Ile Maurice : Art de vivre sous la varangue

Accueil généreux, lagons enchanteurs, service hôtelier de grande qualité : l’île Maurice ne dément pas son label d’éden tropical où il fait bon paresser sous la varangue, élément d’architecture en phase avec la douceur du climat et la topographie locale.

Cela pourrait commencer par un long plan séquence, comme au cinéma : la caméra découvre une vaste chambre, prolongée par une terrasse de la dimension d’un terrain de tennis, paysagée et agrémentée d’une noria de sofas et chaises longues. Les voiles de lin se balancent mollement au souffle tiède de l’air marin. La vue file, plein cadre, vers l’horizon.Apaisé par le lagon plus céladon qu’une porcelaine chinoise, le clapotis velouté de l’océan Indien vient lécher une bande de sable blanc. En contrebas, dans le parc, le regard s’attarde sur une piscine à débordement dont la céramique s’ingénie à iriser les courbes, puis il glisse sur un restaurant à l’ombre des palmiers.

Le personnel s’active, mais avec délicatesse et discrétion, le plus élégamment du monde. Alors, la caméra se dirige vers une salle de bains de la taille d’un salon haussmannien. On devine des serviettes aussi moelleuses qu’un édredon ; la baignoire est implantée de façon à surplomber les filaos ; et la robinetterie, carrossée comme un luminaire italien, délivre une eau en bulles fines, aussi légères que les meilleurs champagnes… Ainsi pourrait débuter le séjour d’un hôte de palace mauricien ; une sensation d’apaisement qui rappelle le happy-end de tous les James Bond : la détente sans culpabilité, le refuge mérité après avoir triomphé de l’adversité… Bref, une image d’équilibre et de ravissement, promesse d’un paradis terrestre à 11h de vol de Paris.

Des villas et résidences privatives de grande qualitéLente gestation d’un paradis terrestre

Pourtant l’île Maurice ne fut pas toujours considérée comme paradisiaque. Depuis sa découverte au XVIe siècle, les Portugais, Hollandais, Français et Britanniques qui s’y succédèrent furent loin d’y couler des jours heureux. En fait, sur ce confetti que l’activité volcanique a fait surgir de l’océan, les cyclones, les sécheresses, le manque de vivres, les attaques de pirates et les rebellions générées par l’esclavage constituèrent longtemps l’ordinaire. En 1769, 20 ans avant d’écrire Paul et Virginie, roman fondateur de l’image idyllique du pays, le havrais Bernardin de Saint-Pierre dresse un portrait au vitriol de la société insulaire blanche qu’il côtoya. L’île, qui venait, en 1764, d’être cédée par la Compagnie des Indes au royaume de France, y apparaît comme un panier de crabes. Officiers, soldats, émissaires parisiens, missionnaires, marins, marchands et renégats de tous poils : chacun en prend pour son grade. Horrifié par l’extrême cruauté réservée aux esclaves, l’auteur dénonce un comportement général “d’insensibilité pour tout ce qui fait le bonheur des âmes honnêtes. On n’estime ici que la fausseté. La discorde règne dans toutes les classes”.

Le chaos commence à se dissiper un siècle plus tard avec les effets conjoints de l’abolition de l’esclavage et de la valorisation des terres. Les plantations de cannes à sucre enrichissent leurs propriétaires qui font construire sur leurs terres de grandes bâtisses de bois, perchées sur des soubassements de pierre volcanique. C’est dans l’une d’entre elles qu’en 1841, Baudelaire sera reçu lors de son voyage à Maurice, “pays parfumé que le soleil caresse”. Toutes ces maisons coloniales ont adopté un élément d’architecture d’origine indo-portugaise : la varangue. Disposée dans la continuité du séjour, cette large coursive adaptée au climat assume d’abord son rôle de protection solaire de l’habitation ; mais, au-delà, elle organise et traduit cette douceur de vivre tropicale qui attire irrésistiblement les visiteurs à Maurice. Espace intermédiaire entre le bâtiment et son jardin, la varangue n’a pas d’attribution définie mais, au contraire,regroupe de nombreuses activités à l’ombre de ses stores en lattis de bois : farniente, lecture, déjeuner, thé à 5 heures, dîner, réception. C’est le coeur de la maison ; bien plus que les pièces closes.

