Bilan carbone : peut mieux faire

Le bilan des émissions de gaz à effet de serre (GES) est devenu obligatoire pour les grandes entreprises et les collectivités. Si le cadre législatif est peu contraignant, une politique voyages “durable” n’en est pas moins prometteuse en matière d’économies ; comme d’image positive pour les sociétés.

Si nul n’est censé ignorer la loi, il faut bien reconnaître que certaines passent relativement inaperçues… C’est notamment le cas de l’article 75 de la loi Grenelle II, qui rend obligatoire la comptabilisation des émissions de gaz à effet de serre et des actions prévues pour en réduire l’impact. De fait, depuis le 31 décembre 2012, “sont tenus d’établir un bilan de leurs émissions de gaz à effet de serre les personnes morales de droit privé employant plus de cinq cents personnes (…), l’État, les régions, les départements (…) et les communes de plus de 50 000 habitants. Ce bilan est rendu public [et] mis à jour au moins tous les trois ans”. Preuve de cette méconnaissance des textes officiels, moins de la moitié des entreprises concernées (45 %) ont enregistré au 18 février leur bilan des émissions de gaz à effet de serre (GES) selon l’association Bilan Carbone (ABC), dont la directrice Coline Jacono constate “une conception ‘court-termiste’ des contraintes, favorisée par un contexte économique difficile”.


 S’il est évident que la conjoncture économique actuelle fournit une explication à ce peu d’implication vis-à-vis de ce que tout le monde appelle communément le “bilan carbone”, il n’en demeure pas moins vrai que la faible application du texte participe d’une tout autre problématique. À commencer par l’absence de sanction. “Nous sommes aujourd’hui dans un cadre légal flottant qui a tendance à reculer depuis l’apparition de la crise en Europe. Et c’est bien dommage”, déplore Abdelaziz Bougja, président du think tank dédié aux voyages d’affaires Marco Polo et par ailleurs responsable de la commission Développement durable de l’AFTM.

Le voyage d’affaires à l’écart

Le périmètre du bilan GES reste d’ailleurs limité. Ainsi, la grande majorité des émissions sont finalement laissées de côté : jusqu’à 75 % selon ABC, en charge depuis 2011 de la méthodologie, des outils et de la marque “bilan carbone” développés auparavant par l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). Seules les émissions directes comme le chauffage, et celles liées à “l’énergie de réseau”, en particulier l’électricité, sont concernées jusqu’ici. Le “scope 3”, cette catégorie hétéroclite qui rassemble toutes les autres émissions indirectes, dont le voyage d’affaires, reste pour l’instant à l’écart de ce bilan. Pourtant, jusqu’à 50 % des émissions de CO2 produites par les entreprises seraient liées aux déplacements professionnels – dont les trajets domicile-travail, selon une étude de l’Ademe.

Pour autant les choses bougent, mais à des rythmes différents, car poussées par des motivations diverses. “Les comportements évoluent. Les politiques voyages des grandes entreprises ont largement progressé afin qu’elles soient moins émettrices de gaz à effet de serre”, soutient Claire Tutenuit, déléguée générale d’Entreprises pour l’Environnement (EpE), une association regroupant une quarantaine de sociétés dont Air France et la SNCF. Les impératifs financiers ne sont bien sûr pas étrangers à cette évolution. C’est ainsi que, souvent considéré comme deuxième poste de dépenses après la masse salariale, le voyage d’affaires laisse entrevoir des gisements d’économies. Une étude Genesys estimait un gain potentiel, grâce à une réduction de 10 % des déplacements professionnels, de 100 000 euros pour une entreprise réalisant 6 000 déplacements par an. “Il y a bien sûr un fort potentiel de réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais aussi des dépenses de l’entreprise ; et dans le contexte actuel, c’est un argument de poids, résume, pragmatique, Caline Jacono. On ne peut, de toute façon, faire comprendre l’importance stratégique d’une réduction des GES que si on la lie à un intérêt économique.”


Des fournisseurs concernés

Il serait pourtant réducteur de limiter la démarche au seul souci financier. D’autres motivations poussent un nombre croissant d’entreprises à comptabiliser, puis à réduire leurs émissions. L’avantage stratégique du “frst mover” a incité plusieurs grands groupes à anticiper d’une contrainte appelée à s’étendre, voire à se durcir. Une logique qui se pare d’une autre vertu : celle de l’exemplarité. “Les entreprises ont compris l’aspect social que l’on peut tirer de cette démarche qui génère une image différente, y compris en interne auprès de ses salariés, dit encore Caline Jacono. Cela participe à la création d’un esprit d’entreprise à travers une construction positive”.


L’offre des fournisseurs spécialisés dans le voyage d’affaires évolue en ce sens. Quelques acteurs majeurs du marché ont ainsi développé des outils facilitant l’évaluation, puis la réduction des émissions de gaz à effet de serre. C’est le cas d’Amadeus qui, dès 2008, signait un partenariat avec l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) pour estimer le bilan carbone du secteur aérien. Plus récemment, AirPlus s’est également mis au vert. Le spécialiste des solutions de paiement et de reporting a lancé AirPlus Green Reports, lui permettant de fournir à ses clients des rapports personnalisés sur leurs émissions de CO2 à travers les différentes composantes des déplacements professionnels : aérien, hôtellerie, mais aussi ferroviaire ou automobile.

En fait de révolution verte, la mise en place du bilan carbone a surtout contribué à une évolution progressive des comportements. “C’est un travail de fond, conclut Abdelaziz Bougja. Il faut éduquer, introduire la notion de développement durable comme celle du civisme ou des règles d’hygiène.” Une mission qui demandera encore du temps et de la pédagogie.