
« Vous la sentez, vous, la crise ? Je veux dire en tant qu’étranger. Sans aucun prosélytisme, je peux avancer qu’à sillonner le pays, vous ne vous apercevrez de rien ; ce qui n’est évidemment pas notre cas, pour nous les Grecs. Mais pour les touristes, tout est comme aux meilleurs jours : les restaurants sont pleins, les rues d’Athènes le soir sont noires de monde, les hôtels assurent toujours le meilleur service, les magasins sont parfaitement achalandés et il n’y a pas de violence. Les manifestations que vous avez vues à la télévision, c’est ce qui se passait devant le Parlement et qu’on vous a abondamment montré. Sans jamais dire qu’à deux rues de là, les Athéniens bavardaient aux terrasses des cafés. Comme d’habitude. » C’est ainsi que John Casulli, président de Imt Travel Services, l’une des plus grandes agences réceptives d’Athènes, résume l’affaire.

Et à première vue, il a raison. Car nulle part à Athènes, sauf peut-être place Syntagma – devant le Parlement donc – où l’on donne parfois très fort du mégaphone, on ne sent la moindre tension. On sort effectivement toujours beaucoup le soir, on trinque et on boit sec à la vie, on refait le monde presque autant que sur l’agora au temps de Périclès et la mendicité est bien moindre que ce que l’on peut voir sur les trottoirs parisiens. La délinquance ? Pas plus que dans les autres grandes villes du monde, et peut-être même un peu moins. Tout dépend de l’heure et du quartier… Ce qui, de toute façon, ne concerne guère les groupes incentive qui, par définition, sortent en groupe et ne s’aventurent guère dans de sombres rues excentrées.
Lumineuse acropole
Avec eux, commençons donc le séjour par une visite patrimoniale de la capitale grecque en gravissant l’incontournable colline de l’Acropole jusqu’à ce Parthénon, splendeur universelle commanditée par Périclès et construite par Phidias de 447 à 438 av JC. On connaît tous le profil du lumineux bâtiment, mais tout de même, lorsqu’on y est, on reste bouche bée devant le talent des architectes et des artistes de l’époque, voire devant le génie humain. Car, allez donc savoir pourquoi, on se sent tous un peu venir de là lorsqu’on foule le rocher sacré de l’Acropole. L’essence de la démocratie peut-être ? Un peu plus tard, l’élégance de la façon contemporaine n’échappera pas non plus aux groupes visiteurs, par exemple lors d’une visite privée suivie d’un cocktail très haut de gamme donné dans les murs de verre du musée de l’Acropole dessiné par les architectes Bernard Tschumi et Michel Photiadis, respectivement franco-suisse et grec. Un bonheur de statues, de frises et d’objets, le tout remarquablement scénographié. En point d’orgue, les caryatides, célèbres colonnes en forme de femme appartenant à l’Erechthéion, l’un des temples de l’Acropole, et transportées ici pour cause d’attaque par la pollution.
En attendant le cocktail mondain du soir, on contournera le rocher pour se rendre, juste en dessous, dans le quartier de Plaka, autrement dit le vieil Athènes. Un pan de la ville qui tombait en déconfiture jusqu’à ce que Mélina Mercouri, alors ministre de la Culture, ne prenne la tâche à bras le corps et attaque sa réhabilitation. Aujourd’hui, ce village dans la ville retrouve peu à peu de sa superbe. On y trouve des ruelles si étroites qu’elles n’autorisent même pas le passage d’une simple voiture, des volées d’escaliers à l’assaut de la colline, des treilles ombrageant le tout et des plantes à demi sauvages tombant des hauts murs généralement passés à l’ocre.
Et puis, en dehors des rues spécialisées dans de hideux souvenirs réservés aux touristes, on découvre des tavernes fabuleuses, des restaurants populaires et de très chics cantines, ainsi que des kafenéions – bistrots en grec – où se retrouvent les étudiants. “Pour les groupes, nous organisons des visites interactives, le quartier s’y prêtant particulièrement, raconte Anna Wilforster, directrice des ventes de Pam Tours DMC. On appelle cela un tour interactif, parce les participants sont obligés de rencontrer la population pour s’en sortir… Ils partent donc à l’aventure en tout petits groupes et, au passage, doivent identifier des photos mystères, prendre des cours de cuisine et de danse, déguster de l’ouzo dans la plus vieille distillerie d’Athènes ou du café – nous avons mille et une façons de l’apprécier, en Grèce – au Café Mélina, situé en plein Plaka.”
