Vienne: la modernité inventée

Pour les opérations incentive, la visite de Vienne constitue un séjour à haute plus-value culturelle, les participants pouvant appréhender à cette occasion un débat fondateur de la modernité. “La Vienne impériale reste, bien sûr, le grand classique, remarque Petra Pardjo- Grammel, directrice incoming de l’agence réceptive Mondial, cependant l’aspect Sécession fait partie intégrante de la découverte architecturale, point fort de la ville, même si, en termes d’Art nouveau, Prague ou Budapest bénéficient de monuments plus nombreux.” La meilleure façon d’aborder ce grand mouvement de contestation artistique que fut la Sécession viennoise, fondée en 1897, est peut-être de commencer la découverte de la ville par la Ringstrasse. On a ainsi sous les yeux le modèle de tout ce que les protagonistes de la Sécession ont récusé : université Renaissance italienne, hôtel de ville néogothique (Rathaus), Parlement d’inspiration grecque (Reichsrat), théâtre baroque (Burgtheater), mais aussi Académie des beaux-arts, Opéra, Bourse, musées et immeubles d’habitation aux allures de palais ducaux. Bref, un art ostentatoire, une architecture d’apparat dont l’esthétique tout absorbée par le culte du passé néglige les nécessités fonctionnelles et fait l’économie du potentiel créatif de la nouvelle vague des artistes contemporains.

Des Sécessionnistes Radicaux

“À chaque époque son art, à l’art la liberté” : la devise des sécessionnistes prône un art libéré de l’éclectisme, un art “nouveau” tel qu’il émerge en Allemagne, aux Pays-Bas ou en France, un art régénéré par la contribution des jeunes artistes viennois. “Notre art n’est pas un combat des artistes modernes contre les anciens, mais la promotion des arts contre les colporteurs qui se font passer pour des artistes et qui ont un intérêt commercial à ne pas laisser l’art s’épanouir. Le commerce ou l’art, tel est l’enjeu de notre Sécession. Il ne s’agit pas d’un débat esthétique mais d’une confrontation entre deux états d’esprit”, lit-on dans le numéro un de Ver Sacrum (Le printemps sacré), la revue du groupe.

“Vienne étant une destination connue, la demande de séjours différents existe, précise Gerda Maria Knapp, directrice associée incentive de l’agence réceptiveTop Travel. La nature du groupe est déterminante. S’il s’agit de concessionnaires séjournant avec leurs épouses, la Vienne impériale va remporter les adhésions. En revanche, la Sécession a toutes les chances de combler un groupe de jeunes vendeurs.” Essentiellement urbaines, les grandes étapes de la Vienne fin de siècle passent par des bâtiments publics et privés, des cafés, des musées ou des stations de métro… l’occasion d’explorer l’univers des architectes Otto Wagner ou Adolph Loos, des peintres regroupés autour de Klimt, président du groupe Sécession, et d’une poignée de graphistes et d’artisans d’art dont les réalisations ont durablement inspiré le XXe siècle.

En toute logique, cette découverte commence par le pavillon de la Sécession construit en 1898 par Joseph Olbrich dans l’intention d’offrir “aux amoureux des arts un refuge calme et élégant”. À deux pas du Ring, le bâtiment, financé par des mécènes issus de la grande bourgeoisie industrielle, se distingue par une façade d’une blancheur immaculée et un dôme composé de feuilles de laurier célébrant l’Art nouveau. Sa destination, présenter la production des sécessionnistes, le conduit à adopter un plan intérieur libre pour sa salle principale, vaste plateau adaptable aux figurations de chaque exposition par une conception modulaire à base de parois mobiles, principe novateur et significatif de l’attention que porteront les artistes à la présentation des oeuvres. Un parti pris qui en fait aujourd’hui un lieu facilement personnalisable, privatisé pour des cocktails, dîners ou lancements de produits.

C’est ici qu’est exposée la frise Beethoven réalisée en 1902 sur le thème de la Neuvième symphonie, oeuvre majeure de Klimt qui, en se développant sur 34 mètres et trois parois, place le spectateur “dans” l’oeuvre pour le happer, dispositif d’adaptation en image d’une oeuvre musicale. Le principal de l’oeuvre de Klimt est rassemblé un peu plus loin, au sud-est de la ville. Le Belvédère, époustouflant ensemble baroque de deux palais commandés par le prince Eugène de Savoie, abrite la plus grande collection de toiles de Klimt au monde, dont Le Baiser, sublimation sensuelle de la passion amoureuse par un couple agenouillé sur un parterre fleuri, qui semble léviter, transporté par une harmonie fusionnelle. L’érotisme du chef de file des sécessionnistes est puissant, comme le fut aussi celui de son ami Egon Schiele, dans une veine plus crue, comme on peut l’observer au Leopold Museum, au coeur du Museums Quartier, l’un des plus grands complexes culturels du monde installé sur le site des anciennes écuries impériales de la Ringstrasse. Ses nus qui ont choqué lui valurent d’ailleurs un court séjour en prison. Mais le maître de l’expressionnisme autrichien ne saurait se réduire à ce pan de son oeuvre. Traversé par une sensibilité exacerbée, l’artiste, emporté par la grippe espagnole à 28 ans, avait trouvé son style quelque dix ans plus tôt : la transcription d’une intériorité angoissée par des positions excentriques du corps, des visages aux traits déformés et grimaçants, troublant durablement le spectateur. Tout comme les oeuvres d’Oskar Kokoschka, baptisé “le sauvage en chef ”, autre génie précoce de l’expressionnisme.

