Bruxelles, Anvers : l’avant-garde

C’est à deux pas de Paris la Belgique, et c’est un autre monde. Il y a Bruxelles évidemment, qui couvre ses murs de personnages de BD appartenant à la Ligne claire et réhabilite des lieux rescapés de la folie destructrice du siècle passé. Mais il y a aussi la bouillonnante Anvers, Flamande entre les Flamandes qui s’appuie sur son histoire pour mieux aborder notre époque. Et n’hésite pas à privatiser des lieux extra-vagants, ni à confier sa future esthétique à des architectes de renom !

C’est vrai que, découverte depuis ce troisième étage, derrière les fenêtres de cet appartement incroyablement situé, designé hypercontemporain et privatisable pour des petits groupes d’une trentaine de personnes, c’est vrai donc, qu’à voir de haut le décor de cette célébrissime Grand Place bruxelloise, on ne peut ignorer se trouver là sur l’une des plus belles places du monde. Au même titre que Saint-Marc à Venise ou la Concorde à Paris. Même si, mille fois vue dans les belles pages des livres d’histoire ou des magazines de voyages, on l’aurait a priori imaginée un peu plus grande. Mais qu’importe ; chantée par Victor Hugo ou Jean Cocteau, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, elle brille de tous ses ors sous les rayons obliques du soleil du Nord et aligne, en un feu d’artifice unitaire, le gothique flamboyant de l’hôtel de ville – construit entre 1402 et 1405 et seul rescapé du bombardement ordonné par Louis XIV en 1695 – au style Renaissance, voire au baroque tardif des autres bâtiments reconstruits peu après cet assassinat patrimonial.

Immuable, la Grand Place laisse admirer sa splendeur gothique et renaissance depuis un appartement privatisable pour des dégustations de chocolat et champagne.

Partant, on aurait bien aimé que ce formidable métissage architectural essaime, au fil des époques, ailleurs dans la ville… Mais hélas, trois fois hélas, Bruxelles ne semble guère répondre à un quelconque plan urbanistique. Tout est à trac, aberrant, planté au petit bonheur la chance, éventré par des voies rapides et des rails de chemins de fer, percé de tunnels et grimpé dans sa verticale par des buildings sans grand talent. C’est ainsi qu’une maison à redents voisine avec la banalité d’un cube de verre et qu’un immeuble Art nouveau est gâché par un machin sans âme. Et c’est partout comme ça, y compris dans le quartier des institutions européennes présentes dans la région-capitale, capitale de la Flandre, capitale de la Belgique et quelque part aussi capitale de l’Europe. Rien que ça.

Mais la folie destructrice semble passée de mode – enfin, un peu, point trop n’en faut – et fait place à une vision un peu plus sophistiquée de la chose construite. C’est donc en maniant la taloche et la truelle, et non plus le bulldozer et le camion-toupie, que les Bruxellois réinvestissent des bâtiments qui ne demandaient qu’à revivre. Alors, on interprète, on transforme, on se réapproprie des murs anciens pour y installer des restaurants, des lieux culturels et des espaces aussi festifs que privatisables.

Réhabilitations bienvenues

Pour découvrir Bruxelles, il sufft de suivre la Ligne claire et ses héros - Tintin, Blake & Mortimer ou, ici, Broussaille - qui s’affchent sur les murs et composent un parcours ludique à travers le centreville.Ce qui donne, entre autres, le très beau restaurant Belga Queen, installé sous une verrière et entre les colonnes Empire d’une ancienne banque d’affaires, ou le musée de la bande dessinée dans un ex-magasin de tissus dessiné par le célèbre architecte Victor Horta et privatisable le temps d’un événement corporate, ou bien encore Wiels, une ancienne brasserie en béton armé transformée en centre d’art.

L’imagination est partout. Et, derrière la cinquantaine de murs peints mettant en scène de célébrissimes héros de bande dessinée de la Ligne claire – ici Tintin, là Blake et Mortimer et là encore Gaston Lagaffe… – s’active un univers très contemporain ; un monde d’artistes, de stylistes de mode, de graphistes, d’architectes ou de designers, cour bouillonnante d’esprits libres mettant à bas les clichés qui collent à la peau de Bruxelles en particulier et de la Belgique en général.

On ne s’attardera donc pas trop devant le minuscule Manneken-pis – 957 fois plus petit que la tour Eiffel – auquel, et malgré tout, on n’échappera pas, notamment lors d’un parcours « murs peints » servant de fil rouge à une découverte à pied de la ville. Comme on ne s’empiffrera pas de frites à tous les repas, pas plus que de moules, même si on pousse la porte d’un estaminet, un vrai, un ancien, un historique comme ce « À la mort subite » fréquenté en son temps par Jacques Brel ou Maurice Béjart ; un kaberdouche au charme fou, avec des murs patinés, des miroirs piqués et des tables burinées par tant de gueuzes éclusées. Et c’est encore dans ces lieux-là qu’on retrouvera presque intacte l’identité bruxelloise, chaleureuse, pas bégueule et qu’à la « zim-boum-boum », on se laissera aller à trinquer à l’amour, à la vie entre amis d’un soir…

