
Des places étouffées par une végétation luxuriante et des ruelles escarpées bordées de maisons colorées : la Candelaria, quartier historique de la capitale, a l’allure espagnole, mais le tempérament tropical en plus.
El Dorado ! On ne peut mieux coller à l’histoire, au rêve, au fantasme autrefois généré par un lac mythique où les Indiens allaient jeter de l’or. Aéroport El Dorado… Avec un nom pareil, c’est un peu comme si le hub de Bogota annonçait que l’or était au bout des pistes. Et d’une certaine façon, il y est. Là, en plein centre de la capitale de Colombie, dans ce Museo del Oro, unique au monde avec ses 34 000 pièces d’orfèvrerie émanant des sociétés qui peuplaient la région avant l’arrivée des caravelles espagnoles.
Rien à voir avec les civilisations abouties des Incas ou des Aztèques, mais tout de même… Ce sont donc des centaines de bibelots, diadèmes, fibules, bagues, épingles à cheveux ; des bijoux pour certains d’une modernité absolue, sortes de Keith Haring ou de Picasso très en avance sur leur temps. En point d’orgue : une salle, presque un coffre-fort où l’on pénètre par petits groupes. Toutes portes fermées, la pièce, d’abord plongée dans le noir, s’éclaire peu à peu grâce à des projecteurs marquant des temps d’arrêt sur telle ou telle vitrine. De l’or, de l’or et encore de l’or ; des montagnes d’or ouvragé, mais aussi des émeraudes à la pelle, dont la plus grosse pierre brute du monde. Dès lors, on comprend de visu la violente volonté coloniale des conquistadors.

D’une richesse inouie, le musée de l’or de Bogota
présente le précieux savoir-faire des civilisations
pré colombiennes, d’avant la découverte de cet Eldorado
tant rêvé par les conquistadors espagnols.
Avant leur arrivée au XVIe siècle, vivaient là une douzaine de peuples Chibchas et Caraïbes, plus ou moins organisés et pratiquant l’agriculture intensive. Certains étaient passés maîtres en matière d’orfèvrerie, ce qui n’échappa bien sûr pas aux convoitises des aventuriers européens. C’est donc un jour de l’an de grâce 1502, peut être 1499 selon les sources, que des voiles blanches montèrent sur l’horizon. C’étaient celles d’Alonso de Ojeda, ancien compagnon de Christophe Colomb qui, avec ses lances, ses crucifix et ses oriflammes – on connaît l’histoire – apporte le malheur au peuple amérindien.
La stupéfaction est de mise parmi les autochtones et l’accueil guère méfiant ; parfois même, il est carrément chaleureux et chargé de cadeaux. Ce qui ne durera guère, puisque la région est vite placée sous contrôle espagnol, et que les villes de Santa Marta, Carthagène et Bogota sont respectivement fondées en 1525, 1533 et 1538. En quelque sorte, la messe est dite en une trentaine d’années. Une grand’messe coloniale qui s’achèvera au début des années 1820, sous l’impulsion d’ “El libertador”, Simon Bolivar.

Tout l’or de Bogota
Voyager dans la Colombie d’aujourd’hui, c’est donc passer, grâce à un patrimoine richissime, d’une époque à une autre ; d’une église baroque à une maison néoclassique, d’une place coloniale restée dans son jus à des murailles défensives invaincues. Même sans fibre culturelle particulière, que l’on soit touriste corporate ou touriste tout court, on n’échappe pas à la chose. Tout est écrit là, tout est raconté par les pierres et les stucs ; les Amérindiens, les conquistadors, les coloniaux, les esclaves, les pirates, les révolutionnaires et les libérateurs… Du coup, le pays se parcourt comme on regarderait les enluminures d’un livre d’heures. Il s’écoute aussi, tantôt bercé par les cantiques de l’église romaine, tantôt follement rythmé par des rythmes africains.
Bogota, quartier de la Candelaria, le coeur historique de la capitale, un dimanche matin. Les églises sont pleines à craquer, les fidèles reçoivent dans le plus grand recueillement le sermon d’un prêtre leur promettant en latin une vie bien meilleure après ce monde de misère. Au fond, rien de bien différent de ce que racontaient autrefois les conquistadors aux indiens. Et qui se fit semble-t-il si bien qu’aujourd’hui plus de 90 % de la population est catholique plus ou moins pratiquante. Mais le voient-ils encore, ces fidèles, ce décor qui fait leur quotidien ; tous ces angelots baroques et ces dorures rococos, ces pilastres en bois d’ébène et ces statues polychromes ? Car l’art sacré est omniprésent en Colombie, réminiscences de balises autrefois posées parce que jugées nécessaires à la cohésion d’un pays neuf.
Mais il est loin d’être le seul témoignage du patrimoine colonial colombien, cet art consacré au Dieu chrétien. Il n’y a qu’à se promener dans le minuscule quartier historique de Bogota pour en apprécier la richesse. Tout est là, ou presque : la Plaza de Bolivar, la Capilla del Sagrario de la Catedrale de Bogota, le Museo de Arte Colonial, le Teatro de Cristobal Colon, le Museo Iglesia de Santa Clara, mais aussi, dans une ancienne et belle maison à patio, la fondation Botero qui présente, outre un grand nombre de toiles du maître, des Degas, Monet, Klimt, Ernst, Picasso qui étaient autrefois sa collection personnelle…





