Hôtellerie : l’art en partage

Les musées n’ont plus le monopole de l’art. De grands hôtels de par le monde se sont découverts une âme de collectionneur et accueillent en résidence des oeuvres signées par les plus grands noms d’hier et d’aujourd’hui.

Les icônes de la culture populaire américaine inspirent Jeff Koons. Un de ses Popeye – ou plutôt faut-il lire Pop-eye, comme un clin d’oeil au pop art – a été acquis l’an dernier par le magnat des casinos Steve Wynn au prix de 28,2 millions de dollars et trône au milieu de l’esplanade du Wynn Resort de Las Vegas.

 

Savoir recevoir, c’est bien sûr tout un art. Mais quand ce sens de l’hospitalité se conjugue avec l’art, le grand, l’expérience confine parfois au sublime. Qui n’a rêvé un jour d’avoir chez lui un authentique Warhol, une toile de Barcelo, une oeuvre de Pissarro ? C’est un peu de ce rêve que peuvent s’offrir, le temps de quelques nuits, les clients du Dolder Grand. Cet hôtel, l’un des plus anciens palaces de Zurich – rénové en 2008 sous la direction de Sir Norman Foster –, a disséminé dans ses parties communes d’innombrables oeuvres rassemblées par son propriétaire, Urs Schwarzenbach, financier milliardaire, en partenariat avec la galerie Gmurzynska. Pour décrire le lieu, imaginons qu’en son temps un riche industriel comme Henry Clay Frick ait décidé de convertir à l’hébergement son hôtel particulier de New York bourré de chefs-d’oeuvre de Rembrandt, Vermeer ou Renoir plutôt que de le voir ouvrir en musée à sa mort… C’est ça, le Dolder Grand ; une exceptionnelle collection allant du très moderne – Barcelo, Hirst – au plus ancien – Vernet, Pissarro – en passant par les grands noms du XXe siècle comme Tapies, Ernst, Haring, Moore, Dubuffet, Magritte ou les maîtres suisses Hodler ou Tinguely.

C’est vraiment spécial, en entrant dans l’hôtel, de se retrouver face à un Warhol de 11 mètres surplombant la réception, puis de dîner face à une toile de Pissarro ou encore de découvrir, côte à côte, des oeuvres de Niki de Saint Phalle et de Jean Tinguely en allant au spa, décrit Vanessa Flack. Bien sûr, tous les clients ne viennent pas forcément chez nous pour cela. Certains, même, ne prennent connaissance de cette collection qu’en arrivant et sont impressionnés en découvrant que ce sont de “vrais” Warhol, de “vrais” Botero. Mais toutes ces pièces créent une expérience unique”, constate Vanessa Flack. Les employés sont d’ailleurs tous formés à renseigner les clients sur les sculptures et tableaux exposés. “Elles ne sont expliquées par aucune signalétique. Jamais personne n’aurait l’idée de faire ça chez lui, souligne Vanessa Flack, directrice de la communication du Dolder Grand. Ici, c’est pareil. Elles font partie du décor de la maison.” Cependant, pour que les clients puissent se retrouver parmi ces chefs d’oeuvre, l’hôtel met à leur disposition des iPad diffusant des commentaires sur chacune des oeuvres. “De nombreuses personnes l’utilisent”, précise Vanessa Flack.

De la même manière, à Singapour, le Ritz-Carlton Millenia propose des iPod pour cheminer parmi ses 4 200 oeuvres, la quasi totalité commandées par l’hôtel pour son ouverture en 1996. “Depuis que nous avons expérimenté ce service en 2007, une dizaine de clients font chaque jour la visite”, expliquait en 2013 Peter Mainguy, directeur général de l’hôtel, à l’occasion de l’extension de ce service aux langues chinoise et japonaise, en plus de l’anglais. Selon l’établissement, la collection compte 350 pièces d’importance. Une valeur muséale saluée par le magazine Time : son City Guide sur Singapour décrit l’hôtel comme le deuxième endroit à visiter dans la Cité-Etat, après les jardins botaniques, mais avant une balade dans Chinatown ou une virée shopping high-tech.

