Silicon Valley : la matière grise maîtresse du monde

Au sud de la baie de San Francisco, sur une langue de terre qui fait barrage contre le Pacifique et offre à la région un climat méditerranéen, la Silicon Valley génère toujours plus d’emplois.

Ces étudiants rêvent sans doute d’un avenir aussi glorieux que celui de leurs aînés, les fondateurs de Google, Yahoo ou Cisco qui ont essuyé les bancs de Stanford avant eux…

Aux heures de pointe, sur la State Route 85 en direction de San Jose ou sur la Freeway 101 entre San Francisco et Palo Alto, le trafic est au ralenti. Bumper to bumper, pare-chocs contre pare-chocs… Ce qui laisse tout le loisir de déchiffrer les panneaux publicitaires un rien ésotériques qui surplombent l’autoroute et qu’on ne trouvera nulle part ailleurs. “Y u no use hipchat ?”, “Find the hottest tech talent”, “Creativity has no rules”… Des allusions à la start-up la plus hot du moment ou à la toute dernière app mobile en vogue.

Depuis que la Silicon Valley génère à flux continu mille et un nouveaux emplois – jamais payés moins de 125 000 dollars par an, même pour un premier poste à la sortie de l’université –, les prix de l’immobilier n’ont cessé d’augmenter. Pas une maison à moins de trois ou quatre millions de dollars entre Palo Alto, Redwood City et Mountain View. Du coup, même à 125 000 dollars par an, on vit ailleurs, de l’autre côté de la baie, là où les loyers sont encore à peu près abordables, ou au sud, après Santa Clara. Dès lors, passer trois, quatre, cinq heures par jour dans sa voiture n’a vraiment rien d’exceptionnel. C’est là la rançon du succès : la Bay Area, avec ses 400 000 salariés high-tech, est actuellement la région hébergeant la plus forte concentration de millionnaires et milliardaires aux États-Unis.

Aujourd’hui, la Californie représente près de 15 % du PIB des États-Unis et la Bay Area peut se comparer à une grande économie mondiale. Le coût de la vie y est à peu près 50 % plus élevé que dans le reste des États-Unis. Le chômage est quasi inexistant, l’emploi ayant encore progressé de 4,6 % en 2014. Le rêve américain du XXIe siècle ? Certainement. Mais au prix fort : en quelques années, San Francisco et la Silicon Valley sont arrivés en tête des régions les plus chères des États-Unis en matière d’immobilier, dépassant New York haut la main.

Pourtant, jusque dans les années 50, rien n’aurait pu laisser imaginer que ce que l’on n’appelait pas encore la Silicon Valley, nom qui s’est imposé avec l’essor de l’informatique permis par l’usage des semi-conducteurs comme le silicium, deviendrait l’objet de tant de convoitises. La fondation en 1885, par le sénateur Leland Stanford, de la Stanford University à Palo Alto a posé la première pierre de ce succès. Plus d’un siècle plus tard, cette institution truste toujours les premières places au classement des meilleures universités, étendant son empreinte sur le savoir mondial. Son campus de 300 hectares est tellement vaste que certaines parties en sont encore inutilisées par les 17 000 étudiants qui la fréquentaient en 2014.

Au commencement était HP

De nombreuses entreprises de la Silicon Valley se sont développées à partir de recherches menées par des professeurs ou des étudiants de Stanford, explique Brad Hayward, porte-parole de l’université. Une étude conduite en 2012 a révélé que, depuis les années 1930, près de 39 900 entreprises mondiales avaient été créées par des professeurs et d’anciens élèves de l’université, pour 5,4 millions d’emplois générés.” Car, même si Stanford reste avant tout un grand pôle de recherches, où les humanités et les arts ont une place tout aussi importante que les sciences et la technologie, il n’en reste pas moins que l’université attire tous les talents high-tech. N’oublions pas que messieurs Hewlett et Packard qui, en 1939, créèrent dans un garage la première entreprise de logiciels étaient… des diplômés de Stanford. Des pionniers qui ont ouvert la voie à d’autres sociétés informatiques comme IBM et ses premiers disques durs dans les années 50, puis Intel, Xerox, Atari et Apple dans les années 1970, suivis par Oracle et les tous autres.

Le Googleplex de Mountain View, un siège dans l’air du temps, ultra high-tech et pourtant très vert.

Parmi ses plus récents et brillants “alumni”, l’université compte aussi les fondateurs de Google, Yahoo, Cisco, YouTube, Linkedin, Instagram. Entre autres… Stéphane Alisse, directeur de Business France San Francisco, fait remarquer que cet écosystème n’avait pourtant rien d’un modèle planifié : “la Silicon Valley a grandi organiquement, sur plusieurs décennies. D’ailleurs, les grandes universités comme Stanford, mais aussi Berkeley ou UCSF (NDLR : University of California, San Francisco) continuent toujours d’essaimer. Ce qui attire des capital-risqueurs qui espèrent gagner plusieurs dizaines de fois leur mise en faisant entrer en bourse les sociétés dans lesquelles ils investissent”. Les fusions-acquisitions sont monnaie courante dans la Silicon Valley où les grands groupes achètent des technologies plutôt que de les développer eux-mêmes. “Google rachète au moins une société tous les mois et possède un actif de 45 milliards de dollars depuis sa création en 1998”, poursuit le directeur.

