Nouveau coup de frein pour l’événementiel corporate

Annulations, demandes de report, basculement en digital : la fin d'année s'annonce morose pour les acteurs impliqués dans l'événementiel corporate. Et le début d'année prochaine reste encore en suspens, freinant la dynamique de ces derniers mois.
Le Palais de la Bourse à Bordeaux enregistre un certain nombre de demandes de report pour les événements corporate prévus en janvier.
Le Palais de la Bourse à Bordeaux enregistre un certain nombre de demandes de report pour les événements corporate prévus en janvier.

« On croyait être sortis de tout ça, et puis non finalement. Depuis quelques jours, nous voyons l’annulation de pas mal d’événements, notamment des repas de fin d’année ou des arbres de Noel » : Elodie Soubeyroux, directrice commerciale du Domaine de Raba, un hôtel de la périphérie bordelaise habitué à recevoir des séminaires, résume la nouvelle passe difficile traversée par l’événementiel corporate. La cinquième vague de la pandémie engendre un brusque coup de frein pour l’ensemble du secteur, notamment depuis l’appel à la prudence de Jean Castex le 6 décembre dernier. Lors de son allocution, le Premier Ministre a invité à lever le pied sur « les évènements festifs et conviviaux dans les sphères professionnelles et privées » tout en enjoignant les entreprises à recourir plus largement au télétravail.

Si la clientèle du Domaine de Raba issue du service public a reçu le message cinq sur cinq et reporté ses événements, certaines entreprises se montrent moins frileuses comme celle-ci qui a tenu à y organiser récemment son repas de fin d’année dans le restaurant éphémère converti en refuge de montagne. « Mettez du gel partout, mais on vient‘, nous ont-ils assurés« , raconte Elodie Soubeyroux. De même, quelques événements corporate de belle taille, autour des 500 personnes, ont été maintenus aux Bassins des Lumières, une ancienne base sous-marine de la Seconde Guerre mondiale devenue le plus grand centre d’art numérique au monde.

A Bordeaux, les Bassins des Lumières seront moins pénalisés que d'autres par la vague actuelle de reports et annulations, le lieu fermant ses portes tout le mois de janvier pour préparer la nouvelle animation visuelle.
A Bordeaux, les Bassins des Lumières seront moins pénalisés que d’autres par la vague actuelle de reports et annulations, le lieu fermant ses portes tout le mois de janvier pour préparer la nouvelle animation visuelle.

Mais ces exemples se font, de fait, de plus en plus rares. « Nous recevons beaucoup de demandes de report, alors qu’on affichait complet sur les deux derniers jeudis et vendredis de l’année« , remarque Pauline Regeon, responsable commerciale des événements organisés au château Pape Clément. « Dès qu’ils dépassaient les 100 participants, tous les événements ont été annulés« , constate de son côté Jérôme Girelli, directeur du Hilton Garden Inn Bordeaux qui évoque une « hécatombe » sur décembre. Responsable du Convention Bureau de Bordeaux, Amélie Déchénais entrevoyait pourtant une jolie fin d’année avec un beau portefeuille d’événements, « mais, suite aux annonces du gouvernement, les hôtels ont commencé à enregistrer des annulations, parfois même concernant des privatisations. »

Ce phénomène ne se cantonne évidemment pas à la seule région bordelaise. L’association La Clé-Collective des Lieux Événementiels estime que, pour ses 77 membres, plus de 1 000 événements seront annulés en décembre. « Cela représente presque la moitié du chiffre d’affaires que nous attendions pour ce mois, avec un pourcentage plus accentué sur Paris« , explique Delphine Bouclon, notant une contradiction entre « des lieux qui ne sont pas administrativement fermés » et « des rassemblements qui ne sont pas proscrits« .

Même si, dans les faits, il n’y a pas d’interdiction formelle hormis dans le service public, le principe de précaution et le devoir de protection des salariés, surtout à l’approche de la période de fêtes où un cluster serait évidemment très mal vu, l’ont emporté. « Pas mal d’entreprises jouent la sécurité et ont tout annulé jusqu’à la fin de l’année pour revenir au modèle distanciel« , décrit Michel Font, fondateur du cabinet de conseil Nelta, spécialisé dans l’accompagnement de carrière des talents, cadres supérieurs et dirigeants. « On nous demande aujourd’hui d’envisager des événements pouvant se tenir en distanciel ou en présentiel – ceux-là sans moments de convivialité – de façon à pouvoir basculer de l’un à l’autre au besoin. On travaille par exemple sur un séminaire prévu début février en le découpant en séquences de deux heures. Comme ça, s’il doit se tenir en visio, les participants auront le temps de prendre une vraie pause loin de leur écran« , poursuit-il.

L’événementiel corporate rebascule vers le digital

Le digital, solution de repli déjà éprouvée pendant les derniers confinements, reprend force et vigueur avec la diffusion de la pandémie, comme la Société Générale a pu en faire récemment l’expérience. Début décembre, la banque avait initialement prévu de regrouper ses équipes managériales à l’hippodrome de Longchamp, et ce, pour la première fois depuis le début de la pandémie. Un séminaire de 300 personnes qui devait se tenir sur deux jours, mais qui a été reconverti par la force des choses en événement à distance de trois heures. « La décision ayant été prise le vendredi soir pour le mercredi suivant, nous avons basculé cet événement en digital en seulement quatre jours« , explique Carine Bertacco, directrice générale de l’agence Lever de Rideau. La scénographie a été modifiée avec la mise en place d’un plateau télé au mobilier plus intimiste ; le contenu éditorial, aussi, a été repensé avec un temps limité pour chaque intervention. « Sur le plan émotionnel, l’objectif n’est pas totalement atteint, puisqu’il n’y a pas eu de retrouvailles des équipes les yeux dans les yeux, mais les messages sont passés, l’interactivité était au rendez-vous« , assure Carine Bertacco.

« Ce cas n’est pas unique, remarque la directrice de Lever de Rideau. Nos prochains événements de décembre à février se feront tous en digital, sauf 7 % d’entre eux qui ont été annulés. Comme on a déjà vécu ce type de période, nous sommes mieux organisés pour anticiper cette transformation. » Reste que la période actuelle risque de casser une belle dynamique alors que l’événementiel semblait revenu sur de bons rails après des mois et des mois d’inactivité. « De septembre à novembre, on a vu une grosse accélération avec la reprise des séminaires dans les hôtels et la tenue à Bordeaux de gros événements nationaux, décrit Amélie Déchenais. Mais aujourd’hui, on sent une incertitude pour les événements jusqu’à fin janvier et une perte de confiance pour ceux de février et mars, qui sont de gros mois pour les événements et congrès. »

Ce moment de flottement se ressent aussi dans la concrétisation des dossiers. « Les gens prennent des précautions pour les événements prévus en janvier, et même pour ceux plus lointains, en mai ou juin, constate Pauline Regeon, au château Pape Clément. Les signatures se font attendre. Du coup, on assouplit encore et encore les conditions. Il faut jouer le jeu. » Avec un autre risque corollaire, qu’après ce grand vide, ce soit le trop plein comme le craint Florence Blancpain, responsable du Palais de la Bourse, un des plus plus prestigieux lieux événementiels bordelais : « A ceux qui nous demandent aujourd’hui de reporter leurs manifestations, nous les invitons à venir en mars et avril parce qu’après, il y aura une telle concentration qu’on devra refuser du business.«