Si Anvers s’enorgueillit de ses stylistes reconnus mondialement, Bruxelles a également vu feurir les designers autour de la rue Dansaert (ici, Color Code).Car la modernité, à Bruxelles comme ailleurs, ne saurait s’appréhender en se cantonnant à sa représentation plastique la plus récente. D’ailleurs, la ville n’est pas immense et il faudrait beaucoup d’imagination pour échapper à son passé et à ses traditions. On passe ainsi des œuvres flamandes des musées royaux des Beaux-Arts au surréalisme de Magritte, on navigue entre les nombreuses bâtisses modernistes en chavirant sur des pavés disjoints, on s’aventure devant les vitrines des stylistes de l’avant-garde belge de la rue Antoine Dansaert et s’attarde devant celles des grands noms de la mode internationale – Armani, Boss, Agnès B, Delvaux, Bulgari, Burberry… –, rangées au coude à coude sur le large boulevard de Waterloo.

Kermesses héroïques

À tout seigneur tout honneur, commençons le city tour par le musée d’Art ancien et ses salles consacrées aux primitifs flamands. Des merveilles peintes par les Bruegel, l’Ancien comme le Jeune, tous les deux inspirés par la représentation quasi surréaliste du monde de Jérôme Bosch, lui aussi présent dans ces salles.

On passerait des heures à décrypter les œuvres de ces artistes passablement hallucinés, à découvrir sur ces Bruegel en kermesse, une foultitude de personnages en action, témoignant pratiquement comme dans une bande dessinée des occupations quoti-diennes des paysans du Moyen-Âge. Tout y est, les jeux des enfants, les bagarres entre les grands, la bombance, la ripaille, la danse et les chansons… au fond, une partie de l’imaginaire belge.

Ceci est une idée de cadeau : la boutique du musée Magritte offre le choix à qui veut rapporter de Bruxelles un souvenir de qualité.Quant au surréalisme, bien après un Jérôme Bosch qui n’aurait guère dépareillé dans le mouvement, on le trouve dans une version plus moderne dans les salles d’un musée attenant et entièrement consacré à René Magritte. Avec, en fer de lance, son fameux « ceci n’est pas une pipe ». La boutique sera d’ailleurs l’occasion de faire provision de cadeaux à rapporter, des assiettes, des T-shirts ou des mugs reproduisant certaines œuvres du peintre. Ce qui ne déparera pas à côté des traditionnels chocolats, surtout s’ils sont aromatisés, comme ceux de chez Marcolini, à des parfums aussi inattendus que le poivre, le fenouil ou la coriandre.

Pour ce qui les concerne, les participants à une opération incentive pourront même s’essayer, en une très amusante séance collective, à des mix détonants chez Zaabär, tandis que d’autres, c’est très tendance, participeront chez Mmmmh ! à une classe de cuisine. Belge, évidemment !

Et puis il y a l’Art nouveau. Cette manière unique et totale qu’ont eu les architectes du tournant du XXe siècle de dessiner meubles et immeubles, objets et accessoires dans un style reprenant généralement les courbes du monde végétal. Cela a donné le Modern style en Angleterre, le Liberty en Italie, la Sécession à Vienne, le Modernisme en Espagne et l’Art nouveau en France et en Belgique. Sa représentation est parti-culièrement intéressante à Bruxelles, notamment avec les œuvres de son omni-présent chef de file : Victor Horta.

La découverte de ses œuvres donnera lieu, sur la commune d’Ixelles – Bruxelles est divisée en communes et non en arrondissements – à un second urban-trekking, une promenade de deux ou trois heures à la découverte des réalisations de cette école. Cela commence, inévitablement, par la visite de la résidence-atelier du maître. Dès l’entrée, l’effet est saisissant. Les différentes pièces s’articulent autour d’un escalier coiffé d’une verrière laissant pénétrer la lumière. Tout est en courbes, en arcs de cercle… bref, on l’aura compris, Horta abhorre la ligne droite.

Mais surtout, on réalise très vite qu’outre un sens pratique qui annonce une nouvelle ère, Horta s’intéressait d’une façon quasi maniaque au détail. Tout dans sa maison est Art nouveau, depuis la rampe d’escalier jusqu’aux serrures et poignées de porte… Il n’empêche que ce courant, né aux alentours de 1895, n’a pas résisté à la Première Guerre mondiale. Trop cher sans doute, trop pièce à pièce et pour tout dire, encore trop emprunt de l’étouffante atmosphère bourgeoise de la fin du XIXe.

Art nouveau ou art déco ?