Chronique d’une renaissance annoncée
C’est joli, la Candelaria. C’est joli, mais pas de tout repos. Car tout de même situé à un peu plus de 2 600 mètres d’altitude, avec un relief tout en courbe, bourré d’exténuants faux-plats. C’est donc tout essoufflé que l’on baguenaude dans ses ruelles rectilignes bordées de maisons basses, tantôt d’une blancheur éclatante, tantôt passées à la peinture rouge ou verte, le tout immanquablement rythmé par des balcons de bois. Pour beaucoup, ces rues sont piétonnes, car depuis une dizaine d’années les autorités ont pris les choses en main, réhabilitant ce trésor longtemps laissé à l’abandon, pratiquement une zone de non-droit.
Dès lors, les bobos sont arrivés, puis les architectes, les designers, les gens du web et des médias ainsi que les restaurants, les boutiques de créateurs et les galeries qui vont avec. Tout de même, si l’on peut s’y promener en toute sécurité la journée – c’est très calme, assez provincial, presque rural – , on fera bien de se méfier la nuit venue et ne s’y déplacer qu’en taxi. Le quartier a des restes… Et puis, il ne se passe rien, le soir, à la Candelaria. Ou pas grand-chose. C’est mort de chez mort, on y entendrait presque une mouche de nuit voler.
Pour la vie nocturne, on lui préférera la Zona Rosa, au nord de la ville, qui brille de tous ses feux jusqu’à l’aube. Ce quartier moderne, sans vrai charme, draine toutes les discothèques, tous les bars et restaurants, et tous les grands hôtels. Dans tous les cas, il est inutile de psychoter et de s’imaginer à chaque coin de rue devoir tenir un quelconque rôle d’otage. Le fléau n’est certes pas encore totalement éradiqué, mais d’énormes progrès ont été réalisés dans la lutte contre la violence en Colombie. Et si l’on ne se laisse pas aller à des comportements déraisonnables, on ne risquera pas plus dans ce pays que dans certains quartiers chauds de Paris ou de Marseille. Maintenant, si sur le coup de minuit, on part se promener dans un bidonville avec bijoux et appareils photo bien en vue, alors là…

Villa de Leyva, au delà de la savane
Les groupes corporate ne disposant que de très peu de temps en prolongation d’une manifestation professionnelle à Bogota, ou bien encore les hommes d’affaires en bleisure, bref, tous ceux qui souhaitent quitter un instant la folle urbanité et tâter un peu du pays colombien feront comme les Bogotanais le week-end : direction Villa de Leyva, à quatre heures de route.
Après les giga embouteillages qui sont l’ordinaire de la capitale, on traverse la verte “savane de Bogota”, des hectares de prairies posées sur un plateau barré par la cordillère des Andes où paissent tranquillement vaches et chevaux. À cela succède un massif de montagnes pelées, parfois plantées d’oliviers, ce qui ne manque pas d’extravagance à cette altitude. Et soudain, le choc ! Une Plaza Mayor démesurée et bordée de maisons basses immaculées. Avec ses 14 000 m2, c’est l’une des plus grandes places des Amériques. En fait, c’est toute l’Andalousie du XVIe siècle qui est posée là ; le sud espagnol et ses toits de tuiles romaines, ses balcons de bois peints en vert, son église flanquée d’une tour un peu trop massive, ses arcades, ses bancs installés à côté des portes et sa fontaine mudéjar, d’inspiration arabe donc… Toute la ville est ainsi faite, intacte et chavirant sur ses pavés disjoints, vivant sa vie complètement à l’écart du temps. C’est donc avant tout une atmosphère qu’on trouvera ici ; en s’adossant un instant à l’ombre du mur muet d’un couvent en activité ou en s’attardant dans un patio arboré où s’égaient les boutiques à souvenirs et les restaurants. Une demi-journée, une nuit et une autre demi-journée suffisent largement pour cette remontée dans le temps. À moins que l’on décide de s’adonner à une activité sportive, lesquelles ne manquent pas dans les environs. Au choix : randonnée à cheval, canyoning, 4×4, quad…




