Zurich : recyclages en série

“ Zurich, ville en mouvement” : le slogan surprendra certainement ceux qui imaginent encore la capitale économique de la Suisse comme une métropole replète, discrète comme un secret bancaire, où l’animation ne serait confiée qu’aux seuls clapotis de l’eau pure du lac. Étrange cliché pour une ville qui, au début du siècle dernier, vit naître le Cabaret Voltaire et le mouvement Dada, et où les charmes intérieurs ne se cantonnent plus, depuis longtemps, aux ors des maisons de corporations. Car Zurich n’a rien d’une ville immobile, ni même conservatrice. Pour s’en convaincre, il suffit d’obliquer vers le sud, tram 13, station Utobrücke. Dès la sortie de la rame, un sol scintillant de paillettes diffuse la bonne nouvelle : il y a du nouveau dans l’air. Son nom : Sihlcity, vaste complexe développé par le promoteur Karl Steiner AG, financé – pour près de 400 millions d’euros d’investissement – par Crédit Suisse et Swiss Prime Site, et conçu par l’architecte Theo Hotz.

Une ancienne usine de papier

Un vaste chantier achevé en mars 2007 sur ce qui fut autrefois le site de production du Sihlpapier, un papier transparent haut de gamme dont la ville se fit une spécialité durant près d’un siècle et demi. Les cohortes ouvrières sont aujourd’hui remplacées par la foule des chalands partis à l’assaut des magasins, multiplexes, restaurants, bars, boîtes et spas répartis sur les 100000 m2 du nouveau quartier, qui se présente volontiers comme une “mini-metropolis” ou une “ville dans la ville”. Postmodernité oblige, on a évidemment conservé de l’époque industrielle les plus charmants vestiges, comme le grand bâtiment en brique de la Papiersalle et surtout une cheminée verticale de 60 mètres de haut que les guides et les plaquettes de promotion du quartier déclinent sous toutes les coutures.

Cette version locale de la tour Eiffel – on fait ce qu’on peut…– n’est cependant pas le seul symbole iconographique des lieux, qui imprime effectivement dans la rétine des visiteurs d’autres souvenirs marquants comme le grand escalier vermillon du multiplexe Arena ou encore les astucieux jeux de lumières et enchevêtrements d’escalators du centre commercial, qui rehaussent quelque peu un parc d’enseignes qui n’a, pour être honnête, rien de révolutionnaire. Mais à une époque où les vertus du décorum tiennent une part essentielle dans le plaisir du shopping, l’apparition de Sihlcity comblait visiblement un véritable besoin : inauguré le 22 mars dernier, l’endroit avait déjà reçu, au soir du 26, la visite de près de 200000 curieux.

Sihlcity n’est pourtant pas la première opération de réhabilitation de site industriel lancée – et réussie – à Zurich. La ville s’est même brillamment illustrée dans les années 90 avec le remodelage du quartier de Zurich West, qui continue, depuis lors, de définir la tendance. Depuis Sihlcity, il suffit de quelques minutes, toujours par le tram 13, pour rejoindre ce quartier autrefois animé par les allées et venues des ouvriers de la fabrique de savons Steinfels, des usines textiles Schütze & Co et Schöller & Co, de la brasserie Lowenbrau et surtout de l’empire du constructeur Escher Wyss and Co. Des industries qui contribuèrent à construire la prospérité de la ville jusqu’aux années 80. La suite de l’histoire est facile à deviner, puisque similaire en tous points à ce qui s’est passé dans la plupart des métropoles occidentales : les usines ont fermé ou déménagé hors la ville, et les bâtiments désaffectés mais néanmoins survivants ont été investis par la faune fauchée mais trendy des artistes, graphistes, photographes puis, dans leur foulée, par les bars, les restaurants, les galeries et les cinémas.

Zurich West, mélange fertile

La consécration du quartier arrive enfin en 2000, avec l’inauguration du gigantesque Schiffbau, centre culturel expérimental à la patine industrielle plus qu’apparente, dont le standing est rehaussé par la présence du restaurant La Salle qui s’est rapidement assuré une place dans le haut du panier de la scène gastronomique zurichoise. Bénéficiant du mélange fertile entre restaurants classieux et bars bohèmes au mobilier frugal, le quartier est évidemment devenu une terre d’accueil naturelle pour les entreprises des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), réunies dans un technopark où l’on retrouve également, à côté des start-up, des bureaux de développement de quelques noms déjà consacrés comme Amadeus ou Swisscom. Quant aux entreprises du BTP, elles sont déjà probablement à la recherche de la prochaine friche à réhabiliter.