Patrimoine : métamorphoses trendy

Églises, banques, prisons, hôpitaux : l’hôtellerie d’aujourd’hui recycle des bâtiments anciens pour en faire des hauts lieux du design. Des hôtels qui racontent chacun leur histoire de manière très contemporaine et offrent des expériences uniques aux voyageurs d’affaires.

Des barreaux aux fenêtres, des « cachots » alignés le long des coursives, une cour de promenade coupée de l’extérieur : passer par la case prison n’a jamais fait partie des pratiques fixées par les politiques voyages des entreprises… Pourtant, parfois – parfois seulement – il fait bon transgresser cet interdit. A condition, bien sûr, que l’endroit ait été au préalable transformé en hôtel haut de gamme. Ainsi à Roermond, aux Pays-Bas, l’Arresthuis, longtemps la maison d’arrêt la plus inamicale du pays, s’est évadée vers un futur plus clément depuis sa réhabilitation par le groupe hollandais Van der Valk. Certes le décor rappelle l’austérité originelle du lieu et les suites portent le nom de « juges », « avocats » ou « directeurs », mais le parallèle avec le passé s’arrête là. Ses 105 cellules sont devenues 40 chambres au style très contemporain et, en guise de matons, c’est un personnel attentif qui veille désormais au bien-être des clients.

Portes de prison très aimables

L’atmosphère oppressante de la prison de Roermond aux Pays-Bas a radicalement changé après avoir été revisitée par le groupe hôtelier Van der Valk. Avec leur fonction (in)hospitalière, les prisons étaient peut-être, moins que d’autres, prédisposées à une reconversion dans l’hôtellerie. Pourtant, le cas de l’Arresthuis de Roermond est loin d’être unique. D’autres geôles ont tourné le dos à l’univers carcéral pour se tourner vers l’accueil haut de gamme. Ainsi, réputé pour son luxe, le groupe canadien Four Seasons n’a pas hésité à s’implanter en 1996 dans une ancienne prison d’Istanbul, il faut dire idéalement située à deux pas de Sainte-Sophie et de Topkapi. Derrière sa façade originelle, une fois passées les lourdes portes d’entrée, le Four Seasons Sultanahmet séduit par sa magnificence, bien loin d’une ambiance à la Midnight Express. Et si les artistes et écrivains fréquentent aujourd’hui l’endroit, ce n’est plus en raison de leurs pensées dissidentes, mais pour leur seul plaisir. À Boston aussi, l’ancienne Charles Street Jail a bien changé depuis le temps où elle comptait parmi ses résidents Malcom X ou Sacco et Vanzetti. Réhabilité et opportunément rebaptisé The Liberty, l’endroit, membre de la Luxury Collection de Starwood Hotels, est devenu un des établissements les plus courus de la ville ; presque une destination en soi.

À Berlin, l’Hôtel de Rome (Rocco Forte Collection) a reconverti la salle des coffres de l’ancienne Dresdner Bank, en intégrant les colonnes d’époque au sein d’un spa luxueux. Toujours en quête d’expériences pour ses clients, l’hôtellerie investit tour à tour des lieux étonnants. Dans un style plus apaisé, et sans souci d’exhaustivité, les voyageurs d’affaires peuvent jouer les enfants de choeur dans des églises désacralisées – le Sozo à Nantes, l’Hermitage Gantois à Lille, le Martin’s Patershof à Malines –, ou poser leurs valises dans d’anciennes banques – l’Hôtel de Rome à Berlin, le Banke à Paris. Ils peuvent aussi revoir leurs gammes dans une ex-école de musique, depuis qu’en 2011 le conservatoire de musique d’Amsterdam a refait sa vie en hôtel ultra chic. En effet, hébergé dans un bâtiment néo-gothique fin XIXe d’abord conçu pour recevoir le siège de la caisse d’épargne hollandaise, le Design Hotel Conservatorium a été revu dans un style sobre et moderniste par le designer italien Piero Lissoni.

Au Conservatorium d’Amsterdam, le designer Piero Lissoni a suivi une ligne sobre et claire, agrémentée de lumière naturelle, pour créer dans ces murs de brique rouge un établissement au chic moderniste.