Le musée d’Art ancien rassemble tous les grands noms de la peinture, de Jérôme Bosch et ses scènes ésotériques aux fêtes à la Bruegel, des peintures magistrales de Rubens aux portraits de Van Dyck.C’est pourquoi, dès 1918, l’Art nouveau laisse la place à l’Art déco, plus léger, mieux inscrit dans son époque et qui à son tour s’effacera devant le Bauhaus, encore mieux adapté aux productions en série à partir de matériaux plus abordables. Côté Art déco, avec la Villa Empain, commandée à l’architecte Michel Polak par Louis Empain, 22 ans à l’époque, Bruxelles possède un chef d’œuvre de pureté de style, d’absence de fioriture, de volumes puissants mis en valeur par de larges baies vitrées, le tout complété côté jardin par une immense piscine qui fit sensation en son temps… Aujourd’hui, la villa appartient à la fondation Boghossian et sert d’écrin à des expositions temporaires. On peut la privatiser le temps d’un chicissime cocktail, voire d’un dîner de gala très, très raffiné.

On le voit, Bruxelles est bien autre chose qu’une capitale engoncée, avant tout régie par les règles du monde des affaires ou de la politique. Mais, à 45 minutes à peine de son centre-ville, il y a Anvers, Flamande entre les Flamandes, souvent ignorée par les groupes corporate qui lui préfèrent une escapade brugeoise. Et c’est bien dommage. Car c’est Anvers, véritablement, qui a porté les couleurs de la Belgique sur le devant des scènes de la création contemporaine. À commencer par ses stylistes de mode qu’on a surnommé le « groupe des six » tant leur nom est difficile à prononcer et qui, à la fin des années 80, ont fait sensation sur les podiums internationaux. La mode est tellement présente à Anvers qu’on lui a consacré un musée – le MoMu –, que l’école de la mode, la Modeacademie, attire des étudiants du monde entier et qu’Anvers Tourisme & Congrès édite des itinéraires « fashion walk ».

Anvers donc, le deuxième port d’Europe après Rotterdam, une ville bouillonnante d’un peu moins de 500 000 habitants, que nul ne saurait pourtant qualifier de ville de province, et qui n’oublie pas ses prestigieuses racines – c’était la capitale économique de l’Europe au Moyen-Âge, aussi importante pour l’époque que New York pour nous aujourd’hui. À l’inverse de Bruxelles, qui, au fond, ne semble guère aimer son passé, Anvers ne détruit pas. Ou moins. Elle réhabilite plutôt, et accessoirement… commercialise.

Défilé devant l’autel

Des étages qui s’empilent comme des conteneurs : dessiné par les architectes Neutelings et Riedijk, le Museum aan de Stroom – le MAS – symbolise Anvers, l’importance de son port et sa vision de l’avenir.Ce qui offre aux groupes corporate l’accès à des endroits privatisables plus ou moins extravagants, dont la sacristie des Chapelains de la sublime cathédrale Notre Dame ou, dans le même esprit, l’église Saint-Augustin (AMUZ) – désaffectée au culte cette fois – où l’on organise des concerts, des défilés de mode ou des présentations de produits… le tout sous un faux-presque vrai Rubens. Une nième toile de Rubens, pourrait-on dire, car le maître fut si prolifique qu’Anvers expose en permanence 52 de ses chefs d’œuvres un peu partout dans la ville. À commencer par sa maison-atelier, très bien conservée, et qu’on ne saurait manquer lors d’une visite de la métropole flamande. Un must, au même titre que le musée Plantin-Moretus et son imprimerie en état de marche depuis 440 ans ; ce qui lui permet de figurer, au titre de la plus ancienne presse du monde, au patrimoine mondial de l’UNESCO.

C’est comme ça, Anvers. Sur un espace somme toute assez restreint, cohabitent du vieux et du très vieux, du neuf et du très neuf… C’est ainsi qu’un délicieux jardin Renaissance jouxte un marché à la criée d’articles de seconde main, qu’une grande place médiévale s’achève sur des quais où s’amarrent les paquebots remontant l’Escaut, qu’un spectaculaire entrepôt-galerie contemporaine – le Felix – se privatise le temps d’un dîner prestigieux, qu’une salle rococo invite au gala dans un palais ayant appartenu à Napoléon tandis qu’au rez-de-chaussée, un chocolatier, Dominique Persoone, aussi célèbre qu’iconoclaste propose une poudre de chocolat à… sniffer qui a fait sensation lors du soixantième anniversaire de Ron Wood, l’un des Rolling Stones.

Reste, pour les amateurs d’architecture contemporaine, quelques bâtiments remarquables – que l’on peut évidemment privatiser – comme le MAS (Museum aan de Stroom), planté au milieu du port de plaisance, ou le Zuiderterras, œuvre de bOb Van Reeth, un restaurant inspiré de la silhouette d’un bateau à quai…

Avant de quitter la ville, sous l’immense verrière de ce qui compte, selon Newsweek, comme l’une des quatre plus belles gares du monde, en attendant le Thalys qui regagnera Paris en deux heures, on ne manquera pas de jeter un œil sur la partie intérieure de la façade du bâtiment. Ahurissant. Pour un peu, on la confondrait avec celle d’une cathédrale… Et c’est dans ce même train, qu’on prendra véritablement la mesure du voyage qu’on a fait. Loin, si loin de la gare du Nord à Paris.