En descendant encore un peu, un autre quartier, Monastiraki, y va lui aussi de son pittoresque. Très différent, il aligne les cafés aux terrasses bondées ainsi que les restaurants, dont certains, comme le Baïraktaris, font courir le Tout-Athènes et le monde des arts internationaux, comme en témoigne la foultitude de photos de célébrités qui recouvrent ses murs. En parallèle, à d’innombrables étals de contrefaçons succède un marché aux puces, des halles aussi vivantes, surtout tôt le matin, que le furent autrefois celles de Paris et des ruelles tellement exotiques, qu’on se croirait à Istanbul, au Caire, voire en Asie ; n’importe où sauf à Athènes. Le tout bordé par les ruines de l’antique agora, ce qui ne gâche rien.
Effervescente usine à gaz
Que n’a-t-on dit, que n’a-t-on écrit sur Athènes ? Que c’était moche, que c’était pollué, embouteillé, dangereux, mal ficelé, figé entre du néoclassique et de l’année 60 construit à la va-vite… Bref, on a dit tout le mal que l’on pouvait de cette ville dont les charmes, c’est vrai, ne sautent pas instantanément aux yeux du premier venu. Mais il faut savoir la conquérir, la vieille dame. L’apprécier dans ses détails. D’autant que, depuis les Jeux olympiques de 2004, elle s’est offert une vraie beauté en même temps qu’elle s’est jetée sans faillir dans la modernité, pour ne pas dire la post-modernité. Il n’y a qu’à faire un tour dans le quartier de Gazi – qui détrône peu à peu celui de Psiri par son esprit tendance – pour s’en assurer. Et à y passer une soirée pour n’en plus douter.
C’est là, dans les faubourgs de la ville qu’une ancienne usine à gaz – d’où ce nom de Gazi – s’est métamorphosée en centre culturel. Ouvert en 1999, il a depuis essaimé alentour. Du coup, la moindre usine rouillée, la plus petite fabrique en perdition, le plus déglingué des entrepôts se sont transformés en boutiques de mode, en galeries de peinture contemporaine, en discothèques ou cafés branchés. Et pour être branché, il est branché cet Athènes-là. On évitera donc de s’y rendre le matin – toutes les rues sont absolument vides – pour lui préférer la fin d’après-midi, voire la nuit qui s’agite bruyamment de toute la créativité du monde. Et cela, sur fond d’un air iodé qui rappelle qu’on est tout de même au bord de la Méditerranée.
Car elle n’est jamais loin de la terre de Grèce, la Méditerranée. Jamais à plus de 80 km où que l’on soit. Quittons donc la grande urbanité, fut-elle installée en bord de mer, pour filer vers le Péloponnèse qui, depuis la percée du canal de Corinthe, en 1893, est devenu une île. Un pays très escarpé, fait de montagnes sauvages, de gorges et de plateaux, d’un rivage découpé, de golfes profonds et parfois de quelques plaines verdies toute l’année par des millions d’orangers et au moins autant d’oliviers… Et tout de suite, Anna Wildforster, d’avertir : “l’ennui avec le Péloponnèse, c’est la route ! Même si l’ensemble de la région n’est pas plus grand que trois départements français… Mais, à part l’autoroute et quelques grands axes, ça monte et ça descend pas mal, ça tourne beaucoup… Pour autant, nous n’hésitons pas, lors d’un séjour incentive programmé à Athènes, à proposer une escapade d’une journée en Argolide, à Nauplie et Epidaure ; Nauplie n’étant après tout qu’à 2 h 30 d’Athènes. Quelquefois, nous nous y installons pour deux jours. Et dans ce cas, on peut rayonner”.
Nauplie, petite venise du péloponnèse
Alors, ce sera Nauplie. Une petite ville de province qui fut tout de même première capitale de l’État grec, en 1828, alors qu’Athènes n’était pas autre chose qu’un gros bourg d’à peine quelques milliers d’habitants. Un bonheur de ruelles italianisantes, car percées par les Vénitiens ; des balcons, des fontaines, des maisons très nobles dans leurs proportions, presque strictes, et une place fermée au dallage si luisant qu’on le croirait passé à l’encaustique. Au-dessus, dominant la ville, la citadelle construite par les occupants vénitiens au tournant du XVIIIe siècle ; en face, au large, élevé sur un îlot à quelques minutes de caïque du port, un vieux fort, vénitien lui aussi, qui enchante les amateurs de photographie et les vendeurs de cartes postales.
Car Nauplie est éminemment touristique, et du coup, propose tout ce qu’il faut de chambres d’hôtels, de bars, de cafés et de restaurants. Les groupes incentive y ont donc parfaitement leur place. C’est aussi, comme on l’a dit, un point de chute parfait pour rayonner dans le sud-ouest du Péloponnèse. À commencer par Epidaure, sublime théâtre resté intact depuis le temps où on y donnait les tragédies « à leur sortie », et considéré comme le chef d’œuvre, en la matière, de tout le monde antique. Tracé selon le nombre d’or, il pouvait accueillir 12 000 spectateurs et présente une acoustique exceptionnelle. Depuis les années 50, Epidaure a repris du service ; on y organise d’ailleurs chaque année un festival internationalement renommé (www.festivals.gr) avec parfois des voix d’exception, dont, en son temps, celle de la divine Callas.

