Hôtellerie à Milan : fragrances chics et envolées lyriques

Hôtels historiques ou anciens entrepôts de grands magasins reconvertis en palaces, les établissements milanais racontent souvent de belles histoires. Plus ou moins longues, mais toujours très élégantes…

En mars dernier, un grand événement a agité le tout Milan : l’ouverture, ou plus exactement de la réouverture après rénovation, du mythique Excelsior Hotel Gallia. Depuis ses débuts en 1932, cette imposante bâtisse a accueilli tout ce que le monde a compté de voyageurs en quête de style et d’élégance, de personnages inclassables débarquant de la somptueuse gare centrale située de l’autre côté de l’avenue, inaugurée tout juste un an avant l’hôtel. Encore aujourd’hui, on imagine sans grande peine les luxueux trajets en train de l’entre-deux-guerres s’achevant là, dans les malles et les boîtes à chapeaux, aux pieds d’escaliers majestueux. Jamais l’Excelsior n’a aussi bien porté son nom. Car les rénovations n’ont pas manqué d’élever le lieu à la hauteur de sa prestance originelle.

Après quatre ans de fermeture et des millions d’euros dépensés, le résultat est absolument divin. Les détails classiques ont été préservés et les ajouts contemporains, dans les tons gris argenté, ne manquent ni d’inventivité malgré leur grande sobriété, ni – tant pis pour l’oxymore – d’extravagance. Avec distinction, cet hôtel de 235 chambres est donc entré dans une nouvelle ère, offrant à ses clients des produits d’accueil de la maison Trussardi, un bar-restaurant d’une éblouissante grâce, un somptueux spa de 1000 m2 en plus d’un agréable toit-terrasse et d’un fumoir agrémenté d’une table sans fin faite d’un seul tronc d’arbre quasi brut. L’atmosphère intérieure a été entièrement orchestrée par un studio de design milanais, Marco Piva, avec des lustres de Murano épurés et un mobilier signé Poltrona Frau, Cassina et Fendi Casa. Longtemps siglé Le Méridien, l’Excelsior est resté au sein du groupe Starwood, mais désormais, il est entré dans les rangs de la prestigieuse Luxury Collection. S’il fallait un dernier détail pour témoigner du raffinement du lieu : le subtil parfum de fleur d’oranger qui flotte dans le lobby. Un vrai bonheur.

L’élégance sobre du Park Hyatt, signée Ed Tuttle, est relevée par de nombreuses oeuvres d’art, d’Anish Kapoor notamment.

Armani suprême

Pourtant, il ne s’agit pas là d’une exception dans le paysage hôtelier de la capitale lombarde. Il semblerait même que le plaisir olfactif soit à Milan sublimé. Une marque d’élégance et de bien-être, peut être même de grand luxe. Ainsi, l’arrivée dans l’Armani Hotel participe-t-elle de ce type d’expérience. On n’échappe pas à un doux nuage ambré, de discrètes et fort racées effluves, un je-ne-sais-quoi appartenant à l’univers masculin. Comme à l’Armani de Dubaï, premier des deux hôtels du célébrissime Giorgio, l’intimité frôle ici l’obscurité. On emprunte l’ascenseur, et alors miracle : on découvre en surplomb, derrière la baie vitrée légèrement voilée par de belles jalousies, une façade et un clocher d’église baroque. Car, sans le savoir vraiment, on se trouve ici dans un monument, une bâtisse un rien sévère construite en 1937 par l’archi tecte Enrico Griffini, l’un des maîtres à penser du courant rationaliste italien. Longtemps le très sérieux siège des Assicurazioni Generali, le lieu ne fut donc pas toujours le palais des délices qu’il est devenu aujourd’hui. Néanmoins, on sent toujours cette austérité originelle – que ce soit au très zen et pourtant voluptueux Armani/ Bamboo Bar ou dans les 95 chambres – parfaitement réinterprétée dans une simplicité contemporaine.

Même rue – la via Manzoni – et même quartier, en plein coeur du Quadrilatère d’or, mais un tout autre style, beaucoup plus lyrique : au Grand Hotel et de Milan, qui a fêté ses 150 années d’existence en 2013, c’est surtout la musique qui court au travers des couloirs. Celle de Verdi, bien sûr, qui a vécu plus de vingt ans dans les murs du palace, lorsqu’il travaillait à la Scala toute proche. C’est même dans la chambre 105, à une table religieusement conservée, que le maestro a composé Falstaff et Othello. C’est ici aussi, chambre 106, qu’il a rendu son dernier souffle. Les amateurs d’opéra pourront d’ailleurs réserver l’une ou l’autre, ou même les deux, car mises bout à bout elles forment un ensemble suffisamment vaste pour organiser des événements et des cocktails.