Les cafés, centres culturels

Ce microcosme de l’avant-garde artistique lié par une sensibilité commune se découvre et s’apprécie en échangeant dans l’atmosphère feutrée des cafés viennois, à l’époque une institution sans égale pour se tenir informé, comme en témoigne Stefan Zweig, lui aussi client assidu de cette époque. Dans un bon café de Vienne, on trouvait les journaux et revues d’art du monde entier : “Rien n’a peut-être contribué davantage à la mobilité intellectuelle et à l’orientation internationale de l’Autrichien que cette facilité qu’il avait de se documenter amplement au café sur tous les événements et de les discuter dans un cercle d’amis.Tous les jours nous y passions des heures et rien ne nous échappait.” Des centres culturels donc, et pour l’essentiel toujours en activité. Le café Central est aujourd’hui aussi bondé qu’à l’époque où Freud, Zweig ou Trotski le fréquentaient. Le répertoire du pianiste maison, des valses aux standards de Trenet ou de Michel Legrand (Les parapluies de Cherbourg !), se perd dans le brouhaha des 17 à 77 ans : lycéens, étudiants, touristes ou collègues venus ici partager un verre de gespritzter. Il y a toujours foule dans les cafés viennois où les habitués réservent leur table comme au restaurant en France.

Schiele, Klimt et Kokoschka se retrouvaient au café Museum réalisé par Loos en 1899 et, plus tard, à l’American Bar, autre oeuvre de Loos inaugurée en 1909, café minuscule celui-ci, mais dont le concepteur a réussi à augmenter visuellement la surface par un jeu de miroirs autour d’un plafond à caissons. “La plupart de ces établissements sont privatisables pour un déjeuner, un goûter ou un dîner, indique Gerda Maria Knapp, directrice associée incentive de l’agence réceptive Top Travel. Le café Central se trouvant au rez-de-chaussée du palais Ferstel (1860), lui aussi privatisable, des combinaisons sont possibles ; nous utilisons souvent sa cour intérieure, très agréable à la belle saison.”

Adolf Loos se livrera à une critique farouche de l’esthétique du Ring. “Ces palais (…) ne sont même pas constitués du matériau dans lequel ils sont fabriqués. Ils donnent l’illusion d’être bâtis tantôt en pierre, comme les palais romans et toscans, tantôt en stuc comme les édifices baroques de Vienne.” Or, ils sont érigés de briques, parés d’ornements en ciment cloué… “Une démarche de parvenu, déplore l’architecte, inauthentique : l’individu qui se fait passer pour plus haut qu’il n’est s’appelle un escroc.” Très critique également de l’Art nouveau tel qu’il est mis en oeuvre par la Sécession, Loos le radical construira peu à Vienne, sinon des villas et un bâtiment qui suscita des commentaires acerbes : l’immeuble de la Michaelerplatz. Abritant une banque, la Looshaus, comme on l’appelle aujourd’hui, frappe par sa façade lisse en rupture avec le traitement du rez-de-chaussée et de l’entresol. Partisan de la vérité des matériaux dont la noblesse se suffit à elle-même sans qu’il soit besoin d’en rajouter, Loos est le pilier de l’architecture moderne et de sa démarche constructive se déployant de l’intérieur vers l’extérieur, pour des espaces à vivre de qualité, en résonance avec leur destination.

Culte de l’efficacité fonctionnelle

Parmi ses contemporains, le seul architecte trouvant grâce à ses yeux reste Otto Wagner qui, dans la seconde partie de sa carrière, s’attache à la fonctionnalité des bâtiments. L’architecte a beaucoup construit à Vienne, dont la Caisse d’épargne de la Poste, sobre façade de marbre abritant des espaces intérieurs rationnels. Ainsi sa salle des guichets sous verrière, nimbée d’une lumière zénithale, concourt-elle au bien-être des déposants, sa transparence signifiant sans ambiguïté qu’il s’agit-là d’un établissement digne de confiance.

C’est ce même souci “moderne” d’adapter l’édifice à sa fonction qui a présidé à la conception de l’église Saint-Léopold où de nombreux détails ont intéressé l’architecte : un sol auquel il a imprimé une légère déclivité afin que l’ensemble des fidèles bénéficient d’une bonne visibilité, un éclairage naturel exclusivement latéral de manière à éviter l’éblouissement, une acoustique soignée, etc. Ces qualités d’usage se retrouvent dans les stations de métro qu’il dessina. L’une d’elles fut érigée spécialement pour la famille impériale à l’occasion de l’inauguration du Stadtbahn. Le Hofpavillon (pavillon de la Cour) qui servit une seule fois est privatisable, comme la première villa qu’il construisit en 1886, maison “de campagne” aujourd’hui dans le XIVe arrondissement. D’inspiration Renaissance, elle n’a pas la pureté de ses oeuvres ultérieures, mais la magie opère : on peut renouer ici avec les fastes de la grande bourgeoisie au tournant du XXe siècle en y organisant un bal costumé. “Le bal, la valse, restent un incontournable du séjour, constate Gerda Maria Knapp, le thème peut être celui des années 20, mais nous avons l’embarras du choix. Vienne abrite le plus grand fabricant et loueur de costumes d’Europe, Lambert Hofer. Cette maison, fondée en 1862, a fourni les costumes d’une quantité innombrable de films d’époque, dont les fameux Sissi, les vrais, avec Romy Schneider !”

Le passé impérial de la cité n’est donc jamais loin. Un séjour sur le thème de la Sécession n’empêche pas de découvrir la partie baroque de la ville. Jusqu’en juin, la grande exposition consacrée à Alfons Mucha au palais du Belvédère fournit l’occasion rêvée de confronter l’Art nouveau à un édifice majeur de l’architecture baroque.