Le Château de Labourdonnais, ancienne résidence de riches exploitantsSous le charme des varangues

Aujourd’hui, de nombreux hôtels mauriciens déclinent cet héritage sous des formes plus ou moins sophistiquées selon leur catégorie. Dès son lobby, le Four Seasons joue de cette coursive pour créer une vue transversale et spectaculaire sur le site, une mangrove en bordure de la côte orientale de l’île. L’établissement comprend 123 villas disséminées dans le parc, toutes avec piscine et toutes évidemment pourvues d’une varangue, accueillant une salle à manger et un salon d’extérieur propice à l’indolence.

Luxueux sans ostentation, l’hôtel ne cesse d’entretenir la confusion entre l’intérieur et l’extérieur. Ainsi, les salles de bains vitrées donnent-elles sur un patio privatif, espace de douche extérieur dans une ambiance minérale de pierre volcanique. Plus dense de par sa structure composée de dix unités accueillant chacune une dizaine de grandes chambres, l’InterContinental cultive lui aussi un rapport privilégié avec son site – ici l’océan – dont il se protège par un îlet artificiel proposant une plage abritée où les hôtes sont conviés à dîner une fois par semaine. Au Tides, le restaurant branché du Sugar Beach Resort, les convives surplombent d’un côté la piscine et, de l’autre, une immense pelouse entretenue comme un green qui longe une plage s’étendant sur plus d’un kilomètre. Lui aussi en bordure de littoral, le Mövenpick s’ingénie à créer des volumes transitoires, à l’image de son restaurant principal installé dans les vestiges d’une ancienne usine sucrière : ses varangues longent un bassin à débordement qui orchestre une perspective épousant la ligne d’horizon.

C’est également à l’abri de ce type de structure que les clients du légendaire One & Only Le Saint Géran sont conviés à déguster la cuisine de Vineet Bhatia, premier chef indien étoilé au Michelin. Il revisite ici pour les gastronomes les tandooris de son pays, dont le poulet noir épicé, dressé avec un chutney de tomate et de noix de cajou et garni d’une feuille d’or pur, ou encore le saumon fumé sur place, accompagné de moutarde et d’aneth, d’oignons rouges et de yaourt au concombre.

Le Trou aux Biches, établissement légendaire et fleuron du groupe BeachcomberL’hôtellerie en harmonie avec le passé architectural colonial

Vivre sous la varangue, c’est rêvasser, bavarder, prendre un verre, et accessoirement s’assoupir… Amédée Maingard (1918- 1981), pionnier du développement touristique insulaire, l’avait bien compris.
Dans les années 1950, alors que personne n’aurait misé une roupie sur l’essor de Maurice, cette figure de l’île, fondateur du groupe hôtelier Beachcomber, créateur de la première agence réceptive et d’Air Mauritius dont il fut président, envisage son pays comme susceptible de capter un tourisme haut de gamme. Et ce visionnaire d’ouvrir alors son premier établissement, précisément dans une maison coloniale… avec varangue, évidemment. Voilà peut-être pourquoi, quelques décennies plus tard, les hôtels mauriciens s’évertuent à brouiller les frontières entre le dedans et le dehors. “Procéder ainsi permet d’offrir aux clients l’entièreté du paysage à habiter, le vrai luxe en somme”, commente Koogeen Vythelingum, directeur des relations clientèle du Trou aux Biches Resort & Spa, célèbre établissement créé en 1971 par le groupe Beachcomber et qui aujourd’hui fait peau neuve.

Après un investissement de 110 millions d’euros et quatre ans de travaux colossaux à forte dominante environnementale – eau chaude solaire, retraitement des eaux usées – , l’hôtel devrait rouvrir en mars 2011. Atout essentiel ? Sa plage exceptionnelle en bordure de laquelle les bâtiments sont implantés de telle sorte qu’elle disparaît pour donner l’illusion de vivre en terrasse, perché au dessus du lagon. Si on ajoute à tous ces éléments une gastronomie alléchante, métissée, diversifiée, car concoctée, bien entendu, par des chefs mauriciens mais aussi des cordons bleus français, britanniques ou indiens, on comprend pourquoi les clients quittent rarement les hôtels de l’île… Ils sont beaucoup trop absorbés par le farniente, “merveilleuse occupation”, comme le signalait Pierre Daninos.

