Bureaux : L’efficacité feng shui

À Hongkong, les secrets d’une meilleure rentabilité et d’une efficacité supérieure résident entre lions et dragons… Ils concernent l’art d’aménager les lieux de vie et de travail, une tradition ancestrale bien vivante.

Ainsi, le vent (feng) et l’eau (shui) rimeraient avec affaires, mettant Hongkong très loin du cartésianisme occidental. En Chine, il y a 4000 ans, les brises légères et l’eau claire étaient associées aux bonnes récoltes et à la santé, ce que l’on pourrait traduire aujourd’hui par rendement et efficacité. Les praticiens sont formels, il s’agit là d’un puissant outil, pas d’une superstition. “Le feng shui n’est ni une religion, ni une pratique spirituelle, explique Alex Yu, maître renommé. C’est un savoir quasi mathématique visant à obtenir un équilibre énergétique par l ‘harmonisation des éléments essentiels que sont l’eau, la terre, le bois, le feu et le métal.”

Pour découvrir le feng shui, Hongkong est the place to be. Car ici, l’art d’harmoniser les lieux de vie et les lieux de travail fait littéralement partie de la culture locale. Mais cette pratique ne s’est véritablement enracinée à Hongkong que dans les années 50, lorsque Mao fit table rase des traditions ancestrales en Chine communiste. “Le feng shui est un outil redoutable pour la compréhension des individus, et Mao s’est vite débarrassé de tous les experts qui représentaient pour lui une menace potentielle”, reprend Alex Yu. C’est ainsi que les maîtres feng shui ont fui la Chine pour s’exiler à Hongkong. Actuellement, sur les 7 millions de Hongkongais, plus d’un tiers croiraient à l’efficacité du feng shui et de ses méthodes ancestrales. Au temple taoïste de Wong Tai Sin, comme dans beaucoup de lieux sacrés, se succèdent de petits parloirs où officient des spécialistes de la divination. Joyce Chan, qui lit les traits du visage et les lignes de la main, affirme que 30 % de sa clientèle consultent pour des questions professionnelles. “Mais attention, je ne suis pas une voyante, mes techniques sont très rationnelles et mathématiques ; elles se basent sur le principe du ying et du yang et sur des calculs similaires à ceux du feng shui”, insiste-t-elle. William Ng, maître de tai-chi, art martial et technique de méditation, souligne le lien entre tous ces savoirs : “Le tai-chi équilibre l’humain, comme le feng shui équilibre les lieux.” Selon lui, même les grandes banques offrent des cours à leurs employés pour stimuler leur efficacité et leur concentration.

Chefs d’entreprise, banques, multinationales

D’ailleurs, nombre de grandes enseignes comme Zara, Cathay Pacific ou Century 21 n’hésitent pas à employer ces géomanciens, puisque c’est ainsi qu’on appelle les spécialistes de cette discipline. “Une grande partie de mes clients sont des chefs d’entreprise, des dirigeants, voire des grandes banques ou des multinationales”, constate Raymond Lo, autre maître de renom. Et pourtant, rares sont les hommes et femmes d’affaires qui avouent avoir recours à un maître pour booster leurs performances. Selon Chris Young, vice-président de la société Orioxi, dont les responsables des bureaux de Los Angeles et Hongkong viennent de recourir à une consultation feng shui, c’est avant tout une histoire d’ego. “La hiérarchie est très importante en Chine, et avouer qu’on emploie un maître feng shui revient à dire qu’on n’est pas assez bon, pas assez intelligent pour réussir tout seul”, raconte-t-il. D’autres expliquent cette discrétion par le fait que le feng shui, outil extrêmement puissant, peut se retourner contre soi. Avec une simple date de naissance, on peut déterminer les éléments essentiels d’une personnalité et s’en servir pour influencer et convaincre. Rester discret sur ses pratiques, donner une fausse date de naissance ou recevoir ses clients dans une salle de négociations impersonnelle est monnaie courante. Car recevoir dans son bureau, c’est déjà se dévoiler un peu…

Le lobby du mandarin oriental

Si l’utilisation du feng shui à un niveau professionnel individuel – les grandes entreprises “fengshuisant” surtout les bureaux des décideurs – reste une affaire privée, les grandes institutions ont, pour leur part, tout intérêt à rendre public leur usage du feng shui. Aussi élégants et luxueux puissent-ils être, les hôtels n’attireront jamais la clientèle chinoise s’ils n’emploient pas officiellement les services d’un géomancien. Ainsi, dans le lobby du Mandarin Oriental trône une statue de licorne. Son rôle : chasser le mauvais chi (énergie). Souvent, un couple de lions – femelle et mâle, yin et yang – monte la garde à l’entrée des hôtels et des banques pour en assurer la prospérité et la protection. C’est le cas du célèbre siège de la HSBC, construit en 1985 par l’architecte Norman Foster, sans doute l’immeuble le plus feng shui de la ville. Avec une montagne à l’arrière dans le rôle du dragon protecteur, une série d’immeubles de part et d’autre qui symbolisent les lions yin et yang et, en face, un espace dégagé menant à l’eau du Victoria Harbour, la HSBC réunit tous les éléments feng shui les plus propices. Sa date d’inauguration fut choisie avec soin. Car à Hongkong, on n’arrête jamais la date du lancement d’un produit ou de l’ouverture d’une boutique à la légère. Actuellement, c’est le chiffre 8 qui remporte les suffrages. “Le feng shui fonctionne par périodes de vingt ans, explique Alex Yu, en 2004, nous sommes entrés dans une période où le 8 est très favorable.” Mais encore faut-il savoir l’utiliser à bon escient, ce 8 inestimable. Certes, Hongkong est un haut lieu du feng shui, mais cette pratique s’est largement répandue en Occident. Raymond Lo partage sa vie entre Hongkong et les aéroports. “Je donne des conférences à Tokyo, Singapour, Sydney, Moscou, Berlin et même Paris”, dit-il en précisant que “de plus en plus d’Occidentaux souhaitent faire du feng shui leur métier”.C’est le cas de Jill Lander, ancienne vice-présidente de l’association des femmes d’affaires de Hongkong. Cette Britannique venue en Chine dans les années 70 a étudié pendant douze ans avant de passer maître. “En tant qu’Européenne, m’imposer comme praticienne feng shui auprès des Chinois n’a pas été facile”, explique-t-elle. Mais le feng shui n’est pas que son métier, c’est avant tout sa passion. Comme beaucoup d’autres, elle remarque que la moitié de ses clients viennent la consulter “pour le business”. Rien d’étonnant si l’on croit les résultats promis : des employés plus inspirés, plus rapides et plus efficaces, un taux d’absentéisme à la baisse, des rapports humains harmonieux, des erreurs moins nombreuses et moins graves, la productivité et les bénéfices qui montent en flèche. “Le feng shui est un vrai win-win”, conclut-elle en véritable femme d’affaires.