
Aung San Suu Kyi. “La Dame”, comme on dit ici. Omniprésente lorsque, d’aventure, on réussit, de préférence hors d’un endroit public, à soulever le voile opaque qui drape les conversations. Une lady, presqu’une reine, dont on ne manque pas de montrer la maison – on aperçoit surtout son mur d’enceinte et le toit – installée sur l’autre rive du lac Inya, longée par la route allant de l’aéroport au centre historique de Yangon.
Le centre-ville donc ! Sur le coup, et à l’occasion d’un premier city tour, un saisissement de façades d’immeubles ex-coloniaux – autrefois sans aucun doute magnifiques – sur lesquelles se laissent aujourd’hui aller des arbrisseaux rebelles. Mais aussi une foultitude de murs lépreux, dégoulinants de moussons successives, des avenues droites comme des I, des rues tout aussi raides –mais encore plus chaotiques – , des bâtiments cages à poules dont les balcons croulent sous le linge à sécher… On l’aura compris : Yangon, l’ancienne capitale abandonnée par la junte militaire en 2005 au profit de Nayptidaw, ville créée de toutes pièces à 320 km plus au nord, n’invite pas, de prime abord, à la digression poétique. Disons-le même tout de go : Yangon est moche, et même très moche. C’est bien plus tard qu’on reviendra sur sa toute première impression.Une des merveilles du monde
Car heureusement, en contrepoint à ce micmac monumental, cinq millions d’habitants peuplent cette capitale qu’on jurerait arrêtée dans le temps. Des habitants qui s’activent – point trop n’en faut tout de même, Yangon n’est ni Bangkok, ni New York – à l’ombre de ses innombrables pagodes, dont la Shwedagon, sans doute l’une des plus belles du monde. L’une des plus émouvantes aussi, avec un dôme d’or s’élevant à 98 m au-dessus de sa base et qu’on aperçoit de partout dans la ville. Depuis fort longtemps d’ailleurs, même si, contre la légende qui l’a faite naître il y a plus de 2500 ans, du vivant du Bouddha, les archéologues penchent plutôt pour une première pierre posée entre les VIe et Xe siècles. Ce qui lui a tout de même laissé le temps d’être détruite, reconstruite, bousculée par des tremblements de terre, pillée par des Portugais, profanée par des Anglais, ravagée par le feu, théâtre d’un attentat perpétré par la Corée du Nord et plus récemment témoin d’événements sociaux qui ont fait la une de tous les journaux du monde… On le voit, une vie mouvementée dont un œil non averti est aujourd’hui bien incapable d’en déceler les séquences.Que d’or, que d’or…
Alors, inévitablement lorsqu’on a fait le voyage jusqu’au Myanmar, on grimpe vers le lieu le plus sacré du pays dans la pénombre d’escaliers couverts – il y en a un à chaque point cardinal, mais aussi un ascenseur pour sacrifier à la modernité –, pour déboucher sur une gigantesque esplanade de marbre blanc, éblouissante au soleil, brûlante sous les pieds qu’il serait sacrilège de ne pas avoir nus. Mais la vraie surprise, c’est que l’énorme stupa, entièrement plein, recouvert de 700 kg d’or, est coiffé d’un globe, d’or bien sûr, mais, qui plus est, serti de 4000 pierres précieuses et prolongé par une girouette incrustée, quant à elle, de 1100 diamants et d’un millier d’autres joyaux. Partout, ce ne sont que kiosques, statues de Bouddha multicolores, oratoires, pavillons, temples, clochetons, fontaines… Le tout évidemment ruisselant d’or.
