Arménie : sous les neiges de l’Ararat

Les neiges éternelles d’une montagne biblique, l’Ararat, qui domine Erevan, la capitale de l’Arménie ; une histoire millénaire et toujours chamboulée ; de vieux monastères disséminés partout dans le pays ; des paysages époustouflants venus du fond des origines du monde. L’Arménie s’ouvre au tourisme d’affaires pour des opérations à forte dominante culturelle.
On ne sait pourquoi. Sa rondeur peut-être ? Ou ses neiges éternelles ? L’Ararat, pourtant situé en Turquie, domine à 5 165 m d’altitude la terre d’Arménie, avec un je-ne-sais-quoi de bienveillant. Peut-être le souvenir d’un certain Noé, qui y échoua son arche un jour de déluge, y est-il pour quelque chose.
On ne sait pourquoi. Sa rondeur peut-être ? Ou ses neiges éternelles ? L’Ararat, pourtant situé en Turquie, domine à 5 165 m d’altitude la terre d’Arménie, avec un je-ne-sais-quoi de bienveillant. Peut-être le souvenir d’un certain Noé, qui y échoua son arche un jour de déluge, y est-il pour quelque chose.

Reportage Serge Barret / Photos Alain Parinet

Une guinguette, on dirait une guinguette d’antan, de celles qui ont fait les beaux jours des bords de Marne. Une guinguette sans rivière hélas, car en plein centre d’Erevan, capitale de l’Arménie, nichée dans un fond de cour absolument secret que l’on atteint…en traversant un magasin de souvenirs. Pas la moindre indication, pas la plus petite signalétique, rien. Clairement, il faut le connaître ce restaurant Abovyan 12, pour le trouver. Il y a une treille couvrant la quasi totalité de l’espace en plein air, il y a des nappes à carreaux jetées sur des tables-bistrot, un bar central sans façon et une scène installée sur un vieux camion à benne russe reconverti tout exprès. Un “music truck” en quelque sorte. La cour est fermée par une ancienne maison, avec grand escalier et balcon traditionnel ouvragé où s’alignent quelques tables supplémentaires, sol de planches brutes, kilims suspendus à l’extérieur et véranda pour l’hiver. Un charme fou et un intérieur lui aussi transformé en restaurant, un peu plus sophistiqué celui-là, avec nappes blanches et larges fenêtres s’ouvrant sur la rue Abovyan. La carte ? À peu près toute la palette de la gastronomie arménienne, un rien orientalisante, avec pléthore de brochettes, mais aussi des poissons d’eau douce, des soupes, des aubergines farcies et de délicieuses galettes plates garnies d’un coulis de tomates à la viande hachée…

Il reste encore quelques endroits comme cela à Erevan. Il reste aussi des parcs et de charmantes ruelles ombragées, mais au fond, c’est assez rare, les bulldozers ravageurs du pays des Soviets étant passés par là ; en presque 70 ans d’annexion (1922-1991), ils ont eu le temps ! Pour autant, oubliant quelques rues sans grâce aussi larges que les Champs-Elysées parisiens, on découvre une capitale bien vivante, attablée l’été aux terrasses des cafés, bondant l’hiver ses bars à vin.

C’est ainsi que l’on verra la ville, mêlant modernité occidentale et art de vivre à la caucasienne, une sorte de mix entre l’Orient et l’Occident, héritage de plus de 2 800 ans d’histoire faisant d’Erevan l’une des plus vieilles capitales du monde. Laquelle histoire on parcourra à travers les musées et monuments de la ville.

Première étape : le musée d’histoire situé sur la place de la République, l’une des deux places emblématiques de la ville avec celle de l’Opéra. Au total, 160 000 pièces racontent la fabuleuse histoire de l’Arménie qui s’étendait à son apogée de la Méditerranée à la mer Caspienne, le pays actuel n’occupant qu’un dixième de son territoire historique. Armes de bronze, chars en bois du Xe siècle avant notre ère, casques du VIIe siècle, boucliers, mais aussi et en plus pacifiques, des objets de la vie quotidienne, des vases, des bijoux… et pour les pièces les plus récentes, des costumes traditionnels, des objets d’artisanat ou bien encore des tapis.

  • Certaines vérandas, couvertes pour l’hiver, sont aussi de charmantes pièces à vivre.
  • Les balcons couverts et ouvragés étaient partout présents en Arménie avant l’annexion soviétique.

