Quartier du Canal : canaliser l’énergie

Dans la lignée de la très branchée rue Dansaert, considérée comme le “laboratoire de la mode belge”, un nouvel espace urbain et créatif voit le jour : le quartier du Canal.
Prolongation d’un mouvement engagé dans les années 80 par la métamorphose de la rue Dansaert, le quartier du canal réinvente ses anciens lieux industriels en musées et espaces dédiés à la création.
Prolongation d’un mouvement engagé dans les années 80 par la métamorphose de la rue Dansaert, le quartier du canal réinvente ses anciens lieux industriels en musées et espaces dédiés à la création.

À lire le nom des rues avoisinantes, on imagine aisément un passé monastique, rustique, voire ripailleur : rue des Chartreux, des Remparts aux Moines, du Vieux Marché aux Grains, des Poissonniers ou du Houblon… Difficile de se figurer que ces mêmes artères où s’alignent désormais les boutiques trendy ont flirté avec les bas-fonds dans les années 80. Voilà pourquoi on salue encore le courage de Sonja Noël, cette historienne de l’art qui, en 1984, a décidé d’ouvrir un magasin de mode proposant des collections du groupe d’Anvers dans la rue Antoine Dansaert. Un pas audacieux, et depuis tout a changé.

Au milieu des années 2010, c’en est un autre, de pas ; une vraie enjambée même, qui a permis de franchir l’eau avec les premiers aménagements des abords du canal. Longtemps, ses berges sont restées malfamées, ses usines laissées à l’abandon. Puis en 2013, alors qu’il n’y avait rien alentour, l’ancienne brasserie Belle-Vue a été pour partie transformée en hôtel, avant qu’une autre n’accueille un musée, le Millennium Iconoclast Museum of Art Brussels, à partir de 2016. Un exemple probant.

Aujourd’hui, le MIMA, que l’on doit à un couple de galeristes, Alice van den Abeele et Raphaël Cruyt, est un bel espace dédié à l’art et aux subcultures, où dialoguent les mondes du skateboard, du street art, du tatouage et du cinéma. “Depuis son lancement, le MIMA a réussi à attirer un nombre grandissant de visiteurs et la collection permanente ne cesse de s’élargir, explique Alice van den Abeele. Nous avons acheté une petite centaine de pièces, et nous organisons des expositions présentant des artistes aussi bien inconnus que prestigieux.

Autour du MIMA, les choses commencent à changer avec, ici, un magasin de vêtements, là une boulangerie artisanale. “Le café et espace de coworking Phare du Kanaal connaît aussi un énorme succès et attire un public très mixte. Toute la zone est en transition, les usines se vident et se transforment, des bâtiments se rénovent, des jardins communautaires apparaissent, les abords évoluent”, conclut Alice van den Abeele.

Soutien créatif

Le Food Hub, autre voisin du MIMA, est une coopérative 100 % bio – avec un potager commun – se fournissant auprès de producteurs locaux, et dont les vendeurs sont le plus souvent des jeunes en réinsertion. L’IMAL, un centre d’art numérique en phase de rénovation et d’expansion, a ouvert non loin de là en 2007, tandis que, depuis 2014 déjà, la Vallée – également appelée la Smart – accueille 150 entreprises créatives constituées de plasticiens, vidéastes, menuisiers, créateurs de mode ou de bijoux ou professionnels de la communication, ce site de 6 000 m² dédié à la création leur offrant des ateliers à prix modeste.

À l’horizon 2023, un grand musée d’art moderne et contemporain ouvrira en lieu et place des anciens garages Citroën. Yves Goldstein, chargé de mission du gouvernement bruxellois pour ce projet baptisé Kanal, explique que cette initiative au coût de 125 millions d’euros n’aura pas seulement une visée muséale. Réhabiliter ce lieu de 40 000 m2 reviendra à créer une vraie vie culturelle et sociale, un point focal au sein du quartier. “Le Kanal aura pour mission de contribuer au rayonnement de Bruxelles, puisqu’un musée dédié à l’art moderne et contemporain manquait jusque-là dans la capitale belge, affirme Yves Goldstein. Ce musée constituera aussi un espace où les Bruxellois pourront s’exprimer grâce à la présence de toutes sortes d’associations. Il servira de levier culturel et social.

À Bruxelles, dont les dix-neuf communes connaissent des écarts sociaux-économiques importants, on compte près de 200 nationalités. Le Kanal se veut donc le miroir de cette ville bigarrée et souvent atypique. “La commune de Molenbeek fait partie de celles qui se situent en bordure du canal et on y recense un taux de chômage des jeunes extrêmement élevé, autour des 30 %, poursuit Yves Goldstein. Une série de partenariats entre le musée et des structures d’accueil, associations et maisons culturelles du quartier devrait avoir un effet positif.”

Ouvert provisoirement entre mai 2018 sous l’intitulé “Kanal brut”, le lieu a offert aux Bruxellois une première approche expérimentale jusqu’à sa fermeture en juin dernier. Les travaux devraient démarrer cet automne et s’achever fin 2022, pour une ouverture prévue au premier semestre 2023. Le musée, affilié pendant dix ans au Centre Pompidou, se dotera à terme d’une collection propre grâce à l’initiative de la région Bruxelles-Capitale. Il deviendra ensuite indépendant, mais continuera de garder des liens avec le Centre Pompidou ainsi qu’une dynamique collaborative avec d’autres musées européens. “Le quartier du canal est une vraie priorité pour la région, avec une volonté de mixité et d’intégration très importante. Nous voulons à tout prix éviter la gentrification”, conclut Yves Goldstein. En illustration du renouveau du quartier, une passerelle réservée aux piétons et aux vélos devrait bientôt être construite et relier le canal au centre historique de Bruxelles. Tout un symbole.