En poursuivant la route traversant les parfums d’une forêt méditerranéenne, on arrive sur une côte escarpée, jusque-là épargnée par l’urbanisation sauf, çà et là, quelques très riches villas isolées. En bas de la presqu’île, on pourrait presque toucher du doigt l’île de Poros et surtout, encore un peu plus au sud, celle d’Hydra, chic entre les chics, interdite aux voitures et aux scooters, mais en revanche très autorisée aux mulets et aux charrettes à bras, et fort prisée des Athéniens privilégiés. Une mer bleue à en mourir, des criques, des plages et des restaurants de poissons à se damner. De là, on peut directement regagner Athènes en bateau, privatisé ou non, ou en 1 h 30 d’hydroglisseur. Ce qui donne l’occasion d’ajouter une mini croisière au périple.
« Personnellement, poursuit John Casulli, je pense que lors d’un séjour somme toute assez court, mettons trois ou quatre jours, on doit choisir entre Athènes et le Péloponnèse. Les deux, c’est un peu difficile. De plus, le Péloponnèse est une destination très culturelle, il correspond donc plus aux voyages de récompense qu’aux incentives proprement dits. Mais tout ira mieux lorsque nous aurons, cet été, une ligne directe Paris-Kalamata, en plein Péloponnèse donc, opérée par Aegean. Pour l’instant, Kalamata n’est relié à la France que via Athènes par un vol d’environ 35 minutes ». Pour le moment, Anna Wildforster, qui attend aussi beaucoup de cette liaison directe, a résolu le problème en proposant la privatisation d’un petit bateau de croisière au départ d’Athènes. « Nous prenons toujours un guide conférencier pas guindé et, entre les animations et les jeux, les cocktails, les déjeuners et les dîners où l’on privilégie la gastronomie grecque, on fait des escales à Hydra, Poros et Monemvassia ».
Monemvassia donc. Un énorme rocher planté façon Gibraltar à quelques encablures de la côte. Dessus, une ville forteresse, une merveille parfaitement conservée qui porte dans ses murs la mémoire d’à peu près toutes les occupations qu’a pu subir la Grèce au fil des siècles, entre autres franque, vénitienne et turque. Rappelons ici que les Ottomans occupèrent officiellement le pays de 1458 à 1830. Quatre longs siècles que les Grecs n’ont pas encore vraiment digérés, mais, qu’ils le veulent ou non, ont aussi laissés de belles traces dans la culture hellénique ; aussi bien dans les arts que dans la vie quotidienne.
Paradis des chats et cachet fou
On pénètre dans la cité médiévale de Monemvassia par une porte en chicane destinée à éviter les coups de bélier. Sous les pieds, des pavés disjoints que l’on retrouvera dans toute la ville. Sur le côté, un escalier –ils sont partout les escaliers – permettant d’accéder au chemin de ronde. Devant, la rue principale, si étroite qu’on a parfois du mal à se croiser et qui mène directement à la place de l’église. Les maisons de pierres sèches, assez hautes, sont toutes ou presque remarquablement restaurées et entretenues. Jusqu’aux échoppes à touristes qui ont su conserver leur cachet en arborant des volets de style médiéval. Et partout, des figuiers, des bougainvilliers, des cactées et des herbes folles où se prélassent d’innombrables chats, tous dodus, car déjeunant et dînant quotidien-nement au restaurant. Car il faut bien le dire, si les chats du monde ont un royaume, c’est bien celui de Grèce. Ils sont partout parfaitement à l’aise, respectés, attendant sur le port le retour des pêcheurs qui ne les oublient jamais ou assis sous une table de restaurant, espérant un petit quelque chose. Du poisson, si possible. Le reste du temps, ils font la sieste, dans des pauses invraisemblables et dans des lieux souvent inattendus : à l’ombre de l’un des nombreux passages voûtés de la citadelle, parmi les objets d’une vitrine de magasin pour touristes, dans une cuvette en plastique, sur un coussin brodé oublié sur un banc… On l’aura compris, Monemvassia n’est pas une place morte, elle fait certainement partie des plus charmants sites du Péloponnèse.