1 — Le Grand Hotel et de Milan a l’art de souligner les évidences. Son nom dit tout, que c’est un palace, celui que les plus grands musiciens de toutes les époques ont pris pour résidence, et qu’il a en lui cette touche de chic qui colle à la ville.

2 — Être maître en son royaume. Quoi de plus logique pour Giorgio Armani que d’ouvrir, au coeur même de la ville qui a vu naître sa griffe, un hôtel mettant en valeur sa façon très contemporaine de l’épure.

Ténors de l’hôtellerie

Verdi n’est évidemment pas le seul grand personnage à avoir apprécié le charme des lieux. Si Hemingway y a “gardé” sa suite, la proximité de la Scala explique la présence prédominante des danseurs, des divas et des grands musiciens parmi les habitués, de Noureev à la Callas. Plus récemment, le chef d’orchestre Daniel Barenboïm a lui aussi souhaité occuper deux chambres : l’une pour se reposer, l’autre pour son piano ! Malgré ces nombreux souvenirs mélodiques, l’hôtel ne s’est pas coupé du monde actuel. Son salon Art Déco, baigné de lumière, offre notamment ses services pour le thé de l’après-midi, sauf les jours de Fashion Week, où la place est prise par les podiums des défilés. D’ailleurs, mannequins et créateurs du monde entier choisissent volontiers cet hôtel pour établir leurs quartiers milanais, affilié depuis longtemps aux prestigieux Leading Hotels.

Plus près du Duomo et de la Galleria Vittorio Emanuele, c’est une tout autre histoire qui s’écrit. C’est celle du Park Hyatt, un peu moins empreinte de souvenirs que celle de ses prédécesseurs, mais tout aussi indéniablement placée sous le signe de la mode. En 2003, l’hôtel a en effet trouvé sa place dans l’ancien entrepôt du grand magasin La Rinascente. Ce temple du jupon et du corset, né en 1877, portait alors le nom, un rien suranné, d’Aux Villes d’Italie, copie presque conforme du Bon Marché tellement admiré par le monde de l’époque. Il reste d’ailleurs quelque chose de poudré, de velouté dans le petit lobby de l’hôtel, couronné d’une coupole sous laquelle les voix résonnent doucement. Sans doute une allusion délicate de l’architecte à la mythique salle d’opéra toute proche et à sa superbe acoustique ? Mais le regard compte autant que le son, directement attiré par la très belle oeuvre d’Anish Kapoor, tout en courbes, étincelante, discrète, mais néanmoins très présente. Être situé au coeur même de Milan, lové dans une ruelle à l’entrée de l’emblématique Galleria, est l’autre atout de cet hôtel qui propose tout le service que sait offrir un Hyatt. Ainsi, parmi les 106 chambres, certaines donnent non seulement sur le Duomo, mais aussi sur la verrière de la Galleria. Au point que, depuis le splendide jacuzzi de la suite Diplomatique situé sur une immense terrasse, il semblerait qu’on puisse la frôler sans avoir à quitter l’eau.

Savoir faire durer le plaisir : il aura fallu quatre années pour redonner à l’Excelsior Hotel Gallia tout le brio qui en faisait l’hôtel préféré des voyageurs depuis les années folles.

Et les palais chers à l’Italie dans tout cela ? Milan n’est ni Rome, ni Venise, et les fresques de la Renaissance se voient dans les églises et les musées, non pas dans les hôtels. La ville a beaucoup souffert des bombardements de la Seconde Guerre mondiale, et ce que l’on appelle ici les Palazzi sont bien souvent de belles demeures patriciennes du XIXe siècle… Pourtant, situé dans une rue privée du centre historique, le Bulgari s’est installé dans une bâtisse datant du XVIIIe siècle. Mais là aussi tout est neuf, et bien sûr, dans ce lieu exclusif de seulement 58 chambres, tout est beau, tout est précieux. Mais il ne reste rien, presque rien, de l’époque où Mozart encore adolescent venait diriger au Teatro Ducale, l’ancêtre de la Scala, ses tout premiers opéras… Reste le jardin. Une superbe respiration contiguë à la roseraie de Brera, en plein coeur de Milan. Car il faut bien reconnaître qu’à l’image de toutes les grandes capitales du monde, il faut parfois savoir se poser et respirer un peu, à Milan.