Mais l’île Maurice est tout aussi compréhensive envers ceux qui tiennent absolument “à faire quelque chose”. Les amateurs de sensations fortes pourront éprouver leur témérité en s’harnachant à un kitesurf et les golfeurs tester leur swing sur les huit parcours 18 trous de l’île. A Anahita, celui du Four Seasons, création du joueur sudafricain Ernie Els où s’est déroulé à l’automne dernier le Mauritius Golf Masters, est considéré comme le plus agréable pour la diversité des paysages qu’il propose, entre montagne et océan. Pour le reste, tous les sports balnéaires sont bien sûr au programme avec une mention spéciale pour la plongée sous-marine qui permet d’observer, selon son niveau et sa hardiesse, requins, murènes, mérous, barracudas et langoustes ou plus simplement les anémones de mer. Quant aux activités plus spécifiquement dédiées aux opérations incentive, elles sont elles aussi très nombreuses.

Pour les team building, le choix va des olympiades sur la plage aux rallyes dans l’île, très appréciés car prétextes à la rencontre d’une population toujours très accueillante, en passant par les chasses aux trésors dans le jardin de Pamplemousses – un fantasme de botaniste – ou les parcours safari en quads et tyroliennes au milieu des antilopes, cerfs et zèbres du parc africain de Casela.

le Four Seasons joue la carte d’un design minimaliste, qui s’inscrit harmonieusement dans le cadre naturelNombreuses alternatives au farniente

Maurice, qui dispose d’un hébergement à taille humaine, réussit néanmoins, grâce à quelques prestataires spécialisés, à répondre aux attentes des grands groupes tout en se passant de méga-hôtels. “La taille des groupes n’est pas un souci car nous utilisons beaucoup les espaces extérieurs ; les plages des hôtels bien sûr, mais aussi certaines îles qui sont privatisables, indique Ariel Lamothe d’Impact Production, une agence événementielle regroupant des savoir-faire de scénographie, de sonorisation, de projection d’images, de pyrotechnie et d’effets spéciaux aquatiques. Les plus grandes de nos marquises développent 1 500 m2 de surface climatisée. Et on peut les installer à peu près n’importe où ; ce qui constitue, selon les configurations, une capacité de 800 convives pour un dîner ou de 1 000 auditeurs pour une conférence”.

“La tradition d’excellence qui est attachée à l’ hôtellerie locale est bien sûr l’un de nos atouts majeurs pour répondre au segment incentive, souligne Vincent Cavalot, président de l’ITMA (Incentive Travel & Meeting Association). Nous ne sommes pas la seule île à bénéficier d’un climat tropical et de belles plages, mais nous faisons clairement la différence sur la qualité de service. La formation du personnel est ici depuis longtemps un objectif prioritaire, y compris dans l’organisation des événements extérieurs. Monter un dîner sur une île déserte, avec un menu qui ressemble à autre chose qu’un piquenique amélioré, n’est pas un problème. Pas plus qu’organiser une sortie en catamaran pour 200 personnes ou privatiser une demeure coloniale pour une soirée de gala”. A cet égard, le château de Labourdonnais, qui a ouvert ses portes en octobre dernier après plusieurs années de rénovation lourde, représente une nouvelle opportunité.

Erigée en 1859, cette bâtisse d’exception, principalement en teck et qui fut la résidence des Wiehe, grande famille de sucriers d’origine danoise, offre l’occasion d’entrevoir l’art de vivre à Maurice au XIXe siècle : un mobilier anglais de style victorien, des fauteuils Napoléon III brodés du monogramme du propriétaire, des papiers peints panoramiques commandés en Alsace… Et, bien entendu, une varangue qui ceinture l’habitation afin de profiter depuis toutes les pièces d’un parc planté de manguiers centenaires. Encore un prétexte pour goûter à l’oisiveté, avant de douter du bien-fondé d’avoir inclus la paresse dans l’inventaire des sept péchés capitaux.