Ces réincarnations viennent au service des grandes métropoles et de leur patrimoine. « Il serait dommage, parce qu’ils ne remplissent plus leur fonction, de démolir des lieux qui font partie de l’histoire de la ville. L’homme ne peut pas se détacher de son passé, se couper de ses racines. Cela crée des traumatismes. Pour une ville, c’est pareil. En Europe, le patrimoine architectural a déjà été mis à mal par la Deuxième Guerre mondiale. Alors, arrêtons de le détruire, de le chambouler avec des oeuvres coup-de-poing, et faisons le plutôt évoluer vers les envies d’aujourd’hui », pense Jacques Cholet, du cabinet DTACC qui s’est spécialisé dans ce type de projet depuis une vingtaine d’années.

Bien sûr, l’idée de reconvertir en hôtel des lieux prestigieux n’est pas neuve, surtout dans des destinations touristiques très riches. Les Paradores en Espagne et Pousadas au Portugal, une foule de couvents en Amérique latine, les anciennes demeures aristocratiques inscrites aux Historic Hotels of Europe sont là pour le prouver. D’ailleurs l’implantation d’hôtels dans des lieux surprenants n’est pas vraiment nouvelle : la réhabilitation signée Andrée Putman d’un château d’eau à Cologne – le légendaire Im Wasserturm – date de 1990. Déjà.

Réhabilitations actuelles

Mais aujourd’hui, l’heure semble plus propice encore à ce style de transformation pour les grands groupes hôteliers, comme les investisseurs immobiliers. États, collectivités locales, entreprises, églises… toutes revoient leur patrimoine immobilier à la baisse et, partant, le mettent à l’encan. Soit parce qu’il coûterait trop cher de réhabiliter des immeubles administratifs dépassés par la marche du temps ; soit, dans le cas d’églises, parce que la société se sécularise ; soit enfin, et plus prosaïquement, pour récupérer du cash. Avec la vente à Qatari Diar du centre de conférences internationales de l’avenue Kléber – le futur Peninsula Paris – , les caisses de la République française se sont étoffées de 456 millions d’euros. Mouvement cyclique du temps, le bâtiment va retourner à son occupation première : cette antenne du Quai d’Orsay où furent signés les accords mettant fin à la guerre du Vietnam, et qui fut le siège du haut commandement militaire des armées allemandes en France, était déjà un palace avant la Deuxième Guerre mondiale, le luxueux Majestic.

Façade classée

En France, l’année 2013 a vu deux autres monuments du patrimoine public passer en mode « hôtel ». Designé par Jean-Philippe Nuel (voir interview), l’hôtel–Dieu de Marseille s’est métamorphosé en InterContinental, ouvert en avril dernier. Derrière sa façade classée dominant le Vieux-Port, la bâtisse du XVIIIe siècle accueille désormais 194 chambres, un restaurant gastronomique, un centre de conférences, un spa Clarins et, surtout, une somptueuse terrasse embrassant la ville. Une réhabilitation gagnante pour tout le monde. D’un côté, le groupe IHG ajoute un fleuron trendy à son enseigne de luxe, de l’autre les Marseillais peuvent redécouvrir ce lieu emblématique de leur ville en allant y déjeuner ou prendre un verre. Enfin la cité phocéenne y gagne aussi un nouveau phare touristique. Et la capitale européenne de la culture 2013 compte bien capitaliser sur l’hôtel-Dieu pour diffuser une image haut de gamme auprès des voyageurs et des organisateurs de réunions internationaux.

