
A la simple évocation du nom de Marienbad, les images se bousculent, en noir et blanc : celles du film d’Alain Resnais L’année dernière à Marienbad dont aucune scène n’a pourtant été tournée là-bas ; celles aussi de Barbara qui chantait de sa voix cristalline “je me souviens de vous, et de vos yeux de jade, à Marienbad”. Alors forcément, la tentation est forte d’aller vérifier que la ville de Marianske Lazne – en version originale – est à la hauteur du mythe et de la nostalgie qu’elle suscite immanquablement.
Une nécessité pour cela : disposer d’une journée pleine et y séjourner une nuit. Car il faut rouler plein ouest pendant deux heures depuis Prague, passer la ville de Plzen, puis partir à l’assaut de douces collines presque jusqu’à la frontière allemande pour dénicher la station thermale de Bohême occidentale, perdue au milieu d’une forêt de sapins, à 600 m d’altitude. On y pénètre par une longue avenue bordée d’immeubles aux tonalités plus ou moins contemporaines avant d’atteindre, tout au bout de la route, un parc soigneusement entretenu, ceinturé par des bâtiments ocres de style néo-baroque, néo-gothique ou néo-Renaissance. L’ensemble, remarquable et représentatif de ces villes d’eaux immémoriales – Vichy, Biarritz, Baden Baden ou, plus proche de là, Karlovy Vary, l’ancienne Karlsbad – ravira les nostalgiques du temps de Sissi ! “L’essentiel a été construit en une vingtaine d’années, entre 1880 et 1912, ce qui explique cette cohérence architecturale”, explique Milan Vejnar, auditeur pour Danubius, le groupe hôtelier hongrois qui a contribué à redonner tout son lustre à la station.
Car, si les vertus des eaux chargées de CO2 qui jaillissent à Marianske Lazne sont réputées depuis le XIVe siècle, si la petite ville fut déclarée station thermale publique en 1813, elle fut en revanche presque totalement occultée pendant la période communiste. Après la révolution de 1989, les autorités cédèrent en bloc une quarantaine de bâtiments à Danubius, qui en a revendu certains et a patiemment rénové les autres. Cette société gère aujourd’hui huit hôtels et 880 chambres dans la ville, soit un tiers de la capacité totale. Les deux plus fameux établissements – le Nove Lazne et le Centralni Lazne – sont reliés entre eux par des souterrains, créant ainsi un vaste complexe thermoludique.
Les belles pages du Gotha
Grâce à cela, Marienbad a retrouvé le cachet de ses plus belles années, celles du XIXe siècle, lorsqu’elle jouissait d’une réputation qui attirait le gotha et l’intelligentsia européenne, de Goethe à Chopin en passant par Édouard VII. Le roi d’Angleterre y séjourna neuf fois et y rencontra l’empereur austro-hongrois François Joseph Ier, en 1904. Aujourd’hui, Tchèques, Allemands et Russes s’y précipitent à nouveau pour profiter de la quinzaine de sources en activité – sur la quarantaine originelle– qui traitent les maladies les plus diverses. Le choix des soins est presqu’illimité : debout, assis, couché. Les plus téméraires pourront tester une expérience de cryothérapie lors de laquelle le corps est exposé pendant une à trois minutes à une température proche de – 160 ° !
Youri Gagarine au plafond
Tout juste a-t-on mis le nez hors des bains, par exemple le temps d’une visite au petit musée local ou à l’église orthodoxe, ou bien pour une balade au grand air dans le parc central ou bien encore, et surtout, pour rejoindre la colonnade, cette majestueuse arcade aux allures de Grand Palais qui trône au cœur de la station. Avec ses dentelles de fer, ses plafonds en bois et ses magasins désuets, elle reste pour toujours le lieu de rendez-vous des curistes après leur matinée de soins ; l’endroit aussi où l’on vient remplir gratuitement son verre ou sa bouteille aux trois sources Caroline, Rodolphe et la Source de la Croix. Sans pour autant en attendre un miracle, et en se pinçant parfois le nez ! Car, selon le jour ou la saison, elles sont plus ou moins minéralisées, ont un goût plus ou moins ferreux et peuvent dégager une petite odeur de soufre… Bref, un peu comme la bière locale, il convient de ne pas en abuser !
Dans cette parenthèse intemporelle, quelques détails, ici et là, rappellent toutefois que l’on est bel et bien dans un autre siècle : les peintures qui ornent les plafonds de la colonnade offrent au regard attentif un Youri Gagarine dans sa tenue de cosmonaute au milieu des allégories ; la fontaine “chantante” qui borde la colonnade et joue toutes les heures impaires un air de musique classique. Pas de quoi toutefois désorganiser le doux rythme de la journée, qui se termine immanquablement par la séance de shopping le long de l’artère Hlavni Trida. Dentelles et cristal, quelques souvenirs de pacotille aussi, constituent l’essentiel des marchandises exposées en vitrine. “Ô temps ! Suspends ton vol”, écrivait Lamartine. Il n’aurait trouvé meilleure illustration qu’à Marienbad…
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