Après un bref aperçu sur l’architecture du lieu signée Kevin Roche, lauréat du prix Pritzker, le tour, qui dure une trentaine de minutes, commence par l’entrée de l’hôtel et les sculptures de l’artiste chinois Zhu Wei – deux soldats en costume Mao revisitant à leur façon ceux de l’armée de terre cuite de X’ian –, se poursuit ensuite par l’atrium de l’établissement dominé par une oeuvre gigantesque de Frank Stella, Cornucopia, une “corne d’abondance” suspendue là et supportant gracieusement son poids de près de trois tonnes. Et ainsi de suite, avec un Warhol par ci, un Hockney par là ou encore des sculptures en verre soufflé de Dale Chihuly. Soit autant d’oeuvres aux accents pop art ou très “abstraction post-picturale” rassemblées par la curatrice Elizabeth Weiner.

Il n’y a pas que le MOMA pour exposer l’art minimal de Frank Stella. Il y a aussi le Ritz-Carlton Millenia Singapour.

Le Dolder Grand de Zurich se distingue de tous les palaces du monde par son exceptionnelle collection que les clients peuvent découvrir en se baladant comme dans les salles d’un musée.

Épater la galerie

Bien sûr, pour pouvoir proposer aux clients de passage un tel foisonnement artistique, il faut y mettre le prix. La collection du Ritz-Carlton Millenia est ainsi évaluée à plus de trois millions d’euros. Presque une paille comparée aux 28,2 millions de dollars déboursés l’an dernier par le resort Wynn de Las Vegas pour acquérir aux enchères un des trois Popeye de Jeff Koons. Cette sculpture n’est d’ailleurs pas la première de l’artiste à faire partie du patrimoine de l’hôtel-casino. En 2012, le Wynn avait déjà acheté ses Tulips au prix de 33,6 millions de dollars. “Tulips est un symbole d’espoir, de l’énergie des forces vitales. L’oeuvre invite la personne qui la regarde à affirmer sa propre existence, exprimait l’artiste à l’occasion de cette acquisition. Et de poursuivre : “Steve Wynn est reconnu pour rassembler de grandes pièces d’art moderne et contemporain. Aussi, être autorisé à voir une de mes sculptures faire partie de sa collection a une profonde signification pour moi.” Car la collection de l’hôtel ne s’arrête pas là. En plus de tapisseries de Raoul Dufy, de fresques de Charley Brown et Mark Evans, une Femme assise de Botero trône, massive et voluptueuse, au centre du restaurant baptisé… Botero ; un nom presque évident puisque l’artiste colombien y est à l’honneur avec trois autres oeuvres, des peintures de sa série Cirque, datant de 2007.

Le Gramercy Park de New York est un autre exemple marquant de ces hôtels-musées ; un lieu à part qui reflète l’esprit de la ville à travers les oeuvres de tous les artistes qui l’ont marqué au début des années 80. Warhol, Basquiat, Haring… Rouvert en 2006, l’hôtel a matérialisé le retour sur la scène hôtelière d’un autre acteur phare du New York des eighties, Ian Schrager. Ce pionnier des boutiques- hôtels avec son célèbre Morgans, ouvert en 1984, fut également à la tête du club mythique Studio 54, puis du Palladium, et de ce fait a accueilli jusqu’au bout de la nuit toute la mouvance artistique de l’époque. Il les a fait travailler aussi. Tandis que le Palladium exposait autour de son dance floor des fresques de Keith Haring et de Jean-Michel Basquiat, ce sont des photos originales de Robert Mapplethorpe qui ornaient les chambres du Morgans. Aussi n’est-ce pas un hasard si le Gramercy Park présente aujourd’hui un condensé de l’énergie créatrice de ces temps incroyablement festifs.

Ces hôtels dévoilent leur âme d’artiste aux voyageurs d’affaires amenés à visiter ces grandes métropoles business. Ils leur font l’inestimable cadeau d’une pause dans un monde professionnel en perpétuel mouvement. Mieux : les entreprises demandant à leurs collaborateurs d’être sans cesse plus créatifs, les oeuvres se posent là, comme un moyen de se questionner et d’interroger le monde. Et partant, de le penser sur de nouvelles bases.

L’art a pris une place essentielle dans le quotidien de chacun. Déjà parce que, sous l’influence du pop art et ses éléments visuels inspirés de la vie de tous les jours, il s’est amplement démocratisé ; un mouvement accompagné par des politiques culturelles ambitieuses, de Malraux à Jack Lang en France. Mais aussi parce qu’à l’ère du tout-technique, du tout-digital, l’art redessine des rapports essentiels, qui touchent à l’intime, entre l’homme contemporain et l’univers l’environnant.