Du très neuf avec du très vieux

Plaidoyer design pour la réhabilitation du patrimoine historique, le Radisson Blu de Nantes offre une nouvelle fonction au tribunal d’instance.Se donner une stature de métropole dynamique et, en même temps, rendre à la ville un patrimoine en déshérence : voilà ce que recherchent les élus en confiant leurs joyaux aux mains des investisseurs hôteliers. Ainsi, à Nantes, c’est le palais de justice qui a retrouvé son utilité en se transformant en Radisson Blu. « Ce bâtiment était inoccupé depuis l’ouverture d’un nouveau palais de justice sur l’île de Nantes, dessiné par Jean Nouvel. Le remettre aux normes, notamment énergétiques, pour accueillir des services du département aurait coûté très cher. Quelles étaient les autres possibilités ? Nous avons choisi de retenir ce projet, car Nantes ne comptait pas d’hôtel de standing, ce qui était pénalisant pour accueillir des congrès internationaux », dit Bernard Gagnet, vice-président du conseil général de Loire-Atlantique et délégué à l’administration générale. La vie alentour est en train de se transformer. Avant, la place à côté du tribunal était morne. Mais depuis, le parc a fait l’objet d’un aménagement paysager. Un bâtiment de la gendarmerie est en train d’être réhabilité, comprenant des appartements dans les anciennes écuries et des commerces haut de gamme.

AXA Real Estate pour l’investissement, le savoir-faire immobilier d’Altarea Cogedim et l’expertise hôtelière de Radisson, le cabinet DTACC côté architecture et Jean-Philippe Nuel pour le design intérieur : un grand nombre d’intervenants se sont penchés au chevet du tribunal de grande instance pour, au final, rendre un verdict extrêmement contemporain. L’immense salle des pas perdus, saisissante pour les prévenus qui y pénétraient, accueille désormais un lobby au milieu duquel trônent de vastes sofas de couleurs vives. Pour sa part, le restaurant de l’hôtel, L’Assise, occupe l’ancienne salle du tribunal avec, pour désacraliser le lieu, une iconoclaste cave à vin à la place du siège du président du tribunal.

Si le résultat marque souvent les esprits, faire du très neuf avec du très vieux est loin d’être un long fleuve tranquille. « À son origine, le bâtiment était protégé du brouhaha de la ville par un escalier monumental. Les salles d’audience étaient ainsi isolées des émeutes qui animaient Nantes à l’époque. Cette volée de marches n’était pas idéale pour un hôtel. Il a donc fallu créer une faille dans le socle du bâtiment pour pouvoir y entrer de plain-pied, avec un accueil au niveau de la rue avant de monter vers le lobby situé à 4,5 mètres au-dessus du sol« , explique Jacques Cholet. Pour assurer l’équilibre économique de l’établissement, des chambres ont dû être percées sous la toiture, en plus de celles qui ont pris leur place naturelle dans les anciens bureaux. Enfin, en arrière-scène, c’est tout un dispositif technique qu’il a fallu créer afin d’assurer la bonne marche de l’hôtel.

Complexes, ces métamorphoses s’apparentent souvent à des défis. Cinq ans, une foule d’artisans et 100 millions de dollars : la résurrection du Four Seasons Gresham Palace de Budapest, sublime palais Sécession laissé à l’abandon, a mobilisé les énergies. Sans être un chemin de croix, l’ouverture du Martin’s Patershof à Malines n’a pas non plus été des plus faciles. L’hôtel, l’un des quatre de Belgique à faire partie de la collection Warwick, est en effet situé dans une ancienne église des Frères Mineurs.  « Nous sommes imprégnés de culture judéo-chrétienne et il faut savoir éviter les sacrilèges. Nous avons aussi dû composer avec les exigences des Monuments et sites », souligne Huguette Martin-Fraipont, responsable des projets et du design intérieur du groupe Martin’s Hotels.

Murs porteurs d’histoires

Tout en conservant le caractère majestueux du grand escalier qui accueil-lait les visiteurs, Patricia Urquoia a métamorphosé l’ancienne ambassade du Danemark à Berlin en un boutique hôtel à l’élégance sophistiquée et intimiste.Dans le cas du Martin’s Patershof, elles étaient nombreuses : maintien des vitraux d’origine, des colonnes, du choeur ;  visibilité maximale de la grande rosace… Par ailleurs, la structure destinée à supporter les cinq étages et 56 chambres ne devait pas s’appuyer sur les murs. « Enfin, pour corser le tout, celle-ci devait être démontable au cas où le lieu retourne un jour à sa fonction initiale », explique Huguette Martin-Fraipont. Ce qui a donné lieu à une vraie prouesse technologique. Deux ans de recherche en collaboration avec Arcelor Mittal Belgique ont été nécessaires pour mettre au point une structure métallique unique en son genre et recouverte d’un béton spécial, ultra léger, de 10 cm d’épaisseur. Tous ces efforts ont été justement récompensés. « Au final, les clients adorent. On leur raconte une histoire, les murs parlent », se félicite Huguette Martin-Fraipont. Et s’ils parlent, c’est avant tout une langue d’aujourd’hui. Car la décoration du lieu est très actuelle : couleurs sobres, matériaux nobles, avec, en plus, quelques clins d’oeil  comme ces têtes de lit inspirées des ogives gothiques.