Et puis il y a la foule… Une foule décontractée – car on est décontracté dans une pagode ; on prie certes, mais on rit fort aussi, on dort, on discute, on pique-nique même –, une cohue de fidèles venus en pèlerinage du fin fond du pays ou, plus simplement, de Yangon. Sans compter les innombrables religieux, eux aussi très à leur aise, qui ponctuent le lieu de leurs robes, safran pour les hommes et moinillons, rose pour les nonnes et les petites filles. Il n’est d’ailleurs pas rare lorsqu’on s’assoit à l’ombre d’un pavillon, fatigué par tant de décorum, il n’est pas rare donc que l’un d’entre eux vienne s’entretenir en anglais avec l’étranger. De quoi parle-t-on ? Du Myanmar, de la France, des coutumes et des différences… On sent bien que l’on aimerait parler de tout autre chose, mais on préfère rester sur sa réserve. On ne sait jamais, les mauvais souvenirs laissés par l’un des régimes les plus répressifs du monde ne sont jamais très loin. Puis le soir tombe, et c’est la lumière des projecteurs qui prend la relève. Tout simplement féérique.Boutiques en ribambelle
Elle monte, cette lumière, tout doucement, étage par étage jusqu’à la flèche qui lance tous ses feux dans la nuit birmane. Il n’y a d’ailleurs bien qu’elle à s’illuminer ainsi. Car, à part quelques bars d’hôtels et de rares échoppes du quartier chinois, tout ou presque ferme à 22 heures. Sans aucun doute, Yangon doit compter parmi les capitales qui se couchent le plus tôt… Alors, il faut faire pareil, se mettre au lit très tôt pour se lever aux aurores.Passez-moi le 22, à Yangon
Et puis, il y a les dômes protecteurs des pagodes, de toutes ces autres pagodes, omniprésentes, partout, dans tous les quartiers. Il y a notamment celui de la superbe Botataung, qui compte parmi les trois bâtiments religieux à conserver des cheveux du Bouddha et que l’on parcourt dans un véritable labyrinthe doré à la feuille. Du sol au plafond. On déambule dans l’or. On en chavire, presque. Voilà, le ton est donné par la capitale d’un pays où la ferveur religieuse ne fait pas mystère. Mais c’est, à Bagan, à une heure de vol vers le nord, qu’on prendra conscience que cette ferveur n’est pas née d’aujourd’hui.Pourquoi tout ça ?
On ne citera pas ici tous les monuments et stupas qu’il faut visiter ou escalader.?Il y en a tellement qu’on aura bien le temps, sur place, d’en choisir quelques-uns parmi les plus célèbres avec un guide spécialisé. Mais ce qu’on dira, c’est qu’après avoir grimpé toutes ces marches ultra raides, après avoir parcouru des kilomètres de corridors, des dizaines de salles abritant des statues de Bouddha ; après avoir admiré à la torche électrique des fresques magnifiques, après avoir échappé pour la millième fois aux insistances harassantes des marchands du temple, on dira donc qu’il faut enfourcher un vélo, seul ou en groupe, pour s’égarer sur les chemins de terre rouge qui sillonnent le site. Et là, la magie du lieu prend toute sa dimension : le silence, le murmure du vent dans les épineux, des centaines de tourterelles qui chantent leur joie d’oiseau, des temples moins imposants qui ont le mérite de méditer dans une solitude absolue… Un univers divin mâtiné d’humanité et de travail des champs, animé par de placides attelages de zébus.
Car aux confins du site historique, il y a aussi des villages. Des villages comme avant, avec des jeunes et des vieux tous ensembles, des animaux vivants avec les hommes, des paillotes parfaitement entretenues et des cours de terre battue impeccablement balayées. Comme partout ailleurs, on salue l’étranger d’un large sourire et d’un léger signe de tête. Toujours.Croisière d’une journée
Le miracle des “fils du lac”
Le lac Inle, une vingtaine de km de long, une dizaine de large, est entouré de collines culminant à 1500 m sur les pentes desquelles un Allemand et un Français cultivent la vigne. Mais ce n’est évidemment pas pour leurs chais que l’on vient au lac Inle. Ce n’est pas non plus pour ses eaux très claires et peu profondes, cinq ou six mètres tout au plus. Non, ce n’est pas ça. Si l’on vient sur le plateau Shan, c’est avant tout pour découvrir la culture des “fils du lac”, autrement dit l’ethnie Intha qui s’est installée ici, forcée et contrainte par un roi ombrageux qui l’a déportée au XIIe siècle.
Loin de se laisser abattre, les Inthas ont décidé de ne pas investir les rives du lac, mais le lac lui-même. L’environnement forçant la façon, ils développèrent du même coup une culture très originale, en créant des villages lacustres – que l’on visite aujourd’hui – , et en inventant un procédé de cultures maraîchères flottantes.
Principe : on crée des bandes d’environ 10 mètres de long sur deux mètres de large grâce à une sorte de compost de jacinthes flottantes, on ajoute un peu de terre dessus et on tire le tout sur les eaux du lac. Puis on arrime grâce à des pieux de bambous et on cultive cette terre miraculeuse depuis des barques à fond plat. Le résultat est miraculeux, puisque les Inthas couvrent pratiquement tous les besoins du Myanmar pour ce qui concerne la tomate.




