À Oslo, le Thief a dérobé – avec sa permission – certaines oeuvres de son voisin, le musée Astrup Fearnley, pour les offrir à la vue de ses clients. Dans son lobby, Le Grand Rossignol, de Niki de Saint-Phalle.

Au Gramercy Park, le Tout-New York des années 80 résumé en un tableau, Wax Figurine, composé à quatre mains par Andy Warhol et Jean-Michel Basquiat.

Très design, l’hôtel Urban à Madrid, de la Derby Collection, dispose de rares totems venant de Papouasie Nouvelle-Guinée.

Les clients se mêlent aux artistes

La vague boutique hôtel a pris en compte cet engouement. Aujourd’hui d’ailleurs, quel établissement trendy n’a-t-il pas habillé ses lobbys et ses chambres d’oeuvres contemporaines, de photographies choisies ? Évidemment, tous les hôtels n’ont pas la chance d’avoir de richissimes mécènes pour leur offrir les signatures passées à la postérité… Alors ils misent sur l’avenir. À Chicago, la bouillonnante scène locale est à l’honneur. L’Hotel Palomar, de l’enseigne Kimpton, a pour parti-pris l’“Art in Motion”, l’art en mouvement. Il a fait de cette philosophie tout un programme, baptisé “sleeping with arts”. Dans ce cadre, l’établissement accroche les talents en devenir et met en valeur ces expositions temporaires lors d’événements où les clients peuvent se mêler aux artistes.

De son côté, l’Hotel Éclat, à Pékin, présente les oeuvres du jeune sculpteur Fan Xiaoyan, qui questionnent l’évolution actuelle de la Chine autour de plusieurs thèmes – la bureaucratie, l’agriculture, le monde des affaires, l’armée –, ou encore de Liu Ruowang, qui réinterprète la technique ancestrale de la laque. À l’Hôtel Molitor de Paris, c’est l’art urbain qui est à l’honneur. Un positionnement presque évident, puisqu’avant d’être métamorphosée en hôtel, la piscine mythique, à l’abandon, a longtemps servi de lieu d’expression à l’inventivité des graffeurs. Le nouveau chapitre de son histoire s’écrit désormais sur un thème “Pool Art Life”. “Pool” donc, la vie de l’hôtel s’articulant naturellement autour de ses bassins, mais aussi “art” avec La Manufacture, un espace dont les murs sont recouverts de tags réalisés par des grands noms du street art. Située en sous-sol, juste à côté des espaces de réunions, La Manufacture est régulièrement utilisée lors de séminaires, donnant aux événements des allures de vernissage dans une galerie.

À côté de ces établissements tournés vers les nouveaux talents, certains emploient une autre stratégie pour offrir à leurs clients une émotion esthétique : l’association avec de grands musées. C’est même une vraie tendance, mise en avant par deux membres des Design Hotels, le QT à Sydney, partenaire de l’Australian Museum of Contemporary Art, ou The Thief à Oslo. Depuis son ouverture en 2013, The Thief est en relation étroite avec le musée Astrup Fearnley. Rien de plus logique, puisque l’hôtel est son voisin direct et que son propriétaire, l’homme d’affaires Petter A. Stordalen, est l’un des principaux donateurs ! Ainsi l’établissement est en quelque sorte devenu son annexe et présente plusieurs pièces de sa collection, avec des signatures reconnues internationalement – Sir Peter Blake, Richard Prince – et des oeuvres d’artistes norvégiens comme Magne Furuholmen, Camilla Löw et Kjell Nupen.

Grâce à cette association, The Thief entend redéfnir ce qu’est un “art hotel”. Car, il faut bien le reconnaître, les oeuvres présentées dans certains établissements se disant arty ne sont pas toutes assurées d’écrire les grandes pages de l’histoire de l’art… Alors, qu’est-ce qu’un vrai “art hotel” selon Sune Nordgren, le curateur du Thief ? “Il doit offrir aux clients des expériences qui donnent à réfléchir et les invitent, pourquoi pas, à changer leur perception de la réalité pendant un bref instant. Le public qui se rend dans un musée vient avec des attentes particulières. Dans un hôtel, les clients sont moins préparés à cela et ressentent les oeuvres d’une autre façon. Je trouve cela terriblement stimulant.

La Derby Collection installe dans les chambres de ses hôtels (ici le Claris à Barcelone) des pièces de grande valeur rassemblées au fil des ans par son fondateur, Jordi Clos.