Lien entre le passé et le futur – et qui sied si bien au présent de l’hôtellerie –, le design le plus pointu vient en fil rouge de cette réappropriation du patrimoine. Ainsi à Berlin, Patricia Urquiola a repensé l’ancienne ambassade du Danemark en maniant subtilement sophistication trendy, mobilier avant-gardiste et élégance old fashioned, par respect pour ce bâtiment années 30 d’allure un brin austère. Ouvert en début d’année, l’établissement, Das Stue, est venu compléter la liste des membres « patrimoniaux » des Design Hotels comme le Kruisheren à Maastricht – un ex-monastère du XVe – , ou encore le Conservatorium d’Amsterdam.

Nouvelles nuits du patrimoine

Transformé en InterContinental, l’hôtel-Dieu de Marseille présente une architecture d’intérieur aux tonalités minérales, en écho avec la ville.La liste des chefs-d’oeuvre en péril revisités en hôtels est loin d’être close. En particulier en France : le commissariat de police de Strasbourg se transforme en Renaissance, du groupe Marriott, avec une ouverture attendue en 2014. « Le bâtiment, sévère d’extérieur, enserre l’ancien hôtel particulier du gouverneur de la ville. On va le transgresser pour donner aux gens l’envie de pénétrer sous le porche afin de découvrir ce bel immeuble du XVIIIe », précise Jacques Cholet, dont le cabinet travaille sur le projet. À Lyon, les voyageurs d’affaires pourront découvrir en 2016 un nouvel InterContinental, là aussi dans un ancien hôtel-Dieu dessiné par Soufflot le long des berges du Rhône. Un vaste chantier qui ne s’arrête pas à la dimension hôtelière : avec un musée, des bureaux, des restaurants, c’est un quartier tout entier qui s’apprête à renaître.

Paris, aussi, va voir revivre plusieurs de ces mythes « hôtellisés » par de grands noms : la Samaritaine, grâce à l’enseigne hôtelière de LVMH Cheval Blanc, et la piscine Molitor, transformée pour partie en MGallery et dont l’ouverture est prévue pendant le prochain Roland Garros. Et puis, et puis… deux anciens hauts lieux de la nuit sont aussi au programme. Les Bains Douches, ex-rendez-vous des soirées VIP, sont en train d’être revus en hôtel par le designer Vincent Bastie tandis que la poste du Louvre, connue des retardataires du cachet-de-la-poste-faisant-foi, devrait intégrer un projet hôtelier dans le cadre de sa modernisation conduite par l’architecte Dominique Perrault.

On trouvait de tout, autrefois, à la Samaritaine. On y verra prochainement un hôtel ultra luxueux, le Cheval Blanc, de la galaxie LVMH. Ce projet de réhabilitation très attendu, conduit par le cabinet Edouard François, devrait aboutir en 2017.Mais, après ces bâtiments d’un certain âge, l’heure serait-elle maintenant venue de réhabiliter les must see de l’architecture moderne ? Inadapté aux nouvelles règles de sécurité, le mythique terminal de la TWA à l’aéroport JFK de New York va devenir dans un futur proche un nouveau lieu de séjour arty. Pour la métamorphose de cette oeuvre futuriste, tout en courbes et béton brut, réalisée par le Finlandais Eero Saarinen, la Port Authority of New York & New Jersey a choisi Andre Balazs. Déjà à l’oeuvre dans le Meatpacking District, son Standard Hotel fait en effet les belles pages des magazines tendance. Le design du XXIe siècle  s’apprête à retrouver bientôt le meilleur des années 60…