Enluminures et parchemins

Mais, pour ce qui concerne le grand muséal, ce pourquoi certains amateurs font carrément le voyage, c’est au musée des manuscrits, le Matenadaran, qu’on le trouvera. Pas moins de 20 000 manuscrits y sont conservés dans un bâtiment dédié construit en 1957 et surveillé à l’accueil par l’imposante statue de Mesrop Machtots (362-440), l’inventeur de l’alphabet arménien. 17 000 ouvrages en arménien, les autres en persan, grec ou arabe, racontent l’histoire, les sciences, la philosophie, les mathématiques ou bien encore la médecine. Des merveilles exposées dans des vitrines climatisées, des chefs-d’œuvre d’enluminures resplendissant de tous leurs rouges, leurs bleus et leurs ors demeurés intacts. Ils ne sont pas tous montrés évidemment, mais les pièces présentées – et surtout commentées par des guides francophones se mettant gentiment à portée du néophyte – sont largement suffisantes pour se faire une idée de l’importance accordée au livre dans la culture arménienne.

On attaque fort le domaine culturel avec ce musée, sans doute l’un des plus riches au monde en la matière. Mais n’est-ce point là le but d’un voyage, avant tout histo­rique, en Arménie ? Bien sûr, on pourrait aussi le découvrir, ce pays de légende, en randonnant à travers ses montagnes et canyons, en longeant les rives du lac Sevan, en passant de sites archéologiques en ruines de caravansérails, de monastères isolés en temple hellénistique ou bien encore, l’hiver, carrément à ski de randonnée ; c’est paraît-il extraordinaire. Pour autant, les contraintes de durée qui marquent les opérations de tourisme d’affaires sont loin d’autoriser ce style d’escapades qui courent généralement sur un peu plus d’une semaine. Mais pour l’instant, c’est d’Erevan qu’il s’agit, avec le même procédé en fil conducteur : un monument, une époque. Et évidemment, on n’échappe pas à la période soviétique qui marque partout la capitale, parfois dans une grisaille extrême – type HLM ou entrepôt improbable en plein centre-ville – et parfois dans une beauté grandiloquente, à l’image de la place de la République ou de cette Cascade, monument totem d’Erevan.

La Cascade donc. Qui donne une volée de 572 marches, de 50 m de large, rythmée par des terrasses dominant toute la ville, mais aussi des fontaines et des jardins. Tout en haut, la statue monumentale du “cinquantenaire de l’Arménie soviétique” ; en bas, l’opéra. C’est gigantesque, c’est soviétique et c’est dû à l’imagination de l’architecte urbaniste Alexandre Tamanian, par ailleurs omniprésent à Erevan, puisqu’il l’a totalement redessinée à partir de 1924 ; un peu comme l’a fait le baron Haussmann à Paris. Exit la plupart des beaux immeubles de style “Nikolaïski”, au diable les vestiges de la ville persane. À la place, et en point d’orgue, l’opéra, mais aussi cet escalier dont la construction réelle ne débuta que dans les années 70, le grand architecte de la ville à l’époque soviétique, Jim Torisan, ayant alors donné corps à l’idée d’Alexandre Tamanian.

Après un moment de flottement dû au séisme de 1988 et à la chute de l’URSS, la Cascade a repris vie grâce à son rachat par le milliardaire américain d’origine arménienne Gérard L. Cafesjian. Aujourd’hui, ses entrailles abritent un centre d’art contemporain, le Cafesjian Center for the Arts où l’on peut voir pas moins de 1 200 œuvres, dont des Botero, Braque, Lichtenstein, Vasarely ou Warhol… Du coup, le quartier est devenu à la mode, avec bistrots, restaurants et discothèques, ainsi qu’un lieu où sont donnés de grands spectacles en plein air. Feu Charles Aznavour, par ailleurs présent jusqu’à satiété en fond sonore dans la quasi totalité des restaurants arméniens – et vas-y La bohème, et vas-y Les comédiens, et vas-y Emmenez moi…- , ne s’y est pas trompé qui a installé son très beau musée-fondation tout en haut de l’édifice. Par beau temps, la vue sur les neiges éternelles du mont Ararat est paraît-il sublime. Mais hélas, les brumes d’été et les capricieux ciels d’hiver ont bien souvent raison du divin panorama.