La Silicon Valley, c’est d’abord une histoire de matière grise ; une success story fondée sur les têtes bien faites sorties de Stanford (ici en photo), de Berkeley ou de UCSF.

Les géants comme Oracle ont longtemps choisi les environs de Palo Alto pour installer leur siège. Aujourd’hui, les petits derniers comme Über ou Twitter optent pour le centre de San Francisco.

Googleplex

Google… À l’entrée du siège de Mountain View, où est exposé le concept de voiture sans chauffeur Google Car, un immense androïde en plastique vert salue les 18 000 employés d’un campus qui illustre ce nouvel “art du vivre ensemble” décrit par Michel Lallement dans son livre L’Âge du Faire. Une vraie ville utopique où tout le monde est jeune et circule en Google Bikes, ces vélos multicolores qu’on prend et dépose n’importe où, sans même les attacher. Qui songerait à les voler ?

Mais il n’y a pas que Google dans la Silicon Valley. Il y a aussi Apple, à Cupertino, qui projette un nouveau quartier général futuriste en forme de soucoupe volante… Il y a Facebook également, qui vient d’ouvrir de nouveaux bureaux à Menlo Park où l’entreprise organise, depuis octobre dernier, des Farmers Markets bio ouverts à tous…

Ce bouillonnement d’activités a fait que le mot “tech” est aujourd’hui multifonction, désignant aussi bien les technologies de l’information que les clean tech et les bio tech. “C’est une réalité qu’il faut rappeler, car il y a différentes manières de définir la Silicon Valley”, souligne Stéphane Alisse. Géographiquement, les frontières en deviennent presque floues. Les activités dépassent la vallée stricto sensu, vers l’East Bay et Berkeley et jusqu’à Sacramento où se trouve une autre grande université, celle de UC Davis, spécialisée dans les biomasses et le biofuel. Au Nord-Est, la région des vins, où sont créées de nombreuses technologies liées au secteur agricole, appartient également à cet espace florissant. Jusqu’à San Francisco qui s’inscrit désormais comme partie intégrante de la Silicon Valley.

Retour en ville

Récemment, une sorte de cluster biotech s’est constitué dans les anciens docks du quartier de Soma (NDLR : South of Market Street), où UCSF a implanté un centre de recherches”, poursuit Stéphane Alisse. L’implantation de l’industrie numérique au cœur de la Golden Gate City s’explique par le fait qu’aujourd’hui il n’est plus nécessaire d’héberger des serveurs. Tout est dans le nuage !

Pourtant, le véritable attrait de San Francisco pour les entreprises high-tech réside ailleurs : les nouveaux talents, souvent des jeunes, sont à l’affût d’une vie urbaine plutôt que suburbaine. Or les grands groupes, toujours en manque d’ingénieurs qualifiés, ont intérêt à séduire et fidéliser leurs employés. Du coup, on instaure des lignes de bus gratuits entre la vallée et la ville, et il n’est pas rare de voir un bus Paypal, YouTube ou Google sillonner ses rues pentues.

il devient de plus en plus difficile de différencier l’économie san franciscaine de celle de la Silicon Valley

Quand on n’ouvre pas des bureaux en plein coeur de San Francisco… “Le marché de l’emploi est plus favorable aux employés qu’aux employeurs, car il est difficile de trouver suffisamment d’ingénieurs, explique Laurence Fabre, directrice adjointe de la Chambre de Commerce française de San Francisco. L’installation d’entreprises en ville fait qu’il devient de plus en plus difficile de différencier l’économie san franciscaine de celle de la Silicon Valley.” Ainsi, si les plus anciennes sociétés comme eBay ou PayPal sont implantées au fond de la vallée, les plus récentes – Twitter, Airbnb, Uber – ont opté pour d’anciens entrepôts urbains.

En mode coworking

Depuis une décennie, la ville de San Francisco ne ménage pas ses efforts pour attirer start-up et grandes compagnies dans son centre longtemps à l’abandon. Ainsi le nombre d’entreprises tech intra-muros n’a fait que progresser depuis les années 2000. Quant aux autres, elles autorisent souvent leurs employés à ne faire les trajets vers la Silicon Valley que quelques fois par semaine. D’où la floraison de nombreux espaces de coworking, de WeWork à Shared, de NextSpace à Makeshift Society, où il n’est pas rare, en laissant traîner l’oreille, d’entendre se conclure de très importantes transactions.

Il serait difficile de recenser le nombre de start-up à San Francisco, car il s’en monte chaque jour de nouvelles. Le flux de nouveaux arrivants dans la ville est ainsi tout à fait remarquable”, constate Laurence Fabre, en rappelant que les Français seraient environ 60 000 à vivre dans la Bay Area, et plus de 10 000 à travailler dans le domaine de la tech. “Il est crucial de venir ici quand on est une entreprise tech, mais il faut savoir que le marché est éminemment compétitif ”, remarque Jerem Febvre, fondateur de Sublim Skinz, une entreprise spécialisée dans la publicité digitale, sélectionnée par Business France et bpifrance pour recevoir une aide à l’implantation aux États- Unis. “Nous venons de nous installer à San Francisco, car il est impossible d’infiltrer le marché américain sans passer par là. Mais il nous a fallu faire une levée de fonds de cinq millions de dollars pour pouvoir commencer aux États-Unis”, précise le jeune entrepreneur. Autant dire qu’ici, il faut avoir un sens aiguisé des affaires… et l’amour du risque.