Carthagène, une beauté métissée
Mais les vrais chanceux, ceux qui feront des envieux à leur retour, programmeront quelques jours vers le rivage caraïbe et la fantasmagorique Carthagène. Alors, c’est à nouveau l’aéroport El Dorado et l’arrivée, après seulement une petite heure de vol, dans la première ville construite en Amérique Latine par les Espagnols. C’est en effet là que les galions qui ralliaient les ports andalous remplissaient leurs cales d’or et d’émeraudes. Et c’est là aussi qu’on débarquait, plus morts que vifs, les malheureux esclaves capturés en Afrique, les rois très catholiques ayant interdit, dans un sursaut moral sélectif, l’asservissement des indigènes. Il en reste aujourd’hui quelque chose, une bonne partie de la population de Cartagene de India – Carthagène des Indes, ainsi nommée pour ne pas la confondre avec le Carthagène espagnol – étant noire ou métisse. La nuit d’ailleurs, de décoiffants spectacles de danses africaines se donnent spontanément sur les places de la vieille cité.

Dès leur débarquement, les esclaves étaient vendus sur la Plaza de Los Coches, juste derrière la Puerta del Reloj, la porte monumentale de la ville qui existe encore aujourd’hui. Tout ou presque existe d’ailleurs encore à Carthagène. Protégée par ses remparts qui firent autrefois sa réputation d’invincibilité, la cité coloniale s’étend sur deux km en front de mer. Ce n’est certes pas très grand, mais cela demande tout de même un peu de temps, les églises succédant aux palais, les monastères aux placettes ombragées… Le tout, sous des brassées de bougainvilliers s’échappant des balcons dans une chaleur tropicale aux limites de l’enfer. Mais dans ce cas, il s’agirait d’un merveilleux enfer où l’on rêverait de se damner, joyeusement installé dans un patio croulant sous la végétation, bien caché derrière des murs chaulés. Des murs et des patios historiques, c’est d’ailleurs ce que proposent certains restaurants et hôtels haut, très haut de gamme, à l’instar du Sofitel ayant investi l’espace d’un ancien couvent ou de la Casa Pestagua, un boutique-hôtel maintes fois primé internationalement et installé dans la maison du feu et richissime comte de Pestagua.

La fraicheur d’une île caraïbe
Pour autant, Carthagène n’a rien d’une ville-musée, du moins tel qu’on l’entend le plus souvent. Ainsi y habitet- on, s’interpelle-t-on d’un balcon à l’autre, descend-on au supermarché du rez-de-chaussée et s’en va-t-on, le soir, écouter du merengue et plus sûrement de la salsa. De préférence à la terrasse du Donde Fidel, l’institution en la matière. À moins de passer la vieille muraille et s’aventurer dans le quartier Getsemani, investi par la jeunesse estudiantine avide de murs peints, de discothèques rock et de restaurants caraïbes. Mais l’ambiance caraïbe, au cas peu probable où on l’aurait oubliée dans toute cette Espagne coloniale, c’est à deux heures de speed boat, qu’on la trouvera dans sa fraîcheur originelle. Dans l’archipel de San Bernardo, sur une île-hôtel quasi déserte, celle de Punta Faro. Une mer bleue, une crique, une plage de sable rosé, des cocotiers, un microscopique village de pêcheurs, des paillotes luxueuses, des vélos, des chats et quelques iguanes inoffensifs au détour d’un chemin… La vie !


Dossier - Colombie : les merveilles d’une Amérique coloniale
- Colombie : les merveilles d’une Amérique coloniale
Rencontre : Claudia Terrade, directrice générale de Quimbaya Latin America
Colombie : carnet d’adresses




