Plus loin au sud-ouest, Kalamata, qui, à l’image de Nauplie, est une autre plaque tournante de la région. Mais la comparaison s’arrête là, car, disons le tout de go, à part sa situation, son aéroport international et le fait qu’elle soit reliée à Athènes en trois heures par l’autoroute, Kalamata ne présente pas le moindre intérêt touristico-culturel. On y arrive pour en repartir aussitôt, laissant les touristes individuels s’évader dans le Magne, cette région, aussi fascinante soit-elle, n’étant, faute d’infrastructures, pas adaptée au tourisme d’affaires. En général, on file donc par la côte vers le nord-ouest, là où sont les plus beaux resorts du Péloponnèse, avec tout ce qu’il faut de chambres, de restaurants, de salles de réunions, de salons de réceptions, d’amphithéâtres, de possi-bilités de sports d’eau. Parmi ces établissements, le Romanos, remarquablement dessiné, peut même figurer dans le top ten des hôtels balnéaires de Méditerranée.
Le verbe très haut, la vie si douce
Le Péloponnèse. Du bleu à ne plus savoir qu’en faire, du sable blond, un arrière-pays resté dans sa plus grande authenticité, des fermes et des prairies, de charmantes bourgades où la vie coule des jours tranquilles, des places de village, des églises, des chapelles et des kafeneions où, kilos de vins blancs aidant – on mesure les vins en kilos, en Grèce, et non pas en litres – l’on parle si fort, si passionnément, de sport et de politique qu’on jurerait les prémisses d’une bagarre générale. Il y a aussi des tables en terrasse où l’on peut s’attarder autant qu’on le souhaite devant un simple café ; il y a aussi une cuisine populaire, formidable et sans chichi – tomates farcies, souvlakis, salades grecques, tzatziki, aubergines grillées, moussaka, haricots géants… – vers laquelle on revient toujours ; il y a dans l’air des airs de rébétiko, sorte de blues inventé au Pirée dans les années 20 et revenu de mode, largement réinterprété ; et il y a des vieux installés in aeternam sous les platanes : la vraie Grèce !
Il faudra tout de même y ajouter – comment faire autrement lorsqu’on est dans le Péloponnèse – encore un peu de monde antique avec Olympie. Un site qui fait l’unanimité, à commencer chez les enfants qui pensent très fort aux champions d’aujourd’hui, à poursuivre par les adultes qui pensent aux mêmes choses en y ajoutant un peu d’histoire et à terminer par les amateurs de culture qui s’intéressent aussi aux émouvants murs de briques rouges de l’atelier, du moins ce qu’il en reste, où Phidias sculpta sa gigantesque statue de Zeus, l’une des sept merveilles du monde, ainsi qu’aux sculptures du musée attenant, notamment à l’Hermès de Praxitèle.
Les vestiges de l’olympisme
Le site archéologique, évidemment inscrit au patrimoine de l’humanité, est immense. Et même si les destructions ordonnées par un empereur byzantin d’origine romaine, Théodose 1er, converti à la chrétienté et quelques tremblements de terre assassins ont réduit tous les bâtiments à l’état de ruine, la promenade est un véritable enchantement. Et ombragée, ce qui ne gâche rien. En fait, la muséographie est si bien faite, avec photo de maquette devant chaque bâtiment – gymnase, palestre, stade, temples… – qu’on n’a aucun mal à imaginer la grandeur du lieu.
On a en revanche beaucoup plus de difficultés à refaire vivre la foule qui le fréquenta, tous les quatre ans, pendant… mille ans. Chaque contrée pouvait alors présenter son champion d’origine grecque pour des épreuves de lutte, de course de char, de pentathlon (lutte, disque, javelot, saut en longueur et course à pied) et de boxe à mains nues. Les épreuves duraient cinq jours et étaient interdites, y compris comme spectateurs, aux femmes et aux esclaves qui, s’ils contrevenaient, étaient immédiatement précipités du haut d’une falaise voisine. Parallèlement, les jeux servaient à bien d’autres choses. À se montrer, à régler diplomatiquement des conflits politiques, à conclure des accords commerciaux, à découvrir des poètes, des historiens ou des artistes… Autant dire que sur ce plan, les jeux modernes n’ont rien inventé.

Et puis ce sera le retour à Athènes, que l’on rejoint en 2 h 30 par l’autoroute. Un ruban absolument superbe, pratiquement vierge de pancartes criardes et traversant des paysages totalement épargnés. « Les organisateurs d’opérations incentive hésitent et ils ont tort, conclut John Casulli. Mais c’est vrai, je le redis, qu’avec l’ouverture de l’aéroport de Kalamata l’an prochain, le Péloponnèse devrait véritablement s’ouvrir au tourisme d’affaires. D’ailleurs, nous le remarquons déjà, car, si les deux dernières années ont été difficiles, 2014 se présente très, très bien. Les organisateurs, tout comme les commanditaires ou les participants, ont compris. La crise grecque ne les concerne guère. Je dirai même que c’est tout bénéfice pour eux, les hôteliers redoublant d’efforts et d’attentions à l’égard de leur clientèle. Au fait, vous l’avez sentie, la crise vous ? » Non, pas vraiment !



































