
Les acteurs des déplacements professionnels planchent depuis plusieurs années sur une problématique en apparence insoluble : comment concilier voyage d’affaires et respect de l’environnement ? Cet enjeu d’importance est bien souvent la victime collatérale des aléas économiques. La crise financière a coupé dans son élan une vague verte naissante, matérialisée par exemple par le passage du ministère des Transports dans le giron du nouveau ministère de l’Écologie, du Développement et de l’Aménagement durables. Tout un symbole. Depuis, la COP 21 est passée par là, remettant sur le devant de la scène le débat environnemental.
De débat, il n’y a d’ailleurs plus vraiment. Tout le monde ou presque s’accorde sur l’idée de réduire l’impact sur l’environnement. Reste à savoir comment agir de manière concrète. Poussés par des contraintes réglementaires de plus en plus strictes, les fournisseurs de voyages d’affaires ont pris leurs responsabilités, que ce soit dans l’hôtellerie, la location automobile ou les transports aérien et ferroviaire. En première ligne, les compagnies aériennes n’ont pas eu à chercher longtemps leur intérêt : un rapide coup d’oeil sur les cours du pétrole aura convaincu les dirigeants les moins sensibles à la problématique environnementale. Alors qu’Airbus promet par exemple une consommation en carburant réduite de 15 % pour son A320 Neo, chaque commande de ces nouveaux appareils offre aux compagnies aériennes un argument marketing en grand vert. Ainsi, cet été, lors de l’annonce du lancement par Norwegian des nouveaux vols transatlantiques depuis Paris, le Pdg de la compagnie Bjørn Kjos a introduit son discours de présentation en citant le Conseil international sur les transports propres (ICCT), qui indiquait fin 2015 que “les trois compagnies les moins économes – Lufthansa, SAS, et British Airways – sont ensemble responsables d’un cinquième de sièges passagers transatlantiques disponibles et consomment entre 44% et 51% supplémentaires de carburant par siège-kilomètre que la compagnie la plus performante, Norwegian Air Shuttle”.
CONSOMMER MOINS, PAYER MOINS
Réduire la consommation d’un appareil, c’est aussi chasser les kilos superflus. Le “régime” passe par le recours à du matériel plus léger, qu’il s’agisse des sièges – comme le modèle Titanium Seat Neo, un poids plume développé par la start-up Expliseat avec l’appui de Peugeot – ou même de la documentation technique des pilotes. En 2013, American Airlines est en effet devenue la première compagnie à doter ses pilotes d’iPad intégrant les 3 000 pages de documentation habituellement embarquées dans chaque appareil. Bilan : plus d’1,5 million de litres de carburant en moins par an et 1,2 million de dollars d’économies au passage. Car l’engagement durable s’accompagne bien sûr de motivations économiques. Consommer moins, c’est aussi payer moins !
Les autres fournisseurs se mettent au diapason. Dans l’hôtellerie, le label La Clé Verte – ou Green Key à l’échelle mondiale – permet d’identifier les établissements respectant un cahier des charges éco-responsable. Chaque groupe hôtelier prend également des mesures, à l’instar du programme de développement durable Planet 21 lancé dès 2011 par AccorHotels. De leur côté, les agences de voyages balayent elles aussi devant leur porte : Carlson Wagonlit Travel a par exemple publié cet été son rapport annuel sur le “business responsable”, décryptant l’impact des déplacements professionnels effectués par les collaborateurs de l’agence de voyages d’affaires. Le document révèle ainsi que le scope 3 – la catégorie des émissions indirectes, rassemblant le voyage d’affaires et les trajets domicile-travail – est responsable de 33,83 tonnes de CO2 pour l’année 2014. Sans surprise, l’aérien représente la majorité de ces émissions (64 %) devant les véhicules d’entreprise (32 %), la voiture personnelle (3 %) et le ferroviaire (1 %). Cette transparence des agences semble répondre à une demande des entreprises clientes, même si cette demande est encore limitée : “Nous avons ponctuellement des demandes pour des reportings sur les voyages et les émissions carbone des déplacements”, témoigne Christophe Peymirat, Senior Vice President d’Egencia pour la zone EMEA. “C’est une dynamique assez ponctuelle et qui est liée à la culture de l’entreprise elle-même ou de son pays d’origine, l’Europe du Nord étant plus sensible à cette thématique”.
Quelle qu’en soit la motivation profonde – conviction écologique, image de marque, contraintes réglementaires, économies –, les fournisseurs ont globalement pris le virage du durable. En est-il de même de l’autre côté du miroir, du côté des entreprises ? Le travel management semble prendre la même voie à en croire les chiffres régulièrement publiés. Dans son étude “International Travel Management 2016”, AirPlus révèle ainsi que le voyage d’affaires “éco-friendly” figure en troisième position des grandes tendances à venir pour 48 % des travel managers, derrière la sécurité des données (54 %) et les réseaux sociaux (50 %).
Cette fois, c’est sûr : le durable est l’un des enjeux de demain. Oui, mais demain c’est loin… Qu’en est-il donc aujourd’hui ? Lentement mais sûrement, les comportements évoluent. 34 % des acheteurs indiquent que les politiques d’achats responsables sont plus présentes qu’il y a cinq ans, selon une étude Fed Supply réalisée pour Décisions Achats. Pourtant, les démarches éco-responsables demeurent toujours minoritaires en matière de travel management si l’on se fie au rapport Sustainability in Travel Programs de la Global Business Travel Association (GBTA). À peine 12 % des responsables voyages interrogés en Europe font état d’objectifs chiffrés pour réduire l’empreinte carbone des déplacements professionnels. C’est peu, mais c’est finalement deux fois mieux que leurs homologues américains (6 %).
MARGE D’AMÉLIORATION
Quid, enfin, du voyageur d’affaires, sur le terrain ? Réutiliser sa serviette de bain à l’hôtel est une chose. Préférer un déplacement “durable”, mais qui “dure” justement plus longtemps – plusieurs heures en train plutôt qu’un aller-retour en avion – est une autre histoire. Selon l’étude “Client responsable cherche hôtel durable” réalisée par AccorHotels auprès de 7 000 clients dans sept pays, seulement 13 % des personnes interrogées prennent systématiquement en compte le critère durable à l’heure de choisir un hôtel ou un mode de déplacement. Le chiffre est d’autant plus faible que le groupe hôtelier précise avoir sondé les voyageurs en novembre 2015, soit trois semaines avant la COP 21 et l’exposition médiatique accordée au développement durable… D’après cette étude, les voyageurs sont cependant prêts à certains sacrifices, notamment en payant – un peu – plus cher leur séjour dans un hôtel ayant mis en place des actions en faveur de la protection de l’environnement. En effet, 67% des sondés se disent plutôt ou tout à fait d’accord avec une telle démarche. Reste qu’à l’heure du choix, la localisation de l’établissement sera toujours le critère premier.
La marge d’amélioration est donc confortable, et passe entre autres par l’adoption de mesures “durables” dans la politique voyages de l’entreprise. La conduite du changement ne devrait pas demander un effort démesuré, puisque les bonnes pratiques environnementales vont souvent dans le sens d’un voyage d’affaires moins coûteux pour l’entreprise : concentrer plusieurs rendez-vous sur une même destination pour optimiser un déplacement et éviter les aller-retour ; partager un taxi ou une voiture lors de déplacement entre collègues ; considérer les visio-conférences en alternative aux voyages… Les grandes entreprises ont commencé à agir en ce sens. Reste donc à attendre que les politiques voyages passent du vert pâle au durable.




