L’Hôtel Eclat, à Pékin, est devenu le terrain d’expression de jeunes artistes chinois, à côté des incontournables oeuvres de Dali et Warhol.

Musée, ouvre toi

À Minneapolis, tout en rassemblant 200 pièces originales de la mouvance Young Bristh Artists, Damien Hirst en tête, grâce à son propriétaire, le magnat de l’immobilier Ralph Burnet, Le Méridien Chambers, est également partenaire du Walker Art Center. Les cartes magnétiques qui ouvrent les chambres de l’hôtel servent ainsi de sésames au musée, les clients n’ayant qu’à les présenter à l’accueil pour y entrer gratuitement. Cette facilité offerte aux voyageurs d’affaires, tout à fait dans la tendance bleisure, n’est d’ailleurs pas limitée à ce seul hôtel Méridien. À travers le programme Unlock Art, l’enseigne du groupe Starwood a tissé des liens très étroits avec les musées et galeries des villes où elle est implantée. Comme à Minneapolis, les clés magnétiques des chambres, spécialement dessinées par les artistes Hisham Bharoocha, Sam Smore ou Yan Lei, donnent accès aux institutions locales, celles du Méridien Piccadilly à la Tate Gallery de Londres par exemple ou celles du Méridien Etoile de Paris au Palais de Tokyo. Ce programme n’est d’ailleurs pas réservé aux clients individuels, puisque les journées d’études proposées par l’hôtel parisien intègrent une entrée gratuite à ce musée.

L’art comme pierre angulaire

Alors que les clients sont aujourd’hui à la recherche d’inspirations nouvelles, l’art sert à positionner l’identité d’une marque face à la concurrence. Deux groupes se sont bâtis sur cette idée : les 21c Museum Hotels aux États-Unis et la Derby Collection en Espagne.

21c Museum joue la carte du bouillon de culture en immergeant les clients dans des complexes tout-en-un mêlant boutique-hôtel, restaurant hype et musée d’art contemporain. Apparu à Louisville en 2006, le concept, salué par les beaux magazines de voyages comme Conde Nast Traveller, a été dupliqué depuis à Cincinnati, Bentonville et Durham, avant Lexington, Oklahoma City et Nashville, et bientôt Kansas City et Indianapolis. Pourquoi ce concept fait-il florès dans ces métropoles secondaires ? Parce que ces projets ne visent pas seulement à satisfaire une clientèle amatrice d’art contemporain. Ils entendent aussi redynamiser le coeur des villes en redonnant vie à d’anciens bâtiments historiques. Ainsi, les développements du groupe sont souvent soutenus par les municipalités à travers des partenariats public-privé.

Le Park Hotel, à Tokyo, invite des artistes à décorer ses chambres. Parmi eux, Ryosuke Yasumoto a revisité avec humour le bestiaire du zodiaque japonais.

Pour sa part, Jordi Clos, financier de profession, mais ethnologue par passion et hôtelier à ses heures, a combiné ses trois hobbies pour donner une âme à sa Derby Collection. Propriétaire du musée égyptien de Barcelone, lui qui s’est intéressé dès son plus jeune âge à l’égyptologie a constitué au fil des décennies une des plus belles collections privées consacrées aux civilisations originelles et antiques. Des pièces que les clients des hôtels Derby, ou ceux qui ont la curiosité de passer leurs portes, peuvent découvrir dans d’authentiques petits musées, ou disséminées dans les étages comme au Banke à Paris. Cet hôtel dispose en effet d’une collection unique de bijoux d’Afrique, d’Inde, de Papouasie-Nouvelle-Guinée ou encore de Chine avec de somptueux colliers en argent massif de l’ethnie Miao.

Dans toutes les chambres du monde, vous retrouverez une machine Nespresso ou les derniers outils technologiques, remarque Jordi Clos. Mais ces pièces-là, vous ne les verrez nulle part ailleurs. Au Claris, à Barcelone, certaines statues sont exposées dans les chambres et peuvent se toucher. En 23 ans, nous n’avons eu aucun problème.” Aucun problème, vraiment ? “Si, à Madrid, certains clients prennent peur quelquefois face au gigantesque totem qui trône à l’entrée de l’hôtel Urban, venant de Nouvelle-Guinée”, se souvient Jordi Clos. N’est-ce pas, au fond, le propre de l’art ? Surprendre d’abord, puis amener à réfléchir, à comprendre.