Alexandre repartit bredouille

On pourra toujours se consoler en se disant qu’Alexandre en personne, alors en marche vers ses conquêtes d’Asie, aurait fait là, tout exprès, une pause de quelques jours pour entrevoir la vénérable montagne. Et repartit furieusement bredouille. En revanche, ce qu’ils n’occultent pas, ces nuages et ces brumes, c’est la flèche, située sur une colline voisine, du Mémorial du génocide de 1915-1922 commis par les Ottomans qui occupaient l’Arménie à l’époque. Sans transition aucune, comment y en aurait-il une d’ailleurs, on traversera la ville en une dizaine de minutes pour s’y rendre. Ce devoir de mémoire est incontournable à Erevan, autant pour les touristes que pour les chefs d’état en voyage officiel qui y plantent symboliquement un résineux. Ceux du moins dont les pays qu’ils représentent ont reconnu le premier génocide du XXe siècle, et qui sont 29 au total. Parmi les grands absents, la Turquie évidemment qui, comme l’on sait, reste dans un total déni, mais aussi et entre autres, les États-Unis. Même du temps d’Obama… D’une sobriété dramatique, le monument, construit en 1996, abrite un musée édifiant avec archives, photos, films et témoignages de ce que les Arméniens appellent pudiquement la “Grande Catastrophe”. Et c’est terrifiant !

Devoir de mémoire, le musée du génocide est incontournable. En hommage au million et demi d’Arméniens qui furent exterminés par les Ottomans. Glaçant.
Devoir de mémoire, le musée du génocide est incontournable. En hommage au million et demi d’Arméniens qui furent exterminés par les Ottomans. Glaçant.

Retour donc à la rumeur de la ville, visite de la mosquée Goy, du XVIIIe siècle, un splendide édifice tout bleu dans la façon persane, mais aussi du marché central et de ses gargantuesques étals de fruits séchés, des caves de la distillerie de cognac Ararat – l’un des plus grands cognacs du monde – et, le soir, dégustation des meilleurs vins arméniens dans l’un des bars à vin de la rue Sarian où l’on croisera une jeunesse optimiste qui ne pense plus forcément à rejoindre la diaspora. Dégustation modérée toutefois, car demain, dès l’aube, ce sera au tour des routes de campagne d’offrir leurs merveilles au regard du voyageur.

Le pays n’étant pas très étendu, à peine plus grand que la Belgique, les escapades démarrent le plus souvent d’Erevan qui fait alors office de base de plaque tournante. Sauf, bien sûr, si l’on veut toucher du doigt l’Arménie profonde, les hôtels dignes de recevoir des groupes corporate ne manquant pas pour marquer une halte ici ou ailleurs.

Le jour se lève doucement, le temps est clair. Il semblerait même que le soleil se décide à illuminer les prémices d’un ciel tout bleu. Un rapide passage sur le balcon de l’hôtel Regineh qui, depuis sa colline, domine entièrement la ville et là… là… c’est l’éblouissement, une quasi sidération… Sa majesté Ararat est bien présente, toute proche, bienveillante dans ses neiges roses, et conservant peut-être sur l’un de ses flancs les restes d’une arche qui, après une saison de grandes pluies, s’ouvrit sur une nouvelle humanité. Il est si près qu’on oublierait presque qu’il se situe aujourd’hui en terre turque… Si d’aucuns ont fait le voyage rien que pour ça, ils sont servis, c’est carrément sublime.

  • La fabrication traditionnelle du lavash, le pain arménien, est en même temps un spectacle.
  • Le cognac Ararat était le préféré de Winston Churchill, qui s’en faisait envoyer par caisses entières.

  • Soudain, au détour d’une route de campagne, un spectacle qu’on jurerait droit sorti des plaines d’Asie centrale.
  • Ensemble d’une centaine de menhirs, l’observatoire de Karahunj datant du IIIe millénaire avant J.-C
  • Certains villages, retrouvent leur beauté d’origine. Ici, Dilijan.

La Rome antique aussi

À une trentaine de kilomètres de la capitale, c’est au tour de la Rome antique – qui manquait au tableau – de se manifester avec un temple du soleil (77 apr. J.-C.) parfaitement conservé et qui compte parmi les plus belles pièces d’architecture hellénistique arrivées jusqu’à nous. Une maison rectangulaire de basalte gris entourée de 24 colonnes, les ruines d’un palais, un fragment de mosaïque du IIIe siècle, une vue époustouflante sur la plaine de l’Ararat, mais aussi un village accueillant où l’habitant se plie chaleureusement en quatre – à la façon arménienne de recevoir donc – pour faire honneur à ses visiteurs étrangers. Certaines tables d’hôte, par ailleurs tout à fait adaptées à la réception de grands groupes, organisent des démonstrations de fabrication traditionnelle du lavash, le pain arménien, une galette à base de farine, de sel et d’eau. C’est spectaculaire, surtout lorsque les dames, assises à même le sol, tournent dextrement la pâte dans l’espace, puis la claquent d’un coup sec sur les parois d’un four creusé dans la terre. Tout juste sorti du four, tout chaud tout craquant, le lavash est un vrai bonheur.

