je suis un grand voyageur à mon insu, car je déteste les transports. Ou plutôt tout ce qui se passe avant le voyage : commander un taxi, aller à l’aéroport, passer la sécurité, enlever ses chaussures… ça devient pénible à la fin. Après, une fois dans l’avion, je m’en fous. J’aime bien, j’ai confiance, même lors d’une grosse tempête comme celle que j’ai pu connaître un jour entre Milan et Paris. Ça secouait très fort et moi j’étais là, tranquille, à lire mon journal, tandis que la dame à côté – une Méditerranéenne démonstrative – hurlait de terreur… Je prends tellement d’avions que je suis capable d’en reconnaître les bruits, ceux des Airbus par exemple, surtout au décollage. De toute façon, une fois en l’air, je travaille. Comme toujours, j’écris. Que ce soit des lignes pour un roman en cours ou un article pour un journal. D’ailleurs, si je voyage, c’est pour mon travail, à de rares exceptions près. Ce qui me donne l’occasion magnifique de parcourir le monde, une conférence ici, une lecture ailleurs. Je fais d’abord ce que j’ai à faire, et puis, de temps en temps, je prolonge mon séjour comme par exemple au Pérou ou en Chine, pour découvrir le pays, voir les gens. J’ai ainsi rencontré des êtres exceptionnels, des gens comme Oscar Niemeyer ou Umberto Eco avec qui je suis devenu très ami, mais aussi des poètes ou des artistes pas forcément connus. C’est très enrichissant, il y a comme ça des choses qui laissent des traces, cette diversité humaine ; même si je ne suis pas très optimiste et ne trouve pas, d’une manière générale, l’humanité particulièrement sympathique.

J’ai rencontré des êtres exceptionnels, des gens comme Oscar Niemeyer ou Umberto Eco

Je me déplace beaucoup, énormément même, mais je ne suis pas bohémien du tout. Je suis même tout l’inverse, il faut que ce soit organisé, planifié, réservé : le taxi, l’hôtel, tout. J’assimile ces choses qu’il faudrait faire au dernier moment à une perte de temps. Pour les hôtels, c’est pareil. Je les préfère confortables, mais surtout efficaces ; à l’image de ce qu’on peut trouver dans les grands hôtels de chaîne. Je ne descends ainsi que très rarement dans des petits établissements de charme, et encore moins dans des palaces. Je ne me sens pas à l’aise dans un palace. Parce que c’est trop, trop de luxe ; trop de tout en fait. Je me souviens par exemple, lorsque j’étais jeune, 28-30 ans, d’avoir été logé au Ritz de Madrid à l’occasion d’une émission de télévision. C’était extraordinaire. Sauf que le lit était bien trop haut et que j’avais le vertige là-dedans. Alors, j’ai préféré dormir par terre. C’est sans aucun doute parce que je viens d’une famille très modeste.

J’ai fait des voyages extraordinaires, notamment un reportage en 1974 à La Mecque pour le journal Le Monde, lorsque j’étais journaliste pigiste. Depuis, c’est presque devenu banal, mais à l’époque ça ne se faisait pas et cela a fait grand bruit dans la presse internationale. Mais ce que j’aime par-dessus tout, c’est la Méditerranée, l’espèce de familiarité qui y règne, le mode de vie, la facilité. Et la table aussi,en Italie par exemple, où le plus petit bistrot de rien du tout sert une cuisine formidable. Ce qui n’est pas le cas en France où il vaut mieux choisir un bon restaurant. Mon plus beau voyage, peut-être, c’était d’ailleurs en Italie, sur la côte Amalfitaine qui est pour moi la plus belle côte du monde. Mais j’étais amoureux, alors… »

Propos recueillis par Serge Barret

SES DATES CLÉS

1947 : Naissance à Fez.

Juillet 66 : Prison militaire au Maroc pour des raisons politiques pendant 18 mois.

1971 : Arrivée à Paris.

1987 : Naissance de sa fille et prix Goncourt pour son roman La Nuit Sacrée.

2008 : élu à l’académie Goncourt.