Rio de Janeiro : carioca paradiso

Le pétrole et le gaz sont depuis longtemps les principales ressources économiques de Rio. Mais aujourd’hui, c’est l’énergie créative qui renouvelle l’élan entrepreneurial des Cariocas.

La créativité de Rio s’appuie sur une population jeune, formée dans les universités ou à l’école des favelas.

Rio aime faire la fête, Rio aime danser, Rio aime inventer. De cette légendaire créativité, la “cité merveilleuse” en a fait une véritable force économique. La métropole brésilienne s’affiche aujourd’hui aux toutes premières places de l’industrie créative locale. Près de 110 000 actifs ont été recensés dans des secteurs liés à la mode, au design, au cinéma, à l’art ou au théâtre. “Historiquement, c’est la présence des médias et des principaux organes de presse tel le groupe Globo qui a véritablement propulsé la créativité carioca, explique Marcelo Haddad, directeur de Rio Negocios, l’agence de promotion des investissements de la ville. Mais d’autres raisons convergentes font de Rio un lieu d’ébullition : la diversité de la population, l’ouverture d’esprit, le sens du risque et surtout un environnement festif, très tourné vers les réseaux sociaux ‘à l’ancienne’. On se connaît, on se parle, on se connecte avec les autres.

PUISSANTS MÉCÈNES

D’abord investie par l’élite portugaise au XVIIe siècle, celle qui fut la capitale du Brésil jusqu’en 1960 et l’inauguration de Brasilia, semble avoir conservé sa longue tradition artistique et culturelle. Aujourd’hui, les mécènes ne sont plus les aristocrates de la Vieille Europe, mais les grands noms des télécommunications comme Oi, connue pour son soutien à l’art contemporain, et aussi, bien sûr, les compagnies pétrolières et gazières. Des sociétés garantes de la fortune de l’État de Rio qui représente à lui seul 12 % des richesses du pays, avec l’un des PIB par habitant les plus élevés du Brésil.

Malgré la crise économique, en dépit du discrédit jeté récemment sur Petrobras, le géant national de l’extraction et de raffinage de pétrole empêtré dans un vaste scandale de corruption, le Brésil entend devenir l’un des premiers fournisseurs mondiaux d’or noir d’ici 2020. La production actuelle de deux millions de barils par jour devrait alors passer à quatre ou cinq millions. On pense donc qu’une fois passée la conclusion de l’opération policière “Lava Jato” – »lavage de voitures”– , Petrobras renouera avec sa politique d’engagement dans les arts et l’éducation, elle qui représentait il y a peu encore 10% des investissements privés au Brésil. Car la compagnie, qui finance activement la recherche universitaire, promeut également le cinéma, le domaine créatif dominant à Rio.

Plus de la moitié des entreprises de production indépendantes brésiliennes sont implantées à Rio, précise Marcelo Haddad. La ville détient d’ailleurs 58% de parts de marché de l’industrie du film locale.” En effet, pas moins de 190 entreprises de production et près de 60 distributeurs sont recensés à Rio, le secteur représentant 5,7 % de l’économie de l’État. Mais surtout c’est à Rio que siègent TV Globo, empire des médias spécialisé dans les fameux telenovelas, et Globosat, le plus grand producteur et distributeur de contenu audiovisuel du pays.

Preuve de cette hégémonie de l’industrie du cinéma, l’un des gros projets immobiliers actuels est celui du Rio Polo de Audiovisual, visant à la réhabilitation et l’expansion d’un complexe de studios dédié aux compagnies de production indépendantes. En tout, 75 millions de réais, soit près de 18 millions d’euros, seront investis, notamment dans la construction d’une dizaine de studios supplémentaires.

Cette effervescence autour de l’audiovisuel favorise aussi l’expansion des nouveaux médias. Dans le quartier de Porto Maravilha, où la location d’ateliers d’artistes est encouragée par des réductions fiscales, ouvrira à l’horizon 2017 le QG de YouTube en Amérique latine, dans un complexe de production de 4 000 m² à la pointe de la technologie. Pourquoi le géant américain a-t-il choisi Rio pour son implantation sud-américaine ? Car la ville jouit d’une belle réputation sur le plan culturel, mais aussi parce que le Brésil compte parmi les premiers pays au monde à produire du contenu sur YouTube.

DES IDÉES QUI CARBURENT - La carte postale carioca masque une réalité : des plages idylliques bien sûr, mais en dessous un soussol riche en hydrocarbures. La baie de Guanabara, paysage sublime classé à l’Unesco, est aussi un paradis pour les sociétés pétrochimiques. Mais l’esprit de la ville, très ouverte sur les autres, la conduit aujourd’hui à développer son sens créatif autour des médias, de l’audiovisuel et du design.
DES IDÉES QUI CARBURENT – La carte postale carioca masque une réalité : des plages idylliques bien sûr, mais en dessous un soussol riche en hydrocarbures. La baie de Guanabara, paysage sublime classé à l’Unesco, est aussi un paradis pour les sociétés pétrochimiques. Mais l’esprit de la ville, très ouverte sur les autres, la conduit aujourd’hui à développer son sens créatif autour des médias, de l’audiovisuel et du design.
Aqueduc à l’époque portugaise, les arches de Lapa soutiennent le passage du bonde, pittoresque tramway montant au quartier bohême de Santa Teresa récemment remis en service.
Aqueduc à l’époque portugaise, les arches de Lapa soutiennent le passage du bonde, pittoresque tramway montant au quartier bohême de Santa Teresa récemment remis en service.
Mêlant bâtiments Belle Epoque et joyaux d’architecture moderne, le centre historique de Rio concentre l’activité économique de la ville.
Mêlant bâtiments Belle Epoque et joyaux d’architecture moderne, le centre historique de Rio concentre l’activité économique de la ville.

Les activités liées à l’innovation et à Internet ont d’ailleurs progressé de 70 % au Brésil entre 2004 et 2013, pour atteindre une part du PIB national de 2,6 %. L’implantation à Porto Maravilha d’un grand nom de la Silicon Valley devrait donc très vite attirer une nouvelle population jeune et hautement qualifiée. D’autant qu’un autre secteur lié à la créativité – l’architecture – est à l’honneur dans ce quartier phare des prochains Jeux Olympiques.

En 2010 déjà, c’est là que s’est installé le Studio X, un espace de recherches dédié à l’urbanisme, en partenariat avec la Columbia University de New York. Plus récemment, deux nouveaux musées ont vu le jour à Porto Maravilha, le Museu de Arte Do Rio (MAR) notamment, une oeuvre du cabinet d’architectes Jacobsen Arquitetura.

A Rio, l’architecture a toujours essayé de dialoguer avec la nature

Bernardo Jacobsen, né à Rio, a aussi choisi d’y vivre, même si le cabinet qu’il dirige avec son père est principalement implanté à Sao Paulo. Pour lui, comme pour beaucoup de créatifs, Rio est source d’inspiration. “C’est une ville où la forêt, la mer et les montagnes sont présentes au quotidien. Cela influence beaucoup mon regard d’architecte, explique Bernardo Jacobsen. Je crois qu’à Rio, l’architecture a toujours essayé de dialoguer avec la nature. La ville regorge de constructions modernistes conçues par Oscar Niemeyer, Lucio Costa, Affonso Reidy ou Roberto Burle Marx. Mais la création architecturale s’est arrêtée pendant de nombreuses décennies, jusqu’à ce que le projet du MAR relance un nouveau processus, suivi par le musée de demain de Santiago Calatrava et par le musée de l’image et du son à Copacabana, conçu par Diller Scofidio + Renfro.

Si les projets officiels fleurissent sous l’impulsion des JO de l’été prochain, dans les favelas aussi, toutes sortes d’initiatives se multiplient à l’image de l’Escola do Olhar. L’objectif de ce centre de formation continue est de stimuler la sensibilité artistique en collaboration avec le MAR, tout en diffusant le savoir entre les écoles publiques, les universités et les communautés les moins favorisées. “L’émergence d’une économie créative liée à des problématiques urbaines est de plus en plus visible, assure Benoît Trivulce, directeur de Business France Rio. Grand nombre d’entreprises ouvrent des départements chargés du soutien social, qui aident les habitants des favelas en les impliquant dans des projets entrepreneuriaux.

Futebol, quand tu nous tiens… Sur les murs de la ville s’écrivent les penchants cariocas, entre âme d’artiste et esthétique du ballon rond.
Futebol, quand tu nous tiens… Sur les murs de la ville s’écrivent les penchants cariocas, entre âme d’artiste et esthétique du ballon rond.

Autre exemple de ces initiatives, l’école de mode Casa Geração a été inaugurée en 2013 dans la favela pacifiée de Vidigal à l’initiative de Nadine Gonzalez, ancienne journaliste française. “C’est une école ouverte à tous, mais gratuite pour les jeunes des favelas, raconte Nadine Gonzalez. Chaque année, vingt élèves viennent y étudier. On forme et promeut des jeunes triés sur le volet, qui n’ont pas souvent bien conscience de leurs capacités, car ici, la créativité naît de la débrouille quotidienne.” Le regard singulier des jeunes talents de la Casa Geração est convoité par de grandes marques de mode londoniennes, parisiennes et new-yorkaises qui collaborent avec d’anciens élèves pour des collections capsule ou des cahiers de tendance.

Comme Nadine Gonzalez, Rio attire de nombreux créatifs français. Le designer Chafik Benazzouz, tombé sous le charme de la ville il y a une quinzaine d’années, y a ouvert une filiale de son entreprise Europalinkbrasil. Le principe : promouvoir le design européen et brésilien de part et d’autre de l’Atlantique. “Avec la crise actuelle, on ressent une créativité accrue et qui n’est plus seulement issue des classes privilégiées. Cela apporte une vision fraîche dans le monde du design et de l’art”, affirme celui qui vient de créer l’univers visuel et l’architecture des boulangeries Guérin, une chaîne haut de gamme qui prospère au Brésil. Propriétaire de l’Abbaye du design, un ancien cloître de Rio qu’il a transformé en Bed & Breakfast, Chafik Benazzouz accueille aussi des artistes du monde entier en résidence. Pour que Rio rayonne.