À une dizaine de kilomètres de là, au fond d’une vallée verdoyante, vient le premier monastère d’une série qui jalonnera le périple. Il s’agit du monastère troglodyte de Geghard. Datant du XIIIe siècle et classé à l’UNESCO, c’est sans nul doute l’un des must de toute visite en Arménie. Un lieu enchanteur à demi creusé dans la roche, des chapelles, une église, des coupoles, des cellules monacales, des maisons-murailles enserrant le tout et, en contrebas, un torrent qui roule gentiment ses eaux. Sans les touristes, les promeneurs, les vendeurs ambulants, et parfois même le trop-plein de pèlerins, le lieu serait un paradis de sérénité. Rançon du succès, dit-on…

De fait, ils seront tous un peu comme cela, les monastères disséminés dans le pays. À l’écart de tout, la plupart du temps esseulés dans leur montagne, mais tout de même assez facilement accessibles. Les agences de tourisme l’ont bien compris qui en ont fait une route, la bien nommée “route des monastères”. Pour un œil peu averti, ils sont effectivement tous un peu pareils, avec leurs murailles et leur tour à toit pointu. Des guides spécialisés sont donc nécessaires pour bien distinguer les différences. Mais surtout, chaque monument donnera l’occasion de découvrir, outre des joyaux de l’architecture médiévale, bien d’autres pans de la richissime culture arménienne. Ainsi, en partant sur le sud, le monastère de Khor Virap donnera lieu à la réalisation des plus belles photos de tout le séjour : monastère au premier plan et les 5 165 mètres du mont Ararat en fond d’image. Les sinistres miradors ponctuant la ligne de frontière en contrebas de l’édifice sont là pour rappeler que la montagne du Livre est aujourd’hui située en terre turque, à une vingtaine de km de là. Et c’est l’un des sujets de désolation de la part des Arméniens.

Le plus vieux cépage du monde

Un peu plus loin, le monastère de Noravank, du XIIIe siècle, est pour sa part enchâssé dans un cirque de montagnes aux falaises abruptes où s’égaient quelques chèvres sauvages. Il donnera l’occasion de marquer un arrêt dans la localité viticole d’Aréni, de visiter quelques caves et bien sûr de déguster. Car la culture de la vigne ne date pas vraiment d’hier à Aréni. Elle aurait même quelque 6 100 ans, les scientifiques ayant découvert en 2011 des restes d’une évidente activité viticole – en même temps d’ailleurs que la plus vieille chaussure jamais portée, datant de 6 000 ans et conservée au musée d’Erevan – dans une grotte que l’on peut aujourd’hui visiter. Ce qui désigne le vin d’Aréni comme le plus vieux vin du monde. Rien que ça.

Plus au sud encore, sur la route de l’Iran très proche, le monastère de Tatev, outre ses pierres du IXe siècle, propose quant à lui une tout autre expérience. On l’atteint via le plus long téléphérique du monde, un vol prodigieux de 5,7 km, à 320 mètres au-dessus des gorges du Vorotan. On ajoutera au fil du périple dans le sud arménien le caravansérail d’Orbelian, édifié en 1332 sur le col du Selim, mais aussi la puissante atmosphère dégagée par la centaine de menhirs d’un observatoire du III-IIe millénaire avant J.-C., bien antérieur à Stonehenge donc. Le tout en effleurant des villages aux maisons de tuf ayant échappé au relooking soviétique, en croisant par-ci par-là des bergers gardant leurs troupeaux à cheval façon Asie Centrale, en s’enfonçant de temps à autres dans des gorges où coulent les eaux furieuses d’un torrent, puis à leur sortir, en traversant des paysages de montagnes battues par les vents. Le tout, en parcourant finalement assez peu de kilomètres. À la fin, on fera halte dans un bourg oublié, Dilijan, dont certaines rues ont été réhabilitées dans leur jus d’origine. Des murs de tuf, des balcons ouvragés, des toits de tuiles, des fenêtres minuscules protégeant des intérieurs chaulés, des boutiques-bazars qu’on jurerait orientales et quelques restaurants installés sur de larges balcons couverts traditionnels. L’occasion donc de découvrir l’architecture vernaculaire de l’Arménie profonde, et surtout celle de constater que les Arméniens sont enfin en train de se réapproprier leur culture. Le temps retrouvé, en quelque sorte.

Ils sont tous esseulés, coincés au fond d’un cirque inaccessible, nichés à flanc de montagne ou perchés sur un promontoire improbable. Ici, le monastère de Tatev.
Ils sont tous esseulés, coincés au fond d’un cirque inaccessible, nichés à flanc de montagne ou perchés sur un promontoire improbable. Ici